lundi 10 avril 2017

Civitavecchia...

Au lever, pour la dernière journée à bord, la magie de la vie offre un spectacle grandiose lors de l’apparition du soleil. L’orbe étoilé s’estompe à la lumière naissance en dévoilant un ciel bleu pervenche. Telle une inflorescence disposée en corymbe, une guirlande de nuées s’allonge et se déploie sur les côtes italiennes. Les nuances pourpres, incarnates et rosées se superposent pour s’apparenter à un parasol flamboyant sur les crêtes des montagnes escarpées aux regards portés sur les flots safres de la mer Tyrrhénienne. Patrick et André retiennent leur souffle. Un halo de lumière mandarine se forme instantanément au sommet de l’astre qui affleure au ras de la montagne magnifiée. Il s’élève progressivement, ébauche un sillage doré phosphorescent sur les flots frémissants, le prolonge jusqu’à la coque du navire ensommeillé. Une quarantaine de minutes d’enchantement s’offre au couple depuis le tirer de rideau à six heures. Le disque solaire image le mot lenteur dans son ascension au rayonnement étincelant qui se plait à resplendir sur l’onde devenue argentée.
A l’issue de la pratique des cinq tibétains, André, émerveillé, accueille sur sa peau un arc-en-ciel. Il dessine un sillon en forme de rigole qui s’écoule en sinuant le long de son corps. Avant de se rendre au buffet pour le petit-déjeuner, le couple suit un instant depuis le balcon l’évolution d’un petit bateau de pêche bien équipé. Une table est libre dans un compartiment à la poupe. André étoffe sa collation matinale de quelques pruneaux et d’un croissant aux graines. Patrick sirote un mélange de divers jus de fruits après la dégustation de viennoiseries trempées dans du café.
Les neuf heures se présentent. Le port de Civitavecchia est à portée de vue. La rade est protégée par une digue empierrée. Le navire glisse lentement dans le bassin artificiel où il mouille dès son entrée au bout de la jetée à côté de son frère le msc Splendida. Le long d’un mur, derrière les brisants qui protègent la digue des vagues trop fougueuses, le message Bienvenue au port de Civitavecchia le cœur de l'Italie, partiellement effacé par les embruns, se dévoile en anglais en lettres majuscules bleues sur fond blanc. Le mot cœur est remplacé par le dessin d’un palpitant rouge. Les nuances de bleu se partagent le ciel, les flots et le bassin où le Fantasia salue les manœuvres d’amarrage effectuées de main de maître par les marins du bord. Des cars sont alignés en épie pour les excursionnistes qui vont se rendre dans la ville éternelle à partir de dix heures. André et Patrick œuvrent à leurs activités dans la cabine. La porte coulissante du balcon est tirée de temps à autre pour admirer les oiseaux qui volent et planent gracieusement, pour suivre les mouvements des bateaux au large et pour observer l’animation sur les quais.
A midi, pour le dernier déjeuner au buffet, le couple s’installe à bâbord, à proximité de l’entrée où se situe le fief des pizzas vide de toutes fouaces. Des passagers arrivent et repartent bredouilles avec des regards riches d’incrédulité. Les chefs du bateau proposent aux papilles de savourer des courgettes à la paysanne farcies aux épinards, au fromage et aux œufs ainsi que des nouilles de riz aux légumes croquants et aux oignons printaniers cuisinés avec une sauce soja gingembre. Patrick agrémente ces deux mets de quelques rondelles de carotte au beurre et d’un peu de gratin de pommes de terre. Xiao apporte une petite bouteille d’eau frizzante. André se régale d’une coupelle garnie de gratin et d’un cube de parmesan. Il décide de terminer son repas par une part de pizza aux quatre fromages, les galettes venant d’apparaître tout juste comme par magie. Il est ainsi certain de leur courte présence sur les platines circulaires des chauffe-plats. Dans l’allée au bord de la table, un jeune homme de l'équipage, aussi grand et mince que lui, attire le regard par son visage où s’affiche un sourire éclatant à chaque échange verbal avec ses collègues serveurs.
Après treize heures, le couple sort du navire, monte dans une navette qui le dépose à la sortie du port devant une des quatre tours massives du fort Michelangelo. La forteresse est maintenant environnée d’un espace de verdure planté de palmiers et de bosquets décoratifs. Des aires de pique-nique ont été aménagées entre les voies qui sillonnent les nouveaux abords de la sortie du port. Une œuvre d’art éclectique d’Alfiero Antonini, la Flama, apparue voici trois ans, attire l’attention et surprend le couple par ses matériaux hétéroclites et enchevêtrés. Elle commémore le bicentenaire du corps territorial des carabiniers italiens qui fut fondé en 1814 à Turin par le roi Victor-Emmanuel 1er. Les silhouettes blanches des trois paquebots en enfilade le long des quais contrastent avec l’azur du ciel et l’écrin de verdure arboré.
Dès leur sortie du port, André et Patrick suivent la rue Giuseppe Garibaldi qui longe le bord de mer. Ils s’arrêtent pour regarder la façade gris acier de l’hôtel San Giorgio pourvues de trois hautes fenêtres ogivales encadrées de colonnes dont la forme évoque celle d'un candélabre. La porte à tambour centrale se souvient de Theophilus. Parvenus à la gare, ils reviennent sur leurs pas et pénètrent dans la ville par la rue Crispi. Une publicité annonce la présence d’une supérette à proximité. Après quelques tâtonnements, une enseigne sur la rue Santa Fermina est approchée. Le local en-dessous est vacant. Le couple s’étonne  de cette situation devant les différents panneaux qui l’ont guidé jusqu’ici. La persévérance porte ses fruits. Elle offre d’entrer dans un minuscule centre commercial, le local étant simplement une boutique en attente d’un nouveau commerçant. La supérette est présente à l’angle des deux seules allées qui compose la galerie couverte. Des piles sont achetées pour la pendulette réveille-matin dont la petite lampe intégrée au cadran réclame de l’énergie pour s’allumer. Elles se montrent dans une vitrine fermée à clef. Une employée en sort un étui qu’elle dépose directement dans un petit panier à la caisse, la confiance dans le client étant limitée. Lors du paiement, une jeune femme à la longue chevelure brune, sympathique, le regard pétillant, gratifie les clients d’un charmant sourire en leur disant au revoir en français. André et Patrick sortent sur la rue Sofia Mariani pour se diriger vers la partie plus animée de la ville.
Depuis la rue Regina Elena, sur la gauche en contrebas, la rue Enrico Toti dévoile son charme avec une ancienne fontaine en pierre blanche, au bassin semi-circulaire à sec, abandonnée et oubliée, qui raconte les joies et les embûches des galants séducteurs des temps jadis. Elle est accolée à un escalier coudé aux courtes marches graduelles qui descendent commodément dans la rue. Comme un peu partout dans les ruelles et les venelles de la vieille ville du linge suspendu sur les façades colorées sèche au soleil.  Parvenu dans  le Corso Centocelle, le couple prend à droite. Plus avant, André lève la tête. Un arbre fleuri, apparenté à une glycine, déploie de magnifiques ramures pourpres, magnifiées sur fond de ciel azur. Une maman et sa fillette dégustent en chœur dans la joie des glaces à la terrasse d’un café situé au milieu de la voie. La jeune femme à la chevelure blonde échange un sourire complice avec André.
Les quatorze heures passent quand André et Patrick arrivent au niveau du Liberty Coffee Break dont la façade attrayante invite à entrer pour boire un café. Le choix est créatif et les variantes à base de café sont nombreuses. Ils décident de tester la saveur du Coccofé. Dans chaque petite tasse transparente, où se lisent les mots Caffé Vergnano 1882, la charmante hôtesse verse tour à tour du lait de coco et un expresso qu’elle saupoudre de paillettes de noix de coco avant un nappage de chantilly. Les breuvages sont sirotés lentement durant une vingtaine de minutes au bord de la vitrine dans une arrière-salle où trois jeunes femmes s’apprêtent à savourer leur déjeuner. Patrick détaille la façade d’un vieil immeuble situé devant le café, approché ensuite avant de poursuivre la promenade. La porte d’entrée est entrebâillée. Derrière le battant, sur la gauche, avant une première montée d’escaliers de quelques degrés, une madone révèle sa présente dans une petite niche ogivale taillée dans le haut du mur en pierre.
Sur le petit square Giacomo D'Ardia, André remarque la présence de la coquette pâtisserie artisanale Il Capriccio. Il entre et découvre dans la vitrine de superbes canolli parmi d’autres douceurs attrayantes. La rue Roma est suivie. À travers un dédale de petites ruelles, la place Aurelio Saffi est atteinte. Des vieilles pierres, des vitraux colorés derrière deux portes grillagées en métal anthracite, des volets verts à persiennes, une ancienne tourelle carrée à créneaux ouvrant son arche sur une venelle dévoilent leur charme suranné. Le passage débouche en léger contrebas sur la place Leandra où une vieille pompe à eau en métal gris clair se dresse à proximité d’une antique fontaine circulaire fatiguée qui réclame un peu plus d’attention. Des grands pots de couleur terre cuite, plus hauts que le capot avant des voitures stationnées, accueillent des arbustes aux troncs massifs et tortueux. La peinture des façades colorées de la place s’écaille, les cordes à linge se relaient de fenêtre en fenêtre. Un peu plus loin, une fresque d’un vieux loup de mer fumant la pipe habille toute la façade latérale d’un immeuble cubique peint en jaune paille. Quelques minutes plus tard, la place arborée Luigi Calamatta, plantée de grands arbres, agrémentée de bancs et d’espaces de détente, est traversée. Sur le Corso Guglielmo Marconi, la statue de l'ambassadeur samouraï japonais Hasekura Tsunenaga interpelle les regards. A quelques pas du piédestal de ce personnage énigmatique qui rendit visite au pape Paul V en mille six cent quinze, André et Patrick pénètrent dans la pâtisserie salon de thé Danilo pour des instants de douceur et de détente. Un jeune serveur barbu au crâne rasé les accueille. Sa silhouette de bûcheron contraste avec le cadre raffiné. Les nuances du plancher en bois s’assortissent avec celles des façades des vitrines où les pâtisseries sont présentées. André s’offre une variante de corne feuilletée à la crème chantilly. Patrick se régale avec un cioccolato caldo, un chocolat chaud épais et onctueux. Un peu plus tard, André éprouve une nouvelle sensation gustative avec une spécialité maison aux ingrédients mystérieux. Trois mamies papotent à la table voisine tout en régalant leurs papilles. Les minutes défilent agréablement. Les seize heures s’affichent sur l’horloge créée sur le caisson mural, tapissé de bandes blanches verticales sur un fond en nuances de gris, installé au-dessus du percolateur. Outre les chiffres douze et six présents sur le cadran imaginé, le trois et le neuf sont remplacés par le dessin de deux tasses au breuvage fumant et de leur soucoupe. Un grain de café ponctue chaque intervalle de cinq minutes. André et Patrick sortent de ce lieu de bien-être gourmand. Ils sont abordés par le jeune africain croisé vers le port. Il vend des disques en bois ouvragé qui se métamorphosent en deux petits paniers en dressant une partie du rebord. Un modèle de taille réduite est acheté pour l’anniversaire de Francette. Quelques marches en terrasse sont montées pour accéder à une esplanade qui longe une partie du port en le surplombant. Le profil à contre-jour des trois paquebots s’impose au fond de la rade où l’eau scintille devant les légères embarcations du port de plaisance. Plus avant, la masse de la forteresse et la plage en forme d’anse bordée de palmiers embrassent les regards sous un ciel d’azur où flânent les rameaux vaporeux de nuées opalines. Parvenus au niveau des flots par la rue Dalmazia, André et Patrick marchent en direction de la plage pour admirer la baie. Patrick prend des photos. André s’assoit sur un muret circulaire aménagé aux abords de la vaste promenade piétonne pavée. Il photographie le cadeau de belle-maman. Les dix-sept heures approchent et le couple décide de retourner au navire. Une fois dans l’enceinte protégée du port, ils constatent l’absence du service de navette supposé être continu. Des passagers et des membres d’équipage patientent, en vain. Finalement, ils prennent à pieds la direction du navire. André et Patrick les imitent après une attente d’une dizaine de minutes. Le paquebot Viking Sky de la compagnie Viking Ocean Cruises est dépassé. Sa silhouette gracieuse contraste avec la masse du navire suivant, le msc Splendida dont la proue ressemble à un immeuble. Une famille avec deux enfants, probablement en retard au regard de l’horaire du tous à bord, les dépasse en courant et en riant. Après une quinzaine de minutes de marche tranquille, le couple arrive à la coupée du Fantasia. Une boisson chaude est sirotée au buffet. Le journal de bord du lendemain avec les procédures pour débarquer et payer la facture, déjà présent dans la cabine, témoigne de l’empressement de la compagnie à voir les passagers quitter le navire. André œuvre sur l’ordinateur. Patrick se détend en lisant. Un petit arc-en-ciel se dessine à dix-huit heures dix sur la façade du tiroir du chevet proche du canapé.
Une vingtaine de minutes plus tard, le couple se rend au buffet pour dîner et s’installe dans le même périmètre qu’à midi. La vue embrasse le port qui s'assombrit progressivement au jour déclinant. André savoure les rondelles d’une banane en croquant des oléagineux et des amandes effilées présentes pour la première fois au buffet depuis l’embarquement. Patrick savoure un curry de légumes. A la table derrière André, la dame asiatique apparemment solitaire discute aisément en anglais avec un serveur. Sa nationalité restera un mystère. A défaut de spectacle au théâtre, André et Patrick retournent à la cabine. Les bagages sont finalisés. Patrick invite son mari de temps à autre sur le balcon pour suivre la descente de l’astre solaire. Les oiseaux voltigent avec désinvolture, planent au vent avec légèreté, rêvent d’Icare en se rapprochant du soleil qui offre une symphonie de visions et de couleurs inspirées où les teintes d’or, d’ambre, de rubis rivalisent de beauté et d’éclat. Le navire Splendida s’éloigne et semble avalé par les flots. Le disque incandescent auréolé d’un flamboiement de lumière au vif incarnat disparaît aux confins pour continuer son voyage. Un goéland traverse la féerie nocturne, se reflète en ombre chinoise sur les pourpres, plane majestueusement pour s’évanouir dans une emblavure de lave céleste en fusion. Le bouquet final gratifié par la nature touche au sublime, étincelle et couronne la dernière soirée à bord.
Une fois la nuit installée, André et Patrick se rendent au bar Fantasia au pont cinq. Une agréable surprise se dévoile. Les sonorités du violon et du piano se laissent entendre dès l’ouverture des portes de l’ascenseur. Dans l’atrium central, deux places sont libres sur l’une des banquettes semi-circulaires disposées en vis-à-vis. La dame assise à la droite d’André enregistre le concert avec son téléphone portable sans l’autorisation des artistes. Elle fait semblant de pianoter sur les touches pour se donner une contenance artificielle. Dans l’espace derrière le couple, un homme volubile parle à haute voix sans se préoccuper de la prestation musicale en cours. Ses palabres sont ponctués d’éclats de rire et de borborygmes. Les musiciennes, probablement habituées à ce genre d’énergumène, restent imperturbables dans leur jeu mélodieux. Une trentaine de minutes plus tard, la dernière sonate interprétée, les deux artistes s’éclipsent discrètement. André et Patrick quittent l’atrium et rejoignent Morphée pour leur dernière nuit à bord…


































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