Les rêves offrent à André de rencontrer son père
décédé Claudius, son amie d’enfance Corrine et un dragon cracheur de feu prisonnier
d’un habit de pierre.
Au lever à six heures, le manteau de la nuit
couvre encore la mer méditerranée. Lors du petit-déjeuner à la poupe au buffet
Zanzibar, le Fantasia est pris d’une
crise de tremblements. La structure tressaille et les vibrations s’emparent des
matériaux. Les couverts dansent et se promènent sur le plateau de la table. Un
couteau tombe à terre et s’éloigne. André le rattrape et regarde son mari avec
stupéfaction. Cette situation est sans précédent dans leurs souvenirs quand un
paquebot navigue en pleine mer. Décidément les surprises dysfonctionnelles se
succèdent à bord. Le jour est levé et le ciel est nuageux. A l’horizon, une déchirure
d’azur hachure les strates de nuées laiteuses. Durant la matinée, la voûte céleste
offre aux regards une chorégraphie créative en continuel mouvement. Depuis le
balcon, le couple assiste au spectacle des éléments. Les nuages se dissipent,
certains s’amalgament en élaborant des formes novatrices aux contours poétisés
par une incessante bougeotte. Une formation vertigineuse s’assimile à quelques
mètres des flots devant le balcon. L’envergure de sa silhouette, aux couleurs
sombres et aux découpes échevelées, lui confère un air menaçant durant quelques
instants. Ephémère est le thème des arabesques nuageuses. Un tanker croise la
route du paquebot. Dans la matinée, en montant au pont quinze effectuer des photos
de l’île de Crête qui se dessine à l’horizon, Patrick prend un ascenseur où un
enfant vient de faire tomber son petit-déjeuner. Les parents s’enfuient en
tirant le bambin qui résiste. Patrick reste coi sous l’effet de la surprise. Un
membre d’équipage arrivé sur ces entrefaites lui demande de tenir les portes
ouvertes le temps d’aller chercher de quoi remédier à la situation. Après onze
heures, lors d’un entracte, les nuages s’éclipsent ; seules quelques
formations duveteuses enjolivent le ciel.
A midi, André et Patrick déjeunent à la cafeteria.
Des tomates au four farcies de riz aux herbes aromatiques dévoilent leur saveur
en s’accompagnant de morceaux d’aubergines poêlées. Patrick ajoute à son repas
quelques beignets de brocolis et choux fleurs frits à la bière.
Les treize heures passent, le navire longe à
distance les côtes de l’île de Crête. Sur des falaises, des éoliennes saluent
les passagers de leurs pales qui tournoient au vent. Un bateau de la compagnie grecque
Anek Lines sillonne les eaux à
proximité du rivage. Des sommets vallonnés se succèdent et se chevauchent vers
l’intérieur des terres. Une vaste île montagneuse est dépassée à tribord.
A quatorze heures vingt, l’aéroport Kazantzakis se dessine à bâbord. Un
avion, qui vient de décoller, s’élève dans les airs. Une vingtaine de minutes
plus tard, le Fantasia fait son
entrée dans le port d’Héraklion. Le paquebot Norwegian Spirit est à quai. Les manœuvres d’amarrage traînent en
longueur.
Une fois dans le bus numéro vingt-trois, André et
Patrick assistent au départ des véhicules voisins. Quelques courts instants
plus tard, trois personnes âgées arrivent. Elles constatent ennuyées que leur
car soit parti sans elles. Cette énième situation confirme à Patrick que
l’organisation chez msc est déplorable. Il apprendra plus tard à Cnossos, de la
bouche d’une d’entre elles, qu’elles furent conduites sur le site en devant
rester debout durant tout le trajet. Après quinze heures trente, le car où les
savoyards ont pris place quitte l’enceinte du port pour se diriger vers le site
de Cnossos. Sissi, la guide crétoise,
se présente en français. Le chauffeur se prénomme Spiros. La ville est traversée. André remarque sur les panneaux de
signalisation la seule langue grecque. Le site du Palais de Knossos est atteint après seize heures. La
guide demande aux passagers d’emporter toutes leurs affaires ; un autre véhicule
les prendra en charge, au même emplacement, pour le retour. Une quinzaine de minutes
plus tard, devant l’entrée, Sissi revient
avec les tickets du groupe. Le tarif pour un adulte est de quinze euro. Des
paons de belle prestance aux couleurs chatoyantes se promènent à l’entrée du
site. Un buste de Sir Arthur Evans, un
archéologue britannique qui contribua largement aux fouilles au début du siècle
dernier, trône sur son piédestal en forme de colonne. Un peu plus loin, le
couple décide de découvrir les ruines du palais à son rythme. Sissi rappelle que le retour au bus est
prévu à dix-sept heures quarante.
André et Patrick déambulent parmi les vieilles
pierres millénaires. Quelques constructions ont résisté à l’usure du temps. Une
file d’attente est intégrée pour découvrir la possible salle du trône. De
nombreux cars ont déposé des excursionnistes ; les vingt mille mètres
carrés qui correspondent à la surface initiale du palais sont noirs de monde.
Une visite moins animée aurait permis de prendre de superbes photos et de
flâner pour s’imprégner de l’essence du palais qui perdure au travers des
ruines. Certaines colonnes ont gardé leur éclat d’antan avec notamment des
rouge grenat qui séduisent tout particulièrement André. Tout comme leur intensité,
les bleus, les ocres, les rouges employés lors de la construction du palais ont
dû être chatoyantes. Par endroits, des passerelles ont été aménagées pour
faciliter l’accès des ruines plus élevées aux visiteurs. Le couple préfère crapahuter
parmi les roches et avancer au rythme de ses coups de cœur. Quelques paons se
baladent également selon leur fantaisie ; un des oiseaux étale les plumes
de sa queue et fait la roue, l’éventail est magnifique. Une première en direct
pour André. Les vieilles pierres sèches, colorées par endroits par le
vieillissement naturel, sont pleines de charme. A l’époque de sa splendeur, des
centaines de personnes vécurent dans le palais avec le roi Minos. Dans le car, Sissi lui concéda une cour alentour de dizaines
de milliers de personnes. Les minoens furent un peuple de commerçants
pacifistes. A un endroit donné, une colonne ocre rouge soutient le restant d’un
entablement dans une vision fascinante. L’usure du temps a su conserver une
petite partie de la dalle en pierre, permettant ainsi à la colonne de survivre
et de continuer son œuvre de soutènement. La vue en coupe, insoupçonnée par les
architectes de l’époque, offre de détailler la maitrise d’art de l’ouvrage à la
réalisation soignée. Le rose de la pierre intérieure contraste magnifiquement
avec le gris de celle extérieure. Malgré l’emprise du temps, André retient son
souffle devant tant de beauté. Le palais semble avoir été édifié sur plusieurs
niveaux et certaines commodités étaient déjà bien présentes il y a plus de
quatre mille ans. L’état exceptionnel des marches d’escaliers est époustouflant ;
par endroits la végétation apparaît discrètement entre les degrés. Les collines
environnantes, verdoyantes et rocheuses à la fois, constituèrent un écrin
grandiose pour le roi Minos et son entourage. Le site est empreint d’une certaine
magie qui transparaît toujours malgré le fleuve des années. A certains
emplacements, des premières rangées de pierres perdurent au sol comme pour
témoigner des plans initiaux, aux centaines de salles entrelacées. Elles semblent
inviter le visiteur à participer à la renaissance du vaste édifice royal. La
cour centrale, qui connectait les différentes ailes du palais, s’étonne encore
de la lente érosion des corps de logis qui la ceinturaient. Des copies de
fresques décorent par endroits les grappes de ruines encore debout. Les
originaux sont exposés dans le musée d’Héraklion. L’absence de cheminée,
l’épaisseur des murs et la fraicheur intérieure dans les ruines encore
couvertes par un plafond en pierre laissent à penser à André qu’il y a quatre
mille ans le climat était beaucoup plus chaud sur l’île. Des animaux peints en
ocre sable, aux parures spiralées, aux corps de fauves et aux têtes d’oiseaux,
tapissent certains murs ocre rouge bien conservés. Certaines vues en hauteur,
offertes depuis les parties du palais les plus élevées, portent l’imagination à
se représenter la splendeur du palais lors du règne du roi Minos. Un arbre né
dans la pierraille interpelle par son tronc noueux qui s’apparente à une
succession de bulbes dont certains ressemblent à des globes oculaires aux
paupières fermées. Sa tête ébouriffée donne l’étrange sensation d’une perruque
aux cheveux gris et verts. Malgré leur disparition progressive, la majesté des
constructions perdurent dans les ruines. Les commentaires proposés en grecs et
en anglais à divers endroits représentatifs du site sont empreints de la vision
et des interprétations de Sir Arthur
Evans. André a l’intuition que les reconstitutions et reconstructions in situ sont éloignées de la réalité des
temps anciens, même si l’anastylose fut probablement effectuée avec méthode. L’accès
à la voie royale, qui circulait par l’amphithéâtre, est aujourd’hui interdit à
la visite.
A dix-sept heures vingt, après un retrait d’euro
et l’achat d’un guide archéologique sur Cnossos, André et Patrick prennent
place au café Kulikeio à l’entrée du
site. Des chocolats chauds sont sirotés. André se régale avec un baklava
triangulaire au miel. Une franche rigolade s’empare de Patrick quand il entend
un francophone se plaindre à la caisse du prix de sept euro de la bière qu’il
vient de consommer. Le barman, sans se démonter, rétorque qu’un jour il paya
une bière neuf euro à Paris. L’homme répond oui
mais c’était Paris, et le grec de répartir oui, et ici c’est Knossos.
Après ces instants de détente, de rire et de
bien-être, le couple retourne tranquillement au car. Des orangers dévoilent
leurs fruits à la couleur vive le long de la tonnelle qui conduit à la route. Contre
toute attente, seuls quelques passagers sont à bord du nouveau car. L’horaire
de retour annoncé par Sissi est pourtant
proche. Finalement, le bus prend la route à dix-huit heures après l’arrivée
tardive de trois personnes récupérées dans un café par un membre de leur
famille. La ponctualité est rarement une qualité chez le français. Des rangées
d’arbres bordent sur la droite les premiers kilomètres de la route. Une
quinzaine de minutes plus tard, le car s’arrête au bord de la rue Leof Dimokratias en face de la statue d’Eleftherios Venizelos. Devant le port, où le Fantasia se remarque facilement au bord de l’eau, l’imposante
silhouette de l’homme qui participa activement au siècle passé au rattachement
de la crête à la Grèce se dessine sur fond de ciel azur. Sissi demande au groupe de la suivre au travers de la rue piétonne Dedalou pour découvrir ensemble la
fontaine vénitienne Morosini, appelée
aussi la fontaine aux lions, l’animal symbolisant la puissance de Venise. Les
jets d’eau jaillissent dans le bassin aux huit lobes en pierre sculptée, aux huit
nacelles dans l’imaginaire d’André, en s’écoulant par la gueule ouverte de quatre
fauves paradant sur le haut de la fontaine depuis la disparition de la statue
du dieu Poséidon qui coiffait l’ouvrage marqué par l’usure du temps. Les ricochets
de l’eau sur l’onde sont couverts par le brouhaha de la place Vénizelou animée dont les édifices répartis
à la ronde témoignent de la splendeur de la République de Venise lors de sa
présence passée sur l’île. Sissi
dirige le groupe tour à tour vers la galerie Dimotiki et vers la Loggia Vénitienne
qui abrite aujourd’hui la mairie d’Héraklion. Une fois apportées diverses informations
historiques, la guide invite les excursionnistes à se promener dans le
centre-ville tout en les conviant à revenir au bus pour dix-neuf heures vingt.
André et Patrick suivent la rue Avegoustou pour se diriger vers le port.
Ils contemplent en chemin la façade de l’église Saint Titus. Outre les
tremblements de terre et incendies divers, elle endura vaillamment les
bouleversements apportés par les différents conquérants en raison de leur
différente croyance. La rue touristique est bordée de commerces variés et de
cafés ; les passagers des navires à quai participent activement à
l’économie de l’île. Au port, la forteresse massive de Koules, une construction vénitienne à l'architecture militaire évoquée
par Sissi, est admirée. La
construction s’étala sur dix-sept ans au seizième siècle. Une centaine d’années
plus tard, elle joua un rôle majeur durant le siège de Candie qui se prolongea durant plus de vingt ans. Elle pavane aujourd’hui
sur les flots en protégeant le port de plaisance. La flânerie se poursuit en revenant
vers la fontaine pour joindre ensuite la rue marchande réputée Odos 1866, partiellement pavée de marbre
en nuances de gris, dont les étals et échoppes commencent à fermer. A la
supérette Nomimé Apodeixé des arachides
salées sont achetées. Un peu plus loin, lors du trajet retour vers le bus, sur
la rue Dikeosinis, à la boulangerie Savoidakés, le couple débourse un euro
soixante pour deux mini-cakes aux clous de girofle à déguster au dîner. À la
sortie de la rue piétonne, au niveau du square Elephtherias, un attroupement, constitué majoritairement de jeunes
gens, patiente devant le cinéma Astoria
qui va ouvrir pour une séance.
André et Patrick sont les derniers à entrer dans
le car avant l’horaire fixé. Une dizaine de minutes suffisent au nouveau
chauffeur pour déposer les excursionnistes à la coupée du navire. Après un passage
en cabine, le couple dîne au buffet. André mange frugalement ; une banane d’Aqaba
est savourée et quelques arachides croquées. Patrick opte pour des torsades de
pâtes fusilli à la tomate agrémentées
de deux beignets de légumes et de têtes de brocoli. Il termine son repas en découvrant
la saveur du cake au clou de girofle. Le couple est privé de spectacle en
raison des deux heures de retard à l’arrivée en Crête. C’est aussi une déconvenue
pour l’artiste Victoria Horne dont le
show de dix-neuf heures a dû probablement se dérouler dans un théâtre vide, les
passagers étant encore en excursion. Quant à celui de vingt-et-une heures réservé
aux passagers du premier service, privés de repas à dix-huit heures, c’est une
autre histoire.
Avant d’entrer au pays des rêves, André et
Patrick reculent les aiguilles d’une heure. Demain, ils seront en adéquation
avec l’horaire de la France…
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