dimanche 9 avril 2017

Mare Nostrum…

Au lever à six heures, aux confins, une nappe cotonneuse en nuances d’or et de rubis sépare les flots légèrement agités de la voûte céleste bleu azur où se promènent des filaments de nuées auréolées de rose orangé. Quinze minutes plus tard, le disque solaire est à fleur d’eau. L’horizon est clair et les flots scintillent sous les rayons rasants du soleil.
Le petit-déjeuner est apprécié à la poupe. Dans la matinée, avant de se rendre à une réunion d’information sur le débarquement au salon Insolito, Patrick parle de la conception du navire. L’auvent proéminent central, au-dessus des balcons des ponts, offre une prise au vent qui balance le navire à son gré quand il souffle fortement, comme le couple a pu le constater. Le navire tangue alors comme une coquille de noix. Le profil aérodynamique fut occulté par les architectes qui conçurent les plans du paquebot.
A midi, André et Patrick déjeunent au buffet Zanzibar. Patrick croque des pakoras de légumes aux épices indiennes. Un flan d’artichaut cuisiné avec une sauce au fromage, à la saveur décevante, précède quelques gnocchis en sauce blanche. André opte pour une part de lasagnes aux légumes gratinés au pesto génois et au fromage. Il termine son repas avec une tranche de pain noir appréciée avec du fromage à pâte cuite ; celui au lait cru est inexistant à bord. A la table voisine, un couple d’italien met les petits plats dans les grands au sens littéral. Grandgousier est sur la touche au regard de la pléthore d’aliments qui se succède à table. Les restes s’empilent avant de retourner au buffet. Le manège se poursuit sous les yeux stupéfaits du couple. André mastique longuement les aliments avant de les avaler en reposant son couvert après chaque bouchée. La pratique du couple voisin diffère totalement. Les mets sont ingurgités, le salé et le sucré se mélangent, les fruits côtoient la viande, les calamars frits disparaissent dans les estomacs. Avant de quitter la table, les deux gloutons à la silhouette loin d’être obèse, regroupent tant bien que mal leur vaisselle. Un serveur arrive pour débarrasser. L’homme est décontenancé. Il regarde André et Patrick en leur demandant combien de convives étaient attablées. La réponse le fige et lui coupe la parole l’espace d’un instant. Eberlué, interdit, il regarde l’amoncellement. Une dame arrive, s’installe sur une chaise devant la table accablée, s’étonne en riant et attend que le plateau soit nettoyé. Lors des gestes prudents du serveur, André compte quatre mugs, une quinzaine de plats, d’assiettes et de coupelles. La stupéfaction passée, la table libérée du feu de la rampe, chacun reprend le cours de sa journée. La seconde bouteille d’eau minérale, apportée en début de repas par la jeune asiatique Xiao, est emportée. Vers l’entrée de la cabine, une décoration sur la cloison, représentant un transat sur le pont d’un paquebot, est photographié. Au bas de l’œuvre, une chaîne de lumière vert jade court tout le long de la coursive dont la moquette, aux motifs géométriques répétitifs orange et blanc, cherche sa nuance entre le bleu et le vert.
André termine un ouvrage sur l’ordinateur avant de se rendre au café Fantasia au pont cinq avec son mari. Windia, un serveur zélé, apporte deux chocolats chauds. Les breuvages, servis dans des tasses et soucoupes transparentes, sont sirotés lentement en admirant l’atrium central où la table occupée côtoie une grande banquette semi-circulaire ocre orange disposée en vis-à-vis de sa jumelle devant le piano.
Après un temps de détente agréable, la position du navire à quinze heures trente-sept est prise en photo sur un des écrans de la réception. Le navire vogue sur la mer ionienne. Une balade sur les ponts animés ouverts sur l’atrium s’écourte d’elle-même. La majorité des boutiques du bord sont fermées ; les horaires d’ouverture sont aléatoires. André et Patrick s’étonnent. Traditionnellement en pleine mer, la vie commerçante sur les navires de croisière bat son plein comme la marée lorsqu’elle a atteint sa plénitude. Les quelques achats envisagés s’annulent devant cette situation pour le moins surprenante. Dans l’ascenseur qui monte le couple au pont neuf, André prend une photo qui donne la sensation d’être dans une galerie des glaces. La cabine, tapissée de miroirs, reflètent à l’infini les silhouettes.
Les côtes sauvages et touristiques de la Calabre sont suivies après seize heures trente. Poudrées d’un léger talc lactescent, elles se dessinent à tribord à environ trois miles nautiques. Des photos sont prises depuis le balcon. Le détroit de Messine, proche, est atteint une soixantaine de minutes plus tard. Le long de la côte calabraise, des éoliennes signalent leur présence discrète sur les hauteurs. La mer Tyrrhénienne accueille le paquebot.
La quiétude de la traversée du détroit est perturbée par un message du directeur de croisière. Il effectue une énième annonce importante au nom du commandant. Le navire va se rapprocher nettement des côtes de Calabre pour débarquer dans une trentaine de minutes un passager en urgence médicale.
À dix-huit heures, au moment où le couple s’installe à table au buffet, une vedette du sauvetage en mer, au plat-bord arrondi de couleur orange, aborde le navire stoppé sur l’eau. André sort prestement l’appareil photo de sa housse et capture à la volée une photo de l’embarcation qui se positionne latéralement à tribord comme un tender. Sur le bandeau arrière de la toiture légère, le sigle en lettres majuscules sar, pour Search and rescue, se voit nettement au travers du vitrage. Les flots s’agitent, bouillonnent, bousculent l’esquif ; le conducteur manœuvre efficacement pour le maintenir contre le mastodonte. Des hommes en combinaisons orange et jaune se préparent à embarquer la personne en urgence médicale. La vedette se relie à l’échelle de coupée, la vision en abrupt depuis le pont quatorze devient inaccessible. Des passagers aux tables voisines se tordent le cou pour tenter de suivre l’opération de secours.
André dîne d’une banane et d’arachides en savourant la dernière moitié de ziggourat. Patrick opte par nécessité pour deux parts de pizza. Des arachides terminent son repas. Quand le couple quitte la table, la vedette vient juste de s’élancer sur les flots.
A dix-neuf heures, au théâtre Avanguardia, un hommage est rendu à Michael Jackson. Diogo Nonato, un des danseurs de la troupe prend les traits de l’artiste mort avant son cinquante-et-unième anniversaire. Le sosie peu ressemblant du Roi de la Pop interprète des tubes de ses albums les plus vendus au monde, comme Thriller ou Bad. La troupe du navire participe avec bonheur aux clips musicaux. L’espace d’un instant les morts-vivants s’échappent de la scène pour effrayer l’assistance. Des faisceaux de lumière colorée jaillissent, tournoient et virevoltent en tous sens dans un ballet parfois aveuglant. Les chanteurs du navire se joignent au final qui marque la fin de la croisière ; les passagers italiens du navire débarquant demain au port de Rome. L’équipe d’animation exécute une chorégraphie de l’au-revoir. Des lettres majuscules, blanches sur fond noir, suspendues au cou de chaque membre, participent sur le corps de face et de dos à la composition de mots sur scène, comme le nom du navire et merci dans les cinq langues principales parlées à bord. L’emphase et les superlatifs s’emparent de Jimmy lors de son dernier palabre. A la sortie du théâtre, la troupe du navire et l’équipe d’animation font une haie d’honneur aux passagers. Le danseur moustachu gratifie André d’un clin d’œil appuyé ; son collègue au physique handsome lui offre un radieux sourire.
Comme à son habitude, en fin de soirée, André monte au buffet pour emporter de l’eau dans le mug hermétique acheté au port de Dubaï. L’employé francophone, rencontré maintes fois dans la partie du buffet où le récipient est rempli, nettoie à nouveau dans un processus routinier complexe et excessif aux yeux du passager, les réservoirs de jus de fruits. Ils sont sortis du distributeur, astiqués longuement, essuyés et remis en place. André fait part au jeune homme de son constat sur le côté obsessionnel de la compagnie dans la recherche de la propreté ultime ; l’employé hausse les épaules en signe d’impuissance.
André et Patrick sont déjà partis au pays des rêves quand le navire longe les îles Éoliennes en côtoyant à tribord celle de Stromboli…

















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