Au lever, le ciel est dégagé. Quelques nuées
blanches effilochées enjolivent l’horizon baigné d’une lueur églantine. Les
nuances de bleu se partagent harmonieusement entre le ciel et la mer aux vagues
animées d’une légère ondulation. Une trentaine de minutes plus tard, un pétrolier
croise le paquebot à distance.
Après le petit-déjeuner savouré au buffet à la
poupe du navire, André descend au restaurant Red Velvet au pont cinq avant de rejoindre Patrick à la cabine. Un
parcours du combattant commence. L’entrée lui est tout d’abord refusée car il
tient à la main un mug avec un restant d’arachides. Il est interdit
d’introduire de la nourriture au restaurant. Il argue qu’il est juste de passage
et reçoit l’autorisation de s’approcher d’un serveur pour sa demande. Il est
intercepté par un homme bien portant en uniforme grenat, au visage hargneux et acariâtre,
qui le questionne de manière invasive. La réponse formulée, il affirme
avec suffisance : no banana en
indiquant la sortie. André ignore l’individu arrogant et s’adresse à un
serveur. Il s’assoit sur le dessus de la rambarde devant le buffet central,
disposé sur une estrade, et patiente le retour du jeune homme en blanc. Sa
persévérance porte ses fruits, au propre et au figuré. Le serveur revient avec
deux bananes sur une assiette. Il est remercié vivement. En sortant de la caserne,
André repense au film promotionnel de la compagnie diffusé récemment au
théâtre. L’attitude de certains membres de l’équipage est à l’opposé du message
véhiculé où chaque passager est supposé être choyé et écouté avec une attention
souriante. André est à la fois satisfait et déçu du manque d’égard à son attention
depuis son arrivée au Red Velvet. Ces
comportements indifférents et intransigeants sont occultés dans le reportage diffusé
en grande pompe sur le navire.
Dans la matinée, sur le Kindle, Patrick termine Les contes grotesques d’Edgar Alan Poe.
Coutumiers du buffet Zanzibar, André et Patrick
apprécient les mets végétariens, peu nombreux mais créatifs. Aujourd’hui, ils découvrent
un cassoulet de haricots, lentilles, carottes et aubergines. Un autre plat est
choisi au menu : du riz Biryani aux épices indiennes agrémenté de légumes
et d’oignons frits. A défaut de desserts attrayants, les canolli ayant déserté
le navire, quelques pâtes gratinées aux légumes et à la sauce béchamel sont
savourées pour terminer le repas.
Le café du pont sept est de plus en plus fréquenté.
Les deux tables au pôle nord sont toujours inoccupées ; la climatisation excessive
fait fuir tous les passagers. Au sud, il reste une table libre entre deux duos,
deux petits canapés deux places en vis-à-vis. André et Patrick prennent place côte-à-côte
et commandent deux cappuccinos au serveur balinais. Les tickets du carnet acheté
à Anastasia sont épuisés. Les breuvages sont sirotés distraitement dans un farniente
apprécié. Sur une toile de jute, disposée sur le mur latéral, représentant une
caisse de sacs de cafés prêts pour être embarqués, les volutes aromatiques d’une
tasse de café peintes en relief sont emportées par une brise légère.
A quinze heures, Patrick se rend au théâtre pour
assister à une conférence donnée par Hilda.
Il se dirige ensuite au salon Insolito
pour découvrir une exposition de cartes nautiques présentées par les officiers
de la passerelle. L’affluence est telle qu’il est amené à renoncer à son projet.
André œuvre plaisamment sur l’ordinateur.
Vers seize heures, le couple est présent sur le
pont quinze pour assister à la traversée du détroit de Bab El Mandeb. L’océan Indien est quitté pour naviguer dans la Mer
Rouge. Le navire glisse à la gauche de l’île de Perim, dans la partie la plus
profonde du canal. Celle le long des côtes du Yémen offre un aven d’une trentaine
de mètres. Les côtes de Djibouti se
dessinent au loin à l’horizon. Le relief brumeux des montagnes paraît aussi escarpé
que celui d’Oman. Le bas des sommets rocheux sur le rivage du Yémen, beaucoup
plus proche, est caché par la silhouette de l’île. Un pétrolier croise la route
du Fantasia. La Mer Rouge accueille le
vaisseau des mers. André et Patrick se souviennent d’Henry de Monfreid, l’aventurier
de la série télévisée Les secrets de la
Mer Rouge qui baigna leur adolescence.
Après ces instants éphémères, le couple se rend
au bar Delle Fontane à l’Aqua Park
sur le pont piscine inférieur. Des crèmes glacées sont servies par Alwyn. Une table, proche de la lourde porte
en bois conduisant au buffet et aux ascenseurs, est libre. Patrick découvre la
saveur de la poire et de la banane avec une autre boule. André apprécie la vanille
et teste une boule Ganduja. Un groupe
d’enfants défile. Leur tête est coiffée d’un diadème en carton jaune de leur
création. Le va-et-vient des passagers est incessant. Quelques trois mille personnes
sont à bord, servies par plus de mille membres d’équipage. André s’étonne du
peu de sourires échangés. L’effervescence continuelle, les activités
multiples toutes les heures, l’usage des téléphones et des ordinateurs portables
accaparent les esprits et les projettent dans le proche futur. L’instant présent
est rarement visité pour accueillir l’autre pour un brin de causette. Paradoxalement,
André trouve les gens stressés ; rares sont les passagers qui flânent. Ceux
sur les chaises-longues qui lisent, bronzent, papotent ou somnolent semblent plus
détendus.
A dix-huit heures, André et Patrick dînent au
buffet. Des veggie burgers composent leur menu. Patrick ajoute des frites et de
petites bouchées de pain de mie aux légumes. André ajoute de la salade de chou
blanc aux raisins secs. L’astre solaire décline à l’horizon, embrase le ciel, dépose
des touches de gouache sur la crête des vagues. Une trentaine de minutes lui
suffisent pour se noyer dans la mer. Patrick sort de temps à autre pour prendre
quelques photos depuis le pont supérieur.
Au théâtre, à dix-neuf heures, André et Patrick
assistent au spectacle Sogno Italiano.
Avant le show, les membres de l’équipe d’animation, déguisés en gladiateur et
autre mirmillons, se font prendre en photo avec les spectateurs
ravis. Estefania et Emmanuel, en costumes de la Belle Epoque, interprètent les
plus grands succès musicaux italiens. Estefania est rayonnante dans sa robe
longue rouge rubis à l’ample draperie dont les plis ondulent comme les vagues
de la mer rouge. Les danseuses et danseurs du navire évoluent avec talent à
leurs côtés dans des costumes de scène riches de froufrous et de couleurs. Le final
voit l’interprétation ovationnée de la chanson Con te partiro. Cette musique emblématique escorte André au pays
des rêves…
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