Aux lever à six heures, le paquebot navigue sur
les eaux du golfe d’Aqaba en longeant à tribord les côtes égyptiennes. Le mont
Sinaï se dessine au loin. Le jour naissant regarde les éclairages encore allumés
sur la rive. Le ciel en léger voile de brume laisse transparaître un bleu
délavé. Les silhouettes des monts escarpés s’auréolent délicatement de rose à
l’approche du disque solaire qui apparaît progressivement avec la rotation de
la Terre. Une sérénité baigne les flots et le paysage aux respirations lunaires.
La grande aiguille a fait le tour du quadrant quand le ciel révèle une voûte
bleu azur. Les vapeurs atmosphériques se sont dissipées et une nouvelle journée
chaude s’annonce.
Le petit-déjeuner au buffet se déroule à la
poupe. Le sillage laissé par la lente progression du navire peine à écumer tant
les pales tournent à une vitesse apathique. Cette attitude est une première
pour le couple. André compose sa collation d’une banane, d’une petite pyramide
à la noix de coco et d’arachides d’Aqaba, de cerneaux de noix, de dattes
d’Oman, de deux kiwis et d’un croissant nature trempé dans du cacao chaud.
Patrick continue son surfe sur la vague des viennoiseries baignées dans la même
boisson cacaotée. André promène son regard alentour comme il apprécie de le
faire. Un homme jeune, dans un compartiment en opposé à l’allée, mange en
solitaire. Ses jambes tressautent nerveusement sous le plateau de la table. Il laisse
tomber ses couverts par inadvertance. Il les ramasse et, au lieu de les utiliser,
il les écarte de lui et se lève pour aller en chercher d’autres. La serviette bleu
roi qui entoure la fourchette et le couteau propres est déroulée et mise également
de côté. Voilà une étoffe qui ira au lavage sans avoir été utilisée. André
s’étonne de ce comportement dans un navire où la propreté s’avère être une priorité
majeure. Les membres d’équipage sont sans cesse sollicités pour nettoyer les
sols, les rampes, les plateaux de tables, les surfaces planes et verticales qui
sont frottés, lavés à l’excès sans toutefois être essuyés. Des chevalets
jaunes, disposés un peu partout dans la cafeteria, informe que le sol est
mouillé. Parfois les planchers sont collants et glissants par faute de rinçage.
La phobie de la propreté à bord équivaut à un toc obsessionnel.
La matinée se déroule paisiblement dans la cabine
au rythme des activités du couple. Les regards se portent de temps à autre sur
les flots dont le calme placide persiste depuis l’aube. Un peu avant midi,
quelques plateformes pétrolières apparaissent à la surface des vagues qui oublient
de chahuter les armatures émergentes solidement ancrées au fond de l’eau.
Lors du déjeuner à la cafeteria Africana, André et Patrick s’installent à
la poupe. Un navire à la silhouette inquiétante auréolée de brume poursuit
franchement le Fantasia. Il s’approche
progressivement dans son sillage. André pense avec amusement à un vaisseau de
pirates des temps modernes. Putra, un
jeune asiatique, apporte sur la table une bouteille d’eau minérale. La créativité culinaire des cuisiniers dévoile aujourd’hui
des légumes au tofu en pâte phyllo concoctés avec une légère sauce au curry. La
finesse des chaussons et la texture moelleuse du fourrage sont un régal pour
les papilles. Des lentilles et carottes étuvées à la tomate fraîche et à la
coriandre escortent divinement le premier mets. André teste aussi la saveur
d’une saladine de quinoa et rondelles d’olives noires aux dés de courgette,
poivron et concombre. Une fausse note, non indiquée sur la portée, se divulgue
avec la présence de petits cubes de poulet anémié laissés de côté. Quelques
bâtonnets de crudités et des cerneaux de noix complètent la sélection du garçon.
Après le repas gastronomique, André et Patrick
montent au pont quinze pour une promenade. Le navire mystérieux est proche. Il
dépasse à bâbord. Ils sont ahuris. C’est bien la première fois qu’un
porte-containers double un paquebot depuis qu’ils sillonnent les mers. La masse
du China Shipping Line chargé d’une
montagne de containers ridiculise le paquebot qui donne l’impression de
s’essouffler sur les flots. Un bateau de pêche croise le mastodonte à une
allure plus élevée que le Fantasia. La
marche sur les ponts piscines nécessite une attention soutenue car la piste
habituellement présente au sol est inexistante sur le bateau. Les croisiéristes
prennent leur aise, les transats se positionnent au petit bonheur la chance,
les chicanes réduisent le passage, les promeneurs slaloment. Sur un transat
temporairement inoccupé, à côté d’une serviette orange posée négligemment, un
livre est posé sur les pages ouvertes en cours de lecture. André peut lire le
titre The Bletchley Girls de l’auteur
anglophone Tessa Dunlop. Les mots en
anglais, guerre, secret, amour et deuil se lisent en petits caractères
majuscules au bas de la page de couverture.
La balade se termine sous le ciel bleu strié de
filaments de nuées cendrées. Le pont cinq est la destination suivante pour
aller siroter une boisson chaude au bar Fantasia.
Ana Marira accueille le couple avec son sourire coutumier. Il est apprécié car
majoritairement les membres d’équipage montrent des mines fermées et parfois
des attitudes agressives. Patrick pense qu’ils manquent de sommeil. Leurs cabines,
probablement situées dans les entrailles de l’insubmersible, sont sûrement assourdissantes
avec la présence des moteurs et des vibrations importunes qui ébranlent régulièrement
la structure du navire. Un cappuccino et un orzo Lavazza sont apportés à table.
Ana Maria parle de la Roumanie, son pays natal. Elle est enchantée d’apprendre
que le couple a visité Bucarest lors d’une croisière fluviale sur le Danube.
Eprise de la quiétude de la campagne, elle lui suggère, lors d’un autre voyage,
de découvrir dans les Carpates la cité de Brachoffe et ses environs. Elle
évoque avec un agréable petit rire entendu la présence de Dracula. L’écran
digital de la Réception indique la position du navire à treize heures vingt. Il
se trouve dans le golfe de Suez au niveau de la ville égyptienne d’El Tur à tribord.
Après ces instants conviviaux, André et Patrick
retournent à la cabine. Depuis le balcon d’autres plateformes pétrolières se
dévoilent sur les flots paisibles devant le Sinaï. Proche de la côte, une fumée
épaisse se dégage d’une d’entre elles à la structure plus longue perpendiculaire
au rivage. Par moments des flammes s’élèvent d’un derrick. La lenteur excessive
du paquebot permet de l’observer durant une bonne trentaine de minutes et de le
prendre en photo sous différents angles. Sur le premier cliché, le derrick,
positionné à l’extrémité la plus proche du balcon, est sur la gauche. Sur le
dernier cliché, il est tout à droite ; la perspective ayant changé par
rapport à la position du navire.
Le début d’après-midi s’écoule au fil de l’eau. Vers
seize heures, de nouvelles plateformes pétrolières dressent leur silhouette. Un
autre cargo de la China Shipping Line,
chargé d’une dizaine d’étages de containers, double le Fantasia à tribord. Patrick pense à Rotterdam ou Amsterdam comme
destination.
A dix-huit heures, le couple dine à la cafeteria.
André savoure la moitié d’une ziggourat agrémentée d’arachides d’Aqaba, de
rondelles de banane et d’une barre d’arachides au miel. Patrick porte par
obligation son choix sur des parts de pizza car les burgers végétariens, les
wraps et les frites ont déserté le buffet.
A dix-neuf heures, au théâtre, un invité surprise
participe au spectacle. Sans son chien Milou, il est accompagné du capitaine Haddock
et des Dupont Dupond. Tintin et ses amis sont confrontés sur scène à une bande
de pirates magistralement interprétée par la troupe du navire. Des acrobaties
spectaculaires ponctuent une intrigue à l’atmosphère empreinte de magie. Les
drapeaux aux têtes de morts virevoltent dans l’air, les lames des sabres se rencontrent.
Une femme pirate trapéziste fait une entrée remarquée. Des prouesses
acrobatiques sont réalisées par les corsaires déchainés. Tintin, en pull jaune,
manteau crème et pantalon british quadrillé en tweed châtaigne, échappe plusieurs
fois de justesse à ses poursuivants en manquant de se faire embrocher. Tout se
termine dans l’éclat des couleurs chatoyantes et des oripeaux plus vrais que
nature.
Un peu avant minuit, le navire parvient à l’entrée
du canal de Suez où les passagers vont passer la nuit…
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