jeudi 6 avril 2017

Tintin et Haddock en mer rouge…

Aux lever à six heures, le paquebot navigue sur les eaux du golfe d’Aqaba en longeant à tribord les côtes égyptiennes. Le mont Sinaï se dessine au loin. Le jour naissant regarde les éclairages encore allumés sur la rive. Le ciel en léger voile de brume laisse transparaître un bleu délavé. Les silhouettes des monts escarpés s’auréolent délicatement de rose à l’approche du disque solaire qui apparaît progressivement avec la rotation de la Terre. Une sérénité baigne les flots et le paysage aux respirations lunaires. La grande aiguille a fait le tour du quadrant quand le ciel révèle une voûte bleu azur. Les vapeurs atmosphériques se sont dissipées et une nouvelle journée chaude s’annonce.
Le petit-déjeuner au buffet se déroule à la poupe. Le sillage laissé par la lente progression du navire peine à écumer tant les pales tournent à une vitesse apathique. Cette attitude est une première pour le couple. André compose sa collation d’une banane, d’une petite pyramide à la noix de coco et d’arachides d’Aqaba, de cerneaux de noix, de dattes d’Oman, de deux kiwis et d’un croissant nature trempé dans du cacao chaud. Patrick continue son surfe sur la vague des viennoiseries baignées dans la même boisson cacaotée. André promène son regard alentour comme il apprécie de le faire. Un homme jeune, dans un compartiment en opposé à l’allée, mange en solitaire. Ses jambes tressautent nerveusement sous le plateau de la table. Il laisse tomber ses couverts par inadvertance. Il les ramasse et, au lieu de les utiliser, il les écarte de lui et se lève pour aller en chercher d’autres. La serviette bleu roi qui entoure la fourchette et le couteau propres est déroulée et mise également de côté. Voilà une étoffe qui ira au lavage sans avoir été utilisée. André s’étonne de ce comportement dans un navire où la propreté s’avère être une priorité majeure. Les membres d’équipage sont sans cesse sollicités pour nettoyer les sols, les rampes, les plateaux de tables, les surfaces planes et verticales qui sont frottés, lavés à l’excès sans toutefois être essuyés. Des chevalets jaunes, disposés un peu partout dans la cafeteria, informe que le sol est mouillé. Parfois les planchers sont collants et glissants par faute de rinçage. La phobie de la propreté à bord équivaut à un toc obsessionnel.
La matinée se déroule paisiblement dans la cabine au rythme des activités du couple. Les regards se portent de temps à autre sur les flots dont le calme placide persiste depuis l’aube. Un peu avant midi, quelques plateformes pétrolières apparaissent à la surface des vagues qui oublient de chahuter les armatures émergentes solidement ancrées au fond de l’eau.
Lors du déjeuner à la cafeteria Africana, André et Patrick s’installent à la poupe. Un navire à la silhouette inquiétante auréolée de brume poursuit franchement le Fantasia. Il s’approche progressivement dans son sillage. André pense avec amusement à un vaisseau de pirates des temps modernes. Putra, un jeune asiatique, apporte sur la table une bouteille  d’eau minérale. La créativité culinaire des cuisiniers dévoile aujourd’hui des légumes au tofu en pâte phyllo concoctés avec une légère sauce au curry. La finesse des chaussons et la texture moelleuse du fourrage sont un régal pour les papilles. Des lentilles et carottes étuvées à la tomate fraîche et à la coriandre escortent divinement le premier mets. André teste aussi la saveur d’une saladine de quinoa et rondelles d’olives noires aux dés de courgette, poivron et concombre. Une fausse note, non indiquée sur la portée, se divulgue avec la présence de petits cubes de poulet anémié laissés de côté. Quelques bâtonnets de crudités et des cerneaux de noix complètent la sélection du garçon.
Après le repas gastronomique, André et Patrick montent au pont quinze pour une promenade. Le navire mystérieux est proche. Il dépasse à bâbord. Ils sont ahuris. C’est bien la première fois qu’un porte-containers double un paquebot depuis qu’ils sillonnent les mers. La masse du China Shipping Line chargé d’une montagne de containers ridiculise le paquebot qui donne l’impression de s’essouffler sur les flots. Un bateau de pêche croise le mastodonte à une allure plus élevée que le Fantasia. La marche sur les ponts piscines nécessite une attention soutenue car la piste habituellement présente au sol est inexistante sur le bateau. Les croisiéristes prennent leur aise, les transats se positionnent au petit bonheur la chance, les chicanes réduisent le passage, les promeneurs slaloment. Sur un transat temporairement inoccupé, à côté d’une serviette orange posée négligemment, un livre est posé sur les pages ouvertes en cours de lecture. André peut lire le titre The Bletchley Girls de l’auteur anglophone Tessa Dunlop. Les mots en anglais, guerre, secret, amour et deuil se lisent en petits caractères majuscules au bas de la page de couverture.
La balade se termine sous le ciel bleu strié de filaments de nuées cendrées. Le pont cinq est la destination suivante pour aller siroter une boisson chaude au bar Fantasia. Ana Marira accueille le couple avec son sourire coutumier. Il est apprécié car majoritairement les membres d’équipage montrent des mines fermées et parfois des attitudes agressives. Patrick pense qu’ils manquent de sommeil. Leurs cabines, probablement situées dans les entrailles de l’insubmersible, sont sûrement assourdissantes avec la présence des moteurs et des vibrations importunes qui ébranlent régulièrement la structure du navire. Un cappuccino et un orzo Lavazza sont apportés à table. Ana Maria parle de la Roumanie, son pays natal. Elle est enchantée d’apprendre que le couple a visité Bucarest lors d’une croisière fluviale sur le Danube. Eprise de la quiétude de la campagne, elle lui suggère, lors d’un autre voyage, de découvrir dans les Carpates la cité de Brachoffe et ses environs. Elle évoque avec un agréable petit rire entendu la présence de Dracula. L’écran digital de la Réception indique la position du navire à treize heures vingt. Il se trouve dans le golfe de Suez au niveau de la ville égyptienne d’El Tur à tribord.
Après ces instants conviviaux, André et Patrick retournent à la cabine. Depuis le balcon d’autres plateformes pétrolières se dévoilent sur les flots paisibles devant le Sinaï. Proche de la côte, une fumée épaisse se dégage d’une d’entre elles à la structure plus longue perpendiculaire au rivage. Par moments des flammes s’élèvent d’un derrick. La lenteur excessive du paquebot permet de l’observer durant une bonne trentaine de minutes et de le prendre en photo sous différents angles. Sur le premier cliché, le derrick, positionné à l’extrémité la plus proche du balcon, est sur la gauche. Sur le dernier cliché, il est tout à droite ; la perspective ayant changé par rapport à la position du navire.
Le début d’après-midi s’écoule au fil de l’eau. Vers seize heures, de nouvelles plateformes pétrolières dressent leur silhouette. Un autre cargo de la China Shipping Line, chargé d’une dizaine d’étages de containers, double le Fantasia à tribord. Patrick pense à Rotterdam ou Amsterdam comme destination.
A dix-huit heures, le couple dine à la cafeteria. André savoure la moitié d’une ziggourat agrémentée d’arachides d’Aqaba, de rondelles de banane et d’une barre d’arachides au miel. Patrick porte par obligation son choix sur des parts de pizza car les burgers végétariens, les wraps et les frites ont déserté le buffet.
A dix-neuf heures, au théâtre, un invité surprise participe au spectacle. Sans son chien Milou, il est accompagné du capitaine Haddock et des Dupont Dupond. Tintin et ses amis sont confrontés sur scène à une bande de pirates magistralement interprétée par la troupe du navire. Des acrobaties spectaculaires ponctuent une intrigue à l’atmosphère empreinte de magie. Les drapeaux aux têtes de morts virevoltent dans l’air, les lames des sabres se rencontrent. Une femme pirate trapéziste fait une entrée remarquée. Des prouesses acrobatiques sont réalisées par les corsaires déchainés. Tintin, en pull jaune, manteau crème et pantalon british quadrillé en tweed châtaigne, échappe plusieurs fois de justesse à ses poursuivants en manquant de se faire embrocher. Tout se termine dans l’éclat des couleurs chatoyantes et des oripeaux plus vrais que nature.
Un peu avant minuit, le navire parvient à l’entrée du canal de Suez où les passagers vont passer la nuit…














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