Les premières lueurs de l'aube, un tantinet
gouailleuses devant le nombre de fenêtre borgnes de la ville, se révèlent au lever
à six heures. La clarté s’intensifie lentement, la dernière journée du voyage
commence. Après sept heures, depuis la fenêtre étroite de la chambre, Patrick aperçoit
l’astre solaire se refléter sur les vitrages du building perpendiculaire à
l’hôtel. Étrangement, le spectacle se limite à trois carreaux qui se parent des
couleurs des nuées, ambrées et rosées. Un peu plus bas sur la façade, les
reliefs en vis-à-vis du building se réfléchissent en ombres chinoises. Lors de
la pratique des cinq tibétains, André descend effectuer la rotation dans le
hall par manque d’espace dans la chambre. Un bellâtre à la réception dégoise un
boniment avec talent tout en brassant l’air avec de grands gestes ; deux
jeunes filles pouffent à son babil.
Vers huit heures, le couple descend prendre le
petit-déjeuner au second étage. Le premier niveau du New York, à la façade rose saumon bardée d’arches blanches
légèrement cintrées, est inaccessible depuis l’ascenseur. Il est réservé à un
autre hôtel ; l’entrée des deux établissements se touche le long du
trottoir. Cette imbrication est une première dans les voyages du couple. Le
choix du buffet surprend par une variété inattendue de gâteaux disposés sur des
plats à tarte en verre sur pied de différentes hauteurs. Une jeune employée prépare
un chocolat chaud pour André. Servi dans une tasse en verre, il va le chercher
au bar comme demandé. Outre les rondelles de banane, les arachides et les
dattes, il s’offre un croissant aux graines et un petit pain au chocolat qu’il imprègne
de boisson cacaotée. Une part de strudel aux pommes termine son repas. De son
côté, Patrick savoure des viennoiseries trempées dans du café. Il déguste trois
tranches de gâteau dont un morceau de la fameuse pâtisserie traditionnelle autrichienne.
La matinée se poursuit dans la chambre. André œuvre sur l’ordinateur et Patrick
sur l’iPad.
A onze heures le couple quitte l’hôtel pour se
rendre à la gare. Le ciel est grand bleu et la température agréable. Un retrait
d’euro est effectué au distributeur de la banque Intesa Sanpaolo. Quelques instants plus tard, André et Patrick
entrent au Bar Centrale où deux
salades Primavera sont achetées pour
un peu moins de seize euro. Ensuite, ils se rendent au Bistrot Centrale pour un temps de détente avant de prendre le
train. Un cappuccino et un orzo, nappé de crème chantilly et copieusement
saupoudré de cannelle, sont sirotés. Le café, tarifé à un euro quarante, est
trois fois moins cher qu’en France. Un cupidon brun à lunettes, assis à la table
commune, œuvre tour à tour sur son ordinateur et son téléphone portable. André
détourne de temps à autre son regard vers le beau jeune homme. Plus tard, Patrick
reste prisonnier lors d’un passage aux toilettes. Un jeune garçon bataille pour
ouvrir la porte ; à eux deux ils parviennent à débloquer le pêne
coincé. André promène son regard sur les tables voisines. Un garçonnet qui perd
patience tape sur le plateau avec le culot de sa bouteille d’eau pour tenter
d’accrocher le regard de sa maman absorbée dans une conversation qui s’éternise
sur son téléphone portable. L’habile et astucieux manège, au rythme discontinu,
perdure quelques minutes avant que l’attention de la mère ne soit captée. Elle
interrompt alors son bavardage pour s’intéresser à son bambin.
A midi, André et Patrick sortent du lieu de
détente convivial et accueillant. Le train de douze heures vingt-trois à
destination de Genève est annoncé au départ au quai numéro trois. La
voiture sept est atteinte. La chance opère. Les places, attribuées par
l’ordinateur lors de l’achat sur Internet, situées dans un carré en vis-à-vis
au bord du vitrage, sont équipées de larges tablettes contiguës. Elles permettent
de poser l’ordinateur d’André, plus large que les modèles courants. Aucun passager
ne viendra s’installer à côté du couple durant le trajet. Les salades assaisonnées
d’huile d’olive sont savourées. André agrémente la sienne de gressins et d’arachides.
Une dame installée sur un des deux sièges de l’autre côté de l’allée, dont le maintien
ressemble à celui de la tante Jeanne d’André, adresse la parole aux deux voyageurs.
Voyant les garçons bien organisés, elle demande s’ils disposent d’un couteau
pour couper des rondelles de saucisson. André lui offre avec le sourire l’ustensile
en plastique rigide. Par moment, André dirige son regard vers la tantine qui
mange de bon appétit. Après le salé, elle savoure des douceurs. Son contact
facile lui offre de bavarder avec le passager assis en face d’elle et avec le
contrôleur. A diverses reprises, un employé circule dans l’allée avec un
chariot de victuailles et de boissons. Après son repas, André œuvre sur
l’ordinateur à la narration du voyage. Patrick consacre son temps à la lecture.
La ville de Domodossola est atteinte
à treize heures quarante. Une quinzaine de minutes plus tard, un contrôle douanier
est effectué dans le train qui roule maintenant sur le territoire de la Suisse.
A quatorze heures dix-sept, il s’arrête en gare de Brigue, une cité ensoleillée
au pied du col du Simplon. Une trentaine de minutes plus tard, avant l’arrivée en
gare de Sion, la dame volubile se prépare à descendre du train. Méthodique,
elle rentre ses affaires, glisse quelque chose dans son porte-monnaie vermeil, enfile
une capeline rouge, dispose un panama
crème à bande rouge sur ses cheveux blonds mi longs, chausse une paire de
lunettes de soleil noire, salue le couple d’un geste de la main, remercie André
avec le sourire pour le couteau offert et sort tranquillement en tirant une valise
à roulettes. Sa silhouette ainsi vêtue lui rappelle encore plus sa tante Jeanne
qui affectionne la couleur rouge et les chapeaux. Le train passe devant le
château de Chillon à quinze heures vingt avant de traverser la gare de
Montreux. Des affiches pour des élections dans le canton de Vaud se succèdent
sur le quai. Une d’entre elles retient l’attention de Patrick. Un homme presque
chauve arbore un tee-shirt rose où le slogan Plan-B est écrit en lettres blanches. L’accroche P.d.R. Parti de Rien précède les mots Morand au Conseil d’Etat. Vingt minutes plus tard, le convoi
s’arrête à Lausanne. Une famille de langue italienne descend avec ses marmots qui,
depuis Milan, encore et encore, galopèrent fougueusement et poussèrent des criailleries
dans l’allée du wagon sept. Le train entre en gare de Genève, son terminus, vers
seize heures vingt.
Une dizaine de minutes plus tard, André et
Patrick sont à bord de la navette Trans’Airport
qui va les déposer à leur domicile. Jacques, le conducteur prolixe, effectue la
conversation durant tout le trajet en narrant des épisodes de vie survenus dans
la région en l’absence du couple. Une fillette s’est fait faucher sur un
passage piéton par une voiture sur l’avenue Charles de Gaulle devant la
pharmacie de Livron à Annemasse. André, affligé par cette information liée à la
vitesse et à l’humeur furieuse de certains conducteurs, se rappelle la nouvelle
Vitesse de vie écrite par Patrick. Le
trafic est dense et congestionné à la douane de Thônex Vallard. Les voitures roulent
régulièrement aux pas. Une heure est nécessaire pour atteindre Borly où Jacques
dépose André et Patrick à dix-sept heures trente devant le dôme. Le ciel est
grand bleu sur la coupole. En montant la passerelle, André songe à Sandra dont
la présence physique se trouve maintenant à quelques dix-sept mille kilomètres.
La magie de la pensée, libérée des distances, offre de propulser instantanément
son esprit vers les êtres aimés…
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