Le navire est chahuté par une tempête durant la
nuit. Les bourrasques de vent soulèvent les vagues et projettent des trombes
d’eau salée sur les ponts du navire qui maintient vaillamment son cap sans
s’émouvoir. André et Patrick, comme nombre de passagers, dorment sans
s’apercevoir de la tourmente.
A six heures, les flots sont calmes et détendus. Dans
le ciel, une flammèche de nuée vagabonde annonce le lever du soleil en
s’embellissant de nuances rosées. L’astre émerge des flots, exhibe son disque
baigné d’or en fusion, prend lentement son envol, enveloppe l’horizon d’un
voile incarnat, s’élève au-dessus de la mer rouge, se pare d’un halo isabelle resplendissant
qui dessine un sentier d’argent sur les flots.
Vers huit
heures, quand André et Patrick arrivent au buffet, la voie de Jimmy, le directeur
de croisière se fait entendre pour une information importante. En cinq langues,
il annonce que le navire se détourne de sa trajectoire pour aller accoster au
port égyptien d’Issourd en raison d’une nouvelle urgence médicale. Une personne
sera débarquée. Le speaker ajoute que ce détour ne change en rien le
déroulement de la croisière. Le couple s’installe à la poupe. André ajoute à sa
collation matinale quelques kiwis mûrs et un croissant nature, baigné en fin de
repas dans une boisson au cacao, préparée dans un thermos à sept heures du
matin par Adi. Patrick se régale avec
les viennoiseries choisies au buffet qu’il trempe dans le même breuvage. A une
table de l’autre côté de l’allée, après avoir consommé une belle assiette de
mets variés, un monsieur en surpoids avale d’une traite une dizaine de cachets
sortie prestement d’une petite boîte ronde en plastique. André s’interroge sur
la réelle nécessité d’ingurgiter toute cette chimie. L’homme peine à se
déplacer pour retourner au buffet. Un peu plus tard, il quitte la table avec sa
compagne qui se déplace avec un déambulateur. La lente mastication d’André prolonge
le temps de présence au buffet en lui permettant d’assister de temps à autre
aux changements de convives autour des tables voisines.
Depuis le balcon de la cabine, après neuf heures,
André observe en contrebas sur le pont sept une brigade de marins activement
affairée à laver à grande eau le plancher. De grosses brosses rondes
électriques frottent les lames pour les expurger du sel déposé par les trombes
d’eau de mer durant la nuit. De larges balais sont déployés pour récurer et
enlever les nappes de l’eau de rinçage encore moussante de détergent. Patrick
s’aperçoit que la rampe en bois vernis du balcon est nappée d’une couche de sel
qui s’apparente à du sucre glace. Il s’emploie délicatement à racler la surface
légèrement bombée et récupère un petit tas de fine poudre blanche. L’ouvrage
achevé, il constate avec amusement un contraste flagrant avec le dessus des
autres rampes. Soudain, le paquebot s’immobilise sur les flots. Une quarantaine
de minutes plus tard la situation est inchangée. La diatribe emphasée de Jimmy devient
source d’incertitude. Le navire est plongé dans un silence peu coutumier. Patrick
monte sur le pont piscine sans rien voir de particulier alentour. Il suppose
que le capitaine attend un autre bateau pour prendre en charge la personne
souffrante.
Revenu à la cabine, il s’aperçoit que le navire change
de cap. Son œil attentif voit disparaitre
le soleil qui baignait la cabine depuis l’aube. A dix heures cinq, Jimmy effectue
une nouvelle annonce qui confirme l’observation de Patrick. Le navire se rend
en Arabie Saoudite, et non plus en Egypte, pour déposer le passager en état
d’urgence. L’accostage est prévu au port de Yanbu
réputé pour son immense raffinerie au bord de la mer Rouge.
A onze heures, Patrick se rend au pont six au Vele Bar où la présence de l’hôtesse
francophone est annoncée entre onze heures et midi. Son dessein est de
recueillir des précisions sur l’escale de demain et sur le rôle de la navette
; les informations sur le programme journalier étant floues et imprécises.
Après une bonne quinzaine de minutes à guetter, vainement, la venue de Flora, il retourne à la cabine. Il remarque
depuis le balcon l’interminable silhouette effilée bleu marine du tanker Bhari qui croise le navire à quelques
encablures. Seuls la passerelle, les six ponts et la cheminée à la poupe dressent
leur blancheur au-dessus des flots cobalt calmes aussi sirupeux que l’or noir
transporté.
A midi, André et Patrick déjeunent au buffet Zanzibar.
Une annonce du commandant apporte un complément d’information succinct sur la
navigation. Finalement le navire cesse son approche des côtes de l’Arabie
Saoudite, effectue un angle à quatre-vingt-dix degrés pour s’en éloigner et reprend
son cap vers le milieu de la mer. Aucune dépêche concernant la situation
d’urgence ne filtre dans les propos plutôt laconiques de Stefano Aiello. Une
guérison miraculeuse s’est-elle produite ; la personne concernée a-t-elle
été transférée sur un autre bateau venu de la côte ? Cette seconde hypothèse
paraît toutefois peu probable puisque le paquebot s’est immobilisé une seule
fois sur les flots durant la matinée ; le mystère reste entier.
Le déjeuner est apprécié à bâbord pour profiter
des rayons solaires qui compensent la froideur de la climatisation. Certaines
zones de la cafeteria, situées dans des corridors d’air polaire, sont toujours
désertes. Aujourd’hui, la créativité des cuisiniers offre de savourer des
lasagnes aux légumes gratinées à la sauce béchamel et au parmesan. André les
décore de quelques noix et de deux gnocchis. Il teste aussi la saveur d’une
cuillérée de poivrons à l’étouffée aux olives, tomates et oignons. Alors que
Patrick s’est absenté pour surprendre le choix de douceurs au buffet, une dame
italienne entre dans la cafeteria en se frottant les mains avec le savon liquide
à disposition à l’entrée. Souriante et guillerette, elle lance un sonore buon appetito à André qui l’apprécie
pleinement, cette attitude conviviale étant exceptionnelle à bord. Il lui offre
en retour un éclatant sourire en lui répondant grazie mille. Le repas du couple se termine avec un délicieux mini
mille feuilles au moka.
Quelques minutes plus tard, au pont sept, André
et Patrick constatent que toutes les tables du café Il Cappuccino Bar sont occupées. Ils décident alors de se rendre au
pont cinq pour découvrir le Fantasia Bar
dont la terrasse se prolonge en estrade dans le vaste atrium central devant la cascade
dorée des ascenseurs panoramiques dont le plafond scintille d’une ogive de
lumières blanches. Ils s’installent sur des fauteuils cubiques en tissu sec
ocre orange, proches du piano à queue noir disposé au cœur de l’agora musical. La
carte est consultée. André a le plaisir de découvrir un Orzo Lavazza, un succédané de café à l’orge. Patrick porte son choix
sur un cappuccino. Le serveur Tymchevski
Oleks apporte les breuvages sur la petite table ronde au plateau en verre sablé
de couleur bleu des mers du sud. Ils sont sirotés lentement tout en promenant
les regards alentour. Patrick repère sur un écran digital, derrière l’un des
deux comptoirs de la Réception, une carte de la navigation où il voit nettement
le virage à quatre-vingt-dix degrés effectué par le navire pour s’éloigner des
côtes d’Arabie Saoudite. André feuillette distraitement la carte. La liste des
cocktails, des spiritueux et des alcools en général est sans fin. Le vaste choix
s’étoffe d’une sélection de cocktails sans alcool pour enfants. Il est amusé de
lire l’appellation Alice in Wonderland
donnée à une préparation à base de jus d’orange, de purée de pêche, de crème de
lait et de sirop de grenadine.
Après ces instants de bien-être, le couple se rend
à la Réception de tribord, suite à un constat effectué par Patrick sur la
facture en cours de la croisière, consultable sur l’écran du téléviseur de la
cabine. Un don imposé à une organisation humanitaire figure dans la liste des
dépenses. La pratique arbitraire étant pour le moins cavalière, André et
Patrick, en désaccord avec le principe, sont là pour annuler cette grivèlerie.
Contre toute attente, pour ce faire, ils doivent remplir un formulaire où une
signature est demandée pour se retirer du partenariat entre msc et
l’organisation concernée, auquel ils n’ont pas été conviés lors de la signature.
La jeune hôtesse est mal à l’aise ; que se passe-t-il dans sa tête ?
Le procédé de la compagnie maritime, à la manipulation flagrante, est totalitaire
en imposant au passager une cause à soutenir sans savoir si elle est adéquate à
ses valeurs. Il induit une action du voyageur qui le dévalorise aux yeux de
l’équipage. Il est privé du libre choix d’effectuer les dons pour les causes
qu’il décide lui-même de défendre.
Un bavardage est partagé en retournant à la
cabine. Patrick repense aux divers dysfonctionnements survenus depuis leur
embarquement. Les différents horaires sont figés à bord et, en cas de problème,
les activités concernées sont purement et simplement annulées sans prévenir. De
plus, contrairement à une compagnie italienne concurrente bien connue, en dehors
de l’alimentation dans les trois principaux restaurants, tout est payant à
bord. André pense avec pertinence au livre 1984
de John Orwell.
A quinze heures Patrick assiste au salon Insolito à une conférence de Hilda
Belgrano sur le grand port de Gênes, la ville de Christophe Colomb. Depuis que
le théâtre a été réquisitionné pour les conférences en italien et en espagnol,
les français et les allemands ont été relégués dans le salon Insolito nullement adapté pour une
conférence imagée. Au lieu d’harmoniser les plages horaires de manière à ce que
toutes les conférences soient données au théâtre, les organisateurs ont choisi
la facilité au détriment de la qualité du service à bord.
A seize heures, dans le cadre de la distribution
de tickets pour le trajet en navette de demain à Aqaba entre la coupée du
navire et le centre-ville, l’enceinte du port étant interdite aux passagers, Patrick
se rend à la Réception au pont cinq. Une foire d’empoigne afflige son regard.
Une file d’attente, démesurée, commence dans le restaurant Red Velvet situé bien après les cages d’ascenseurs. Il intègre la
queue. Nombre de resquilleurs s’intègrent à la file devant le restaurant sans
chercher à se placer à la suite du troupeau. Devant le mécontentement
grandissant et les éclats de voix des braillards, la sécurité intervient pour
éviter à cette situation intenable de
dégénérer en pugilas. Patrick décide d’ouvrir le second battant de la porte du
restaurant pour permettre aux nouveaux arrivants de se positionner en bout de
queue. Une attente de vingt bonnes minutes précède son arrivée au guichet. Les
passagers reçoivent chaque ticket comme si c’était un trésor. L’organisation
est à revoir. Un programme journalier précis et détaillé aurait évité une telle
situation. Vivre une croisière en mer devrait être synonyme de détente, de
bien-être, d’harmonie et non une source conflictuelle. Cette préoccupation
première semble bien loin chez msc. Son tour venu, Patrick remarque sur le
comptoir plusieurs tas de tickets correspondant aux divers horaires des navettes,
une par heure. Les tickets pour la matinée sont presque tous épuisés. Cette
situation oblige les passagers à effectuer un choix horaire en désaccord avec
leur projet de sortir de bonne heure. La réflexion de Patrick se confirme quant
à l’organisation problématique. Un nombre de navettes supérieur aurait permis
de satisfaire chaque passager désireux de se rendre à terre à l’heure de son
choix.
Un intermède est apprécié au buffet. André boit
de l’eau chaude à petites gorgées. Le choix des infusions sans théine étant
limité, il se lasse un peu de la camomille. Présent sur la majorité des navires
déjà fréquentés, le thé rouge est absent de l’offre sur le Fantasia. Patrick sirote un thé noir. Un couple italien passe son
temps à la table voisine en se distrayant avec un jeu inconnu nécessitant deux
paquets de cinquante-deux cartes. L’homme, mauvais perdant, jette les cartes
sur la table sous le rire retentissant de sa compagne. Après la pause, le ciel
est observé depuis le balcon de la cabine. Un vortex de lumière blanche s’ouvre
dans le manteau de la voûte céleste. Il jaillit dans les nuages marbrés gris cendrés.
Les flots bleu nuit se parent de lueurs scintillantes nées de l’éclatante lumière
générée par la trouée spiralée.
A dix-huit heures trente, le couple dîne au buffet.
Une dame asiatique, apparemment solitaire, est assise à une table voisine. Sa présence
est remarquée presque chaque soir. Elle vient ensuite s’asseoir au théâtre au
quatrième rang de l’orchestre où André et Patrick ont pour habitude de s’installer.
Ce soir André parvient à décrocher un sourire durant son repas. Il savoure des
rondelles de banane, des dattes d’Oman et des arachides de Bali. Une part de gâteau
à l’abricot termine son repas. Patrick apprécie la saveur d’un burger végétarien
accompagné de petits roulés garnis de copeaux de légumes. Le soleil se couche
discrètement derrière le manteau nuageux. Seule la venue de la nuit rappelle
que l’astre solaire est parti illuminer d’autres contrées. Le navire s’approche
du détroit de Tiran pour entrer dans le golfe d’Aqaba.
Une soirée exceptionnelle est annoncée au théâtre
avec le spectacle We are the champions.
Les champions s’avèrent être des membres de l’équipage. En parallèle de leurs
activités à bord, ils se sont exercés régulièrement pour peaufiner un numéro artistique
dans le dessein de l’interpréter ce soir devant les passagers du navire. Les
croisiéristes sont au rendez-vous ; l’amphithéâtre est comble. Pianiste,
guitaristes, chanteurs, danseurs et acrobates se succèdent sur scène sous les
applaudissements soutenus. André constate que le retour hâtif en coulisse escamote
l’éloge final permettant aux artistes d’être applaudis. La prestation énamourée
d’une jeune soubrette, à la chevelure blonde retenue en queue de cheval, vêtue
d’un chemisier blanc, d’un gilet et d’une jupe noirs, s’intercale gaiement sur
scène à plusieurs reprises. L’artiste mime l’ébriété en s’enivrant progressivement
avec une bouteille de whisky qu’elle agite entre deux goulées. Une troupe de danseurs
tribaux des îles Samoa, composée de l’équipe de pompiers du navire, se déchaine
pieds nus sur scène pour la plus grande joie des spectateurs. Les torses nus cuivrés
à la peau huileuse luisent sous les spots. Les pagnes blancs ceinturant les hanches
arborent les mots Samoa 2017. Les lianes
blanches qui habillent les jambes sous le genou virevoltent dans tous les sens
durant les mouvements effrénés des artistes qui se déchainent en enflammant l’assistance.
Le show s’achève par le numéro de l’équipe d’animation. Les lumières s’éteignent.
Une multitude de mains blanches phosphorescentes dansent et gesticulent dans la
nuit en créant des arabesques luminescentes. Par deux fois les mains s’unissent
pour composer le mot Love. Le
spectacle se termine avec les chansons YMCA
des Village People et We are the champions des Queens, deux groupes de chanteurs ouvertement
gays. Elles sont interprétées en chœur par les cinq chanteurs de l’équipage et
par moult spectateurs. L’assemblée est debout. André et Patrick, comme la majorité
des passagers, ovationnent les artistes en se déhanchant et battant la musique
avec les mains…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire