mardi 4 avril 2017

Manipulation flagrante…

Le navire est chahuté par une tempête durant la nuit. Les bourrasques de vent soulèvent les vagues et projettent des trombes d’eau salée sur les ponts du navire qui maintient vaillamment son cap sans s’émouvoir. André et Patrick, comme nombre de passagers, dorment sans s’apercevoir de la  tourmente.
A six heures, les flots sont calmes et détendus. Dans le ciel, une flammèche de nuée vagabonde annonce le lever du soleil en s’embellissant de nuances rosées. L’astre émerge des flots, exhibe son disque baigné d’or en fusion, prend lentement son envol, enveloppe l’horizon d’un voile incarnat, s’élève au-dessus de la mer rouge, se pare d’un halo isabelle resplendissant qui dessine un sentier d’argent sur les flots.
  Vers huit heures, quand André et Patrick arrivent au buffet, la voie de Jimmy, le directeur de croisière se fait entendre pour une information importante. En cinq langues, il annonce que le navire se détourne de sa trajectoire pour aller accoster au port égyptien d’Issourd en raison d’une nouvelle urgence médicale. Une personne sera débarquée. Le speaker ajoute que ce détour ne change en rien le déroulement de la croisière. Le couple s’installe à la poupe. André ajoute à sa collation matinale quelques kiwis mûrs et un croissant nature, baigné en fin de repas dans une boisson au cacao, préparée dans un thermos à sept heures du matin par Adi. Patrick se régale avec les viennoiseries choisies au buffet qu’il trempe dans le même breuvage. A une table de l’autre côté de l’allée, après avoir consommé une belle assiette de mets variés, un monsieur en surpoids avale d’une traite une dizaine de cachets sortie prestement d’une petite boîte ronde en plastique. André s’interroge sur la réelle nécessité d’ingurgiter toute cette chimie. L’homme peine à se déplacer pour retourner au buffet. Un peu plus tard, il quitte la table avec sa compagne qui se déplace avec un déambulateur. La lente mastication d’André prolonge le temps de présence au buffet en lui permettant d’assister de temps à autre aux changements de convives autour des tables voisines.
Depuis le balcon de la cabine, après neuf heures, André observe en contrebas sur le pont sept une brigade de marins activement affairée à laver à grande eau le plancher. De grosses brosses rondes électriques frottent les lames pour les expurger du sel déposé par les trombes d’eau de mer durant la nuit. De larges balais sont déployés pour récurer et enlever les nappes de l’eau de rinçage encore moussante de détergent. Patrick s’aperçoit que la rampe en bois vernis du balcon est nappée d’une couche de sel qui s’apparente à du sucre glace. Il s’emploie délicatement à racler la surface légèrement bombée et récupère un petit tas de fine poudre blanche. L’ouvrage achevé, il constate avec amusement un contraste flagrant avec le dessus des autres rampes. Soudain, le paquebot s’immobilise sur les flots. Une quarantaine de minutes plus tard la situation est inchangée. La diatribe emphasée de Jimmy devient source d’incertitude. Le navire est plongé dans un silence peu coutumier. Patrick monte sur le pont piscine sans rien voir de particulier alentour. Il suppose que le capitaine attend un autre bateau pour prendre en charge la personne souffrante.
Revenu à la cabine, il s’aperçoit que le navire change de cap. Son œil attentif voit  disparaitre le soleil qui baignait la cabine depuis l’aube. A dix heures cinq, Jimmy effectue une nouvelle annonce qui confirme l’observation de Patrick. Le navire se rend en Arabie Saoudite, et non plus en Egypte, pour déposer le passager en état d’urgence. L’accostage est prévu au port de Yanbu réputé pour son immense raffinerie au bord de la mer Rouge.
A onze heures, Patrick se rend au pont six au Vele Bar où la présence de l’hôtesse francophone est annoncée entre onze heures et midi. Son dessein est de recueillir des précisions sur l’escale de demain et sur le rôle de la navette ; les informations sur le programme journalier étant floues et imprécises. Après une bonne quinzaine de minutes à guetter, vainement, la venue de Flora, il retourne à la cabine. Il remarque depuis le balcon l’interminable silhouette effilée bleu marine du tanker Bhari qui croise le navire à quelques encablures. Seuls la passerelle, les six ponts et la cheminée à la poupe dressent leur blancheur au-dessus des flots cobalt calmes aussi sirupeux que l’or noir transporté.
A midi, André et Patrick déjeunent au buffet Zanzibar. Une annonce du commandant apporte un complément d’information succinct sur la navigation. Finalement le navire cesse son approche des côtes de l’Arabie Saoudite, effectue un angle à quatre-vingt-dix degrés pour s’en éloigner et reprend son cap vers le milieu de la mer. Aucune dépêche concernant la situation d’urgence ne filtre dans les propos plutôt laconiques de Stefano Aiello. Une guérison miraculeuse s’est-elle produite ; la personne concernée a-t-elle été transférée sur un autre bateau venu de la côte ? Cette seconde hypothèse paraît toutefois peu probable puisque le paquebot s’est immobilisé une seule fois sur les flots durant la matinée ; le mystère reste entier.
Le déjeuner est apprécié à bâbord pour profiter des rayons solaires qui compensent la froideur de la climatisation. Certaines zones de la cafeteria, situées dans des corridors d’air polaire, sont toujours désertes. Aujourd’hui, la créativité des cuisiniers offre de savourer des lasagnes aux légumes gratinées à la sauce béchamel et au parmesan. André les décore de quelques noix et de deux gnocchis. Il teste aussi la saveur d’une cuillérée de poivrons à l’étouffée aux olives, tomates et oignons. Alors que Patrick s’est absenté pour surprendre le choix de douceurs au buffet, une dame italienne entre dans la cafeteria en se frottant les mains avec le savon liquide à disposition à l’entrée. Souriante et guillerette, elle lance un sonore buon appetito à André qui l’apprécie pleinement, cette attitude conviviale étant exceptionnelle à bord. Il lui offre en retour un éclatant sourire en lui répondant grazie mille. Le repas du couple se termine avec un délicieux mini mille feuilles au moka.
Quelques minutes plus tard, au pont sept, André et Patrick constatent que toutes les tables du café Il Cappuccino Bar sont occupées. Ils décident alors de se rendre au pont cinq pour découvrir le Fantasia Bar dont la terrasse se prolonge en estrade dans le vaste atrium central devant la cascade dorée des ascenseurs panoramiques dont le plafond scintille d’une ogive de lumières blanches. Ils s’installent sur des fauteuils cubiques en tissu sec ocre orange, proches du piano à queue noir disposé au cœur de l’agora musical. La carte est consultée. André a le plaisir de découvrir un Orzo Lavazza, un succédané de café à l’orge. Patrick porte son choix sur un cappuccino. Le serveur Tymchevski Oleks apporte les breuvages sur la petite table ronde au plateau en verre sablé de couleur bleu des mers du sud. Ils sont sirotés lentement tout en promenant les regards alentour. Patrick repère sur un écran digital, derrière l’un des deux comptoirs de la Réception, une carte de la navigation où il voit nettement le virage à quatre-vingt-dix degrés effectué par le navire pour s’éloigner des côtes d’Arabie Saoudite. André feuillette distraitement la carte. La liste des cocktails, des spiritueux et des alcools en général est sans fin. Le vaste choix s’étoffe d’une sélection de cocktails sans alcool pour enfants. Il est amusé de lire l’appellation Alice in Wonderland donnée à une préparation à base de jus d’orange, de purée de pêche, de crème de lait et de sirop de grenadine.
Après ces instants de bien-être, le couple se rend à la Réception de tribord, suite à un constat effectué par Patrick sur la facture en cours de la croisière, consultable sur l’écran du téléviseur de la cabine. Un don imposé à une organisation humanitaire figure dans la liste des dépenses. La pratique arbitraire étant pour le moins cavalière, André et Patrick, en désaccord avec le principe, sont là pour annuler cette grivèlerie. Contre toute attente, pour ce faire, ils doivent remplir un formulaire où une signature est demandée pour se retirer du partenariat entre msc et l’organisation concernée, auquel ils n’ont pas été conviés lors de la signature. La jeune hôtesse est mal à l’aise ; que se passe-t-il dans sa tête ? Le procédé de la compagnie maritime, à la manipulation flagrante, est totalitaire en imposant au passager une cause à soutenir sans savoir si elle est adéquate à ses valeurs. Il induit une action du voyageur qui le dévalorise aux yeux de l’équipage. Il est privé du libre choix d’effectuer les dons pour les causes qu’il décide lui-même de défendre.
Un bavardage est partagé en retournant à la cabine. Patrick repense aux divers dysfonctionnements survenus depuis leur embarquement. Les différents horaires sont figés à bord et, en cas de problème, les activités concernées sont purement et simplement annulées sans prévenir. De plus, contrairement à une compagnie italienne concurrente bien connue, en dehors de l’alimentation dans les trois principaux restaurants, tout est payant à bord. André pense avec pertinence au livre 1984 de John Orwell.
A quinze heures Patrick assiste au salon Insolito à une conférence de Hilda Belgrano sur le grand port de Gênes, la ville de Christophe Colomb. Depuis que le théâtre a été réquisitionné pour les conférences en italien et en espagnol, les français et les allemands ont été relégués dans le salon Insolito nullement adapté pour une conférence imagée. Au lieu d’harmoniser les plages horaires de manière à ce que toutes les conférences soient données au théâtre, les organisateurs ont choisi la facilité au détriment de la qualité du service à bord.
A seize heures, dans le cadre de la distribution de tickets pour le trajet en navette de demain à Aqaba entre la coupée du navire et le centre-ville, l’enceinte du port étant interdite aux passagers, Patrick se rend à la Réception au pont cinq. Une foire d’empoigne afflige son regard. Une file d’attente, démesurée, commence dans le restaurant Red Velvet situé bien après les cages d’ascenseurs. Il intègre la queue. Nombre de resquilleurs s’intègrent à la file devant le restaurant sans chercher à se placer à la suite du troupeau. Devant le mécontentement grandissant et les éclats de voix des braillards, la sécurité intervient pour éviter à  cette situation intenable de dégénérer en pugilas. Patrick décide d’ouvrir le second battant de la porte du restaurant pour permettre aux nouveaux arrivants de se positionner en bout de queue. Une attente de vingt bonnes minutes précède son arrivée au guichet. Les passagers reçoivent chaque ticket comme si c’était un trésor. L’organisation est à revoir. Un programme journalier précis et détaillé aurait évité une telle situation. Vivre une croisière en mer devrait être synonyme de détente, de bien-être, d’harmonie et non une source conflictuelle. Cette préoccupation première semble bien loin chez msc. Son tour venu, Patrick remarque sur le comptoir plusieurs tas de tickets correspondant aux divers horaires des navettes, une par heure. Les tickets pour la matinée sont presque tous épuisés. Cette situation oblige les passagers à effectuer un choix horaire en désaccord avec leur projet de sortir de bonne heure. La réflexion de Patrick se confirme quant à l’organisation problématique. Un nombre de navettes supérieur aurait permis de satisfaire chaque passager désireux de se rendre à terre à l’heure de son choix.
Un intermède est apprécié au buffet. André boit de l’eau chaude à petites gorgées. Le choix des infusions sans théine étant limité, il se lasse un peu de la camomille. Présent sur la majorité des navires déjà fréquentés, le thé rouge est absent de l’offre sur le Fantasia. Patrick sirote un thé noir. Un couple italien passe son temps à la table voisine en se distrayant avec un jeu inconnu nécessitant deux paquets de cinquante-deux cartes. L’homme, mauvais perdant, jette les cartes sur la table sous le rire retentissant de sa compagne. Après la pause, le ciel est observé depuis le balcon de la cabine. Un vortex de lumière blanche s’ouvre dans le manteau de la voûte céleste. Il jaillit dans les nuages marbrés gris cendrés. Les flots bleu nuit se parent de lueurs scintillantes nées de l’éclatante lumière générée par la trouée spiralée.
A dix-huit heures trente, le couple dîne au buffet. Une dame asiatique, apparemment solitaire, est assise à une table voisine. Sa présence est remarquée presque chaque soir. Elle vient ensuite s’asseoir au théâtre au quatrième rang de l’orchestre où André et Patrick ont pour habitude de s’installer. Ce soir André parvient à décrocher un sourire durant son repas. Il savoure des rondelles de banane, des dattes d’Oman et des arachides de Bali. Une part de gâteau à l’abricot termine son repas. Patrick apprécie la saveur d’un burger végétarien accompagné de petits roulés garnis de copeaux de légumes. Le soleil se couche discrètement derrière le manteau nuageux. Seule la venue de la nuit rappelle que l’astre solaire est parti illuminer d’autres contrées. Le navire s’approche du détroit de Tiran pour entrer dans le golfe d’Aqaba.
Une soirée exceptionnelle est annoncée au théâtre avec le spectacle We are the champions. Les champions s’avèrent être des membres de l’équipage. En parallèle de leurs activités à bord, ils se sont exercés régulièrement pour peaufiner un numéro artistique dans le dessein de l’interpréter ce soir devant les passagers du navire. Les croisiéristes sont au rendez-vous ; l’amphithéâtre est comble. Pianiste, guitaristes, chanteurs, danseurs et acrobates se succèdent sur scène sous les applaudissements soutenus. André constate que le retour hâtif en coulisse escamote l’éloge final permettant aux artistes d’être applaudis. La prestation énamourée d’une jeune soubrette, à la chevelure blonde retenue en queue de cheval, vêtue d’un chemisier blanc, d’un gilet et d’une jupe noirs, s’intercale gaiement sur scène à plusieurs reprises. L’artiste mime l’ébriété en s’enivrant progressivement avec une bouteille de whisky qu’elle agite entre deux goulées. Une troupe de danseurs tribaux des îles Samoa, composée de l’équipe de pompiers du navire, se déchaine pieds nus sur scène pour la plus grande joie des spectateurs. Les torses nus cuivrés à la peau huileuse luisent sous les spots. Les pagnes blancs ceinturant les hanches arborent les mots Samoa 2017. Les lianes blanches qui habillent les jambes sous le genou virevoltent dans tous les sens durant les mouvements effrénés des artistes qui se déchainent en enflammant l’assistance. Le show s’achève par le numéro de l’équipe d’animation. Les lumières s’éteignent. Une multitude de mains blanches phosphorescentes dansent et gesticulent dans la nuit en créant des arabesques luminescentes. Par deux fois les mains s’unissent pour composer le mot Love. Le spectacle se termine avec les chansons YMCA des Village People et We are the champions des Queens, deux groupes de chanteurs ouvertement gays. Elles sont interprétées en chœur par les cinq chanteurs de l’équipage et par moult spectateurs. L’assemblée est debout. André et Patrick, comme la majorité des passagers, ovationnent les artistes en se déhanchant et battant la musique avec les mains…





















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