mardi 11 avril 2017

De Gênes à Milan…

Le ciel est couvert au lever. Les éclairages publics participent à l’enfilade successive des lumières des hommes qui brillent dans les habitations le long de la côte suivie à distance par le navire. Les nuages bas sur les flots calmes voient leurs contours noirs s’auréoler de rose lilas grâce à la présence invisible de l’astre solaire. Les sommets montagneux à l’horizon se dessinent en relief devant une trouée blanche parsemée de nuées cendrées fardées de mauve.
Vers sept heures, à l’approche du port de la ville de Gênes, le parc des expositions Feria di Genova, connu pour les événements liés au monde du nautisme, se signale à tribord avec sa vaste coupole verte. Arrimé à six pylônes, un énorme préau à cinq arches se prolonge vers le dôme en prenant la forme de cinq chenilles blanches côte à côte. Cinq minutes plus tard, le Fantasia amorce son entrée dans le port. Le ferry Moby Otta retient l’attention avec des personnages de cartoon. Les minois enjoués de Titi, Grosminet et Bugs Bunny, peints de manière ludique sur la coque, regardent l’objectif de Patrick. Le port de plaisance est dépassé où des centaines de d’embarcations à voile et à moteur sont encore endormies. Un canevas de nuées lactescentes pommelées, bordées de pourpre et d’incarnat, coiffe la marina. L’ombre chinoise d’un oiseau en ombre chinoise voltige sous l’aquarelle improvisée. Une trentaine de minutes plus, le Fantasia amorce les manœuvres d’amarrage. Un gratte-ciel octogonal à l’horizon, ressemblant à un grand crayon à la pointe taillée, rappelle à André la tour du Crédit Lyonnais à Lyon. Les constructions alentours, baignées d’une lumière safranée, se découpent nettement sur un ciel gris acier d’une nuance proche de celle des eaux du golfe de Gênes. Le phare de la Lanterna sur son rocher, à la stature impressionnante avec ses deux troncs crénelés, captive le regard de Patrick.
Une vingtaine de minutes avant huit heures, le couple se rend au buffet Zanzibar pour prendre le petit-déjeuner. Deux ascenseurs en montée passent sans s’ouvrir. Une dizaine de minutes s’effacent avant de pouvoir accéder à une cabine. Les déplacements des ascenseurs sont dysfonctionnels depuis le début de la croisière. Les croisiéristes, trop heureux de voir une cabine s’ouvrir, s’engouffrent sans se préoccuper de savoir si elle monte ou si elle descend. Les personnes qui veulent sortir sont perturbées par la ruée incontrôlable. Cette attitude toutefois est pleinement compréhensible au regard de l’attente interminable et des nombreux passagers amassés devant les cages.
Depuis la table, la vue offre de voir les habitations génoises qui s’échelonnent en hauteur sur les bastions montagneux alpestres de faible altitude où la ville s’est étendue. Les viennoiseries s’invitent à table pour cette dernière collation. Patrick les trempe dans son chocolat chaud ; André se régale d’abord avec des rondelles de banane, des dattes et des arachides avant de les tremper aussi dans le breuvage cacaoté réalisé par Adi durant toute la croisière. Avant de quitter la table, André restitue les deux petites cuillères présentes dans une des poches de son pantalon, empruntées dans un des cafés du bord en début de croisière. La rareté de l’ustensile au buffet l’obligea à cette procédure pour pouvoir manger et boire à son aise.
Le couple retourne à la cabine pour s'apprêter à débarquer. Le cabiniste Jean frappe à la porte vers huit heures trente. Il passe une avoinée aux deux français parce qu’ils sont encore dans la cabine. La réprimande est arbitraire et l’attitude du cabiniste exagérée malgré l’invitation du programme journalier à libérer le lieu pour huit heures. D’autres passagers sont encore dans les cabines dont Jean a la charge. Un couple âgé vient juste de retourner à la sienne après son petit-déjeuner. André et Patrick s'imaginent difficilement Jean se comporter avec eux de la sorte. Dans les instants suivants, ils quittent le navire. Une file d’attente est constituée à la sortie au pont cinq. Celle empruntée au pont quatre permet de débarquer séance tenante. Quelques couples se prennent en selfie devant le navire. Le monumental édifice ancien en pierre blanche de la station maritime Ponte dei Mille est magnifique. Coupoles, colonnes corinthiennes magistrales, frontons surbaissés, balustrades à colonnade, bas-reliefs ponctuent le trajet vers la sortie.
Vers neuf heures quinze, Barbara accueille André et Patrick à la guérite anthracite octogonale d’information touristique placée sur le trottoir à la sortie du terminal de croisière. Elle leur indique précisément le trajet pour joindre la gare Piazza Principe. Une jeune femme blonde qui pousse une grosse valise à roulettes effectue le parcours avec eux. Le chemin traverse la circulation automobile à plusieurs reprises, sinue et grimpe. Par endroits la bachelette peine à retenir sa valise, manque de se faire entraîner tout en la faisant avancer. Des propos sont échangés. Une quinzaine de minutes plus tard, ils arrivent à destination. La jeune femme, habituée à la gare, dévoile une information profitable. Sourires et vif remerciement lui sont offerts en lui souhaitant un bon voyage. A l’intérieur de la gare, le Mokā Cafē est repéré. La première salle est vaste. Le couple s’installe dans celle en perpendiculaire, plus petite et plus conviviale. Une table est libre devant le bar à jus. Patrick sirote un cappuccino. André installe l’ordinateur et œuvre sur la narration du voyage. Patrick bataille avec la connexion Internet sur l’iPad. Une heure plus tard, assoiffé par le café, il boit un jus Tropical Storm. Régulièrement des pigeons déambulent sur le sol crème bétonné tout en picorant entre les pieds des tables et dans les allées les miettes tombées au sol. Quand ils sont brusquement dérangés dans leur quête, ils s’enfuient en traversant à tire-d’aile le café dont toutes les portes restent ouvertes en permanence. Parfois, dans leur empressement à échapper aux serveurs qui battent des mains pour les faire déguerpir, ils frôlent André assis au bord de l’allée qui mène dans le hall de la gare. Il finit par nouer son écharpe autour du cou car, à l’image des volatiles téméraires, l’air frais extérieur se promène aussi dans l’enceinte du café. Dans la matinée, dans un élan spontané, Patrick est amené régulièrement à venir en aide à des personnes bloquées devant la porte des toilettes. Malgré la connaissance du code pour ouvrir, elles ignorent l’astuce finale qui consiste à appuyer sur le bouton juste au-dessus de celui de couleur blanche.
A midi, le couple déjeune à la table. L’ordinateur est éteint et mis sur le côté. André se rend dans la salle principale, choisit un sandwich  végétarien Vegano avec du pain aux graines servi par Marco. Un couteau est demandé au bar à jus. Efficace, une autre Barbara tranche le pain garni de loquettes d’aubergine, de courgette et de tomate séchée à l’huile d’olive. Il termine son repas avec une part de tarte aux noix, garnie copieusement de cerneaux, achetée en début de matinée avec le café de Patrick qui opte lui pour une salade Ligure accompagnée de chips Lay barbecue. Il sirote un cappuccino après sa collation. A treize heures, sur le grand écran digital du hall de la gare, le quai dix-huit est annoncé pour le train de quatorze heures dix-huit à destination de Milano Centrale. André œuvre encore une trentaine de minutes sur l’ordinateur.
Grâce à la dernière indication de la sympathique bachelette, le couple sort de la gare pour accéder à un ascenseur sur la façade principale qui permet de joindre les quais sans descendre les escaliers. Un autre ascenseur, dissimulé aux regards, est trouvé avec de la persévérance. Il dépose les deux voyageurs sur le quai. Un train de marchandises défile le long du dernier quai devant les hautes arches ogivales d’un vieux mur en briques qui le borde. Patrick cherche, vainement, une information sur la disposition des wagons sur le quai de manière à se positionner au bon emplacement. A quatorze heures vingt-trois, le train pour Milan entre en gare. Une flopée de personnes attend pour s’engouffrer dans les wagons. La voiture trois est repérée et gagnée en zigzaguant entre les voyageurs empressés. Assis côte à côte dans le sens de la marche, André et Patrick regardent le paysage durant le trajet. Sara contrôle les billets électroniques. Munie d’un iPad, elle trouve facilement les deux noms sans avoir à décoder les deux carrés noir et blanc Quick Reponse présents sur la feuille de papier tendue par Patrick. La gare de Voghera est traversée. Après celle de Pavia, une immense étendue de voitures neuves, des clones blancs du même modèle, lentement absorbés, engloutis par la végétation, impressionne les voyageurs.
A seize heures, le train entre en gare de Milan. Les voyageurs descendent et se mêle à la foule qui envahit la gare. Une dame à la longue chevelure noire, en imperméable safran, pantalon et bottines noirs, passe devant André et Patrick dans un souffle. La vive agitation côtoie l’attention soutenue vers les écrans qui annoncent le numéro du quai des trains en partance. La gare, qui doit probablement voir passer des millions de voyageurs par an, s’annonce majestueuse comme en témoignent rapidement les arcs en anse de panier de l’immense voûte du grand hall, longue peut-être de trois cents mètres, où des escalators inclinés permettent d’accéder deux niveaux plus bas au niveau du sol.
Une fois sur la place Duca d'Aosta, le couple se dirige vers la rue Pirelli située devant la gare à une courte distance. Le ciel d’azur est parsemé de nuées blanches dont l’envergure créative s’apparente à un grand oiseau dans l’imaginaire d’André. Stefano, un jeune homme dont le visage rappelle celui de Gustave qui vit en Côte d’Ivoire, accueille les deux français à l’hôtel New York. Il demande à voir les cartes d’identités, attribue la chambre cinq cent soixante-six au cinquième étage en précisant les horaires du petit-déjeuner. Les deux ascenseurs, répartis de chaque côté de la réception, sont minuscules. Des canapés Chesterfield en cuir rouge donnent une note de couleur dans le hall privé de lumière naturelle. La chambre, équipée succinctement, est de petite dimension. Le lit occupe presque toute la place. Son tarif journalier est deux fois et demie plus élevé que celui de l’appartement de Jean à Brisbane. Les disparités, loin de s’évanouir sur la planète, sont parfois impressionnantes comme c’est le cas entre les deux logements. Le système économique déséquilibre bien des budgets pour le seul profit. Les bagages sont déposés. André et Patrick retournent à la gare pour se désaltérer. Un tramway historique des années trente, peint en dégradé de bleu, arrêté aux feux devant la place Duca d’Aosta, vante sur ses côtés le caffè Borbone. L’accroche publicitaire fait sourire André …e TI senti un RE !!!et tu as la sensation d’être un roi. L’espace d’une courte faille temporelle ou d’un soubresaut immanent de son imagination, André voit surgir les chevaux qui tractèrent le tramway jadis. Une bribe de conversation entre les deux cochers franchit la faille où il est question de tramways milanais achetés par la ville de San Francisco. Le feu passe au vert et le tramway s’éloigne en se dandinant légèrement sur les rails. Quelques instants plus tard, le couple entre au Bistrot Centrale repéré à la sortie des quais. Un bar à jus offre de commander le breuvage de son choix à une jeune femme blonde habillée en noir comme ses collègues, les cheveux tenus par une coiffe blanche. Elle le réalise à la centrifugeuse avec les fruits et les légumes sélectionnés. Patrick opte pour un mélange carotte, pomme, ananas ; André opte pour le duo carotte et branche de céleri. La vaste salle en longueur, aménagée avec des ilots de produits locaux à vendre, est élégante et attrayante. Le mobilier en bois miel avec ses tables communes, les façades des étalages en planches superposées, rappellent à André l’agencement de la franchise belge Le Pain quotidien. La convivialité du lieu permet de passer des instants agréables à siroter les boissons.
Sur une impulsion, André et Patrick décident de se rendre sur la Piazza del Duomo. Une rame de la ligne trois du métro les dépose à destination à la quatrième station. Le biglietto revient à un euro cinquante par personne. À la sortie du métro, dans un panorama entièrement bleu azur, telle une montagne de marbre, la basilique colossale et enchanteresse, aux innombrables flèches et pinacles, aux décorations et sculptures architecturales impressionnantes, aux diverses portes en bronze, aux reliefs bohèmes offre sa silhouette grandiose au couple. Les statues et les sculptures d’inspiration gothique témoignent des centaines d’années de travaux rocambolesques depuis sa prime naissance au treizième siècle ; elles sont le fruit de la passion de centaines d’hommes qui contribuèrent à lui donner son visage actuel. Les édifices aux alentours reflètent l’histoire humaine. L’admiration précède la prise de photos rendue aléatoire par la vive animation. Les touristes s’attardent, les citadins traversent la place sans un regard pour la cathédrale, les inconditionnels du téléphone portable avancent en aveugle, les pigeons peut-être aussi nombreux que sur la place Saint-Marc à Venise se promènent et s’envolent quand les pas sont trop proches. André suit du regard un pigeon, aussi hardi que ses congénères, qui claudique souplement, inconscient de sa démarche chaloupée. André et Patrick font ensuite un retour dans le passé en franchissant l’arc de triomphe de la Galleria Vittorio Emanuele II. Ils marchent sous une verrière spectaculaire qui donne vie à une coupole centrale de fer et de verre dans un splendide octogone central. Outre les boutiques de luxe, les arcades de la galerie commerçante abritent des cafés et des restaurants dont les terrasses avancent sur le sol en marbre aux mosaïques magnifiquement réalisées. Cartes et menus sont consultés de temps à autre. A l’autre extrémité de la passerelle principale, Leonardo da Vinci et quatre de ses apprentis, aux parures de marbre blanc de Carrare, accueillent le couple au centre d’une place qui borde le théâtre de la Scala. André s’étonne de voir le temple du bel canto aussi défraîchi. Il s’imagine le désappointement de Maria Callas si elle le voyait privé de sa fraîcheur et de son éclat d’antan. André et Patrick reviennent sur leurs pas, traversent la galerie où Patrick photographie au sol les armoiries de la Savoie représentée par des allégories, s’approchent de la cathédrale, détaillent du regard quelques statues et bas-reliefs, se dirigent ensuite vers la Via dei Mercanti où deux sculptures frangines en marbre de Pietro Consagra se prélassent à l’entrée de la rue. Sur la gauche, les deux rangées de tables rondes du Bistrot Café Duomo se prélassent également sur le trottoir devant la cathédrale. Toutefois, les nappes et napperons dorés, telle des robes longues, s’étonnent de frôler les pavés d'asphalte ou de pierre. Un crochet est effectué pour découvrir la place des marchands au passé prestigieux. Des palais se regardent, une banque a eu l’indélicatesse de venir occuper le rez-de-chaussée de l’un d’entre eux. Un puits, flanqué de deux colonnes soutenant un double fronton, entend encore les lointaines jérémiades des coupables de banqueroute qui furent condamnés sur la place à être exposés en public avec leur postérieur dénudé. Patrick attarde son regard sur les façades du Palais de l'Ecole Palatine et de la Loggia degli Osii qui abrita en son temps les activités judiciaires et notariales de la cité. Les peines et édits furent proclamés par les juges milanais depuis le balcon orné d’un aigle symbolisant la justice. A chaque extrémité de la place, une terrasse de restaurant a pris place. Celle du Ristorante al Mercante est contournée pour retourner dans la rue où l’établissement bénéficie d’une seconde terrasse. Avant d’atteindre la place Cordusio, André remarque la présence d’un couple de garçons qui dînent à la terrasse d’un petit restaurant. L’un des jeunes hommes, asiatique, s’est teint les cheveux en blond. La pendulette est consultée. Dans cinq minutes, il sera dix-huit heures trente. André et Patrick se regardent et décident également de dîner au Caffé Martini. Un emplacement est libre sur le bord de la rue. Une table occupée par deux dames au chic élégant les sépare du couple de garçons. Marco est l’hôte des deux savoyards qui s’expriment en anglais. La carte est consultée. André opte pour une minestrone de légumes et Patrick pour une soupe à l’oignon. Un risotto aux champignons et parmesan emporte l’adhésion commune du couple. Les mets savoureux sont dégustés lentement tout en bavardant. Marco apporte un petit sachet contenant des petits pains à la farine blanche. A la table voisine, une jeune femme asiatique, séduisante dans une robe blanche imprimée de motifs graphiques verticaux noirs, prend son temps pour manger un steak accompagné de verdure tout concentrant son attention sur une liseuse. André aperçoit de possibles sinogrammes qui défilent sur l’écran. Elle sirote distraitement un smoothie à la fraise entre ses bouchées. Au cours du repas, Marco vient bavarder avec le couple tout en essayant de connaître sa nationalité. Il est surpris d’entendre qu’il est français. Annecy lui est inconnu. Par contre, il précise connaître Monte-Carlo, Nice et les Deux Alpes. L’agréable serveur prend les savoyards en photo après leur avoir apporté les risottos. Le jour décline lentement. L’animation sur le trottoir est continuelle. Les piétons et les vélos se croisent. Des vies sont effleurées l’espace d’un regard. Les expressions des visages toutes différentes font naître des pensées imaginaires sur leur existence dans l’esprit d’André. Le voile de la nuit se déploie lentement et certains candélabres s’allument. Les vingt heures approchent. André et Patrick règlent l’addition, laissent un bon pourboire à Marco et retournent tranquillement vers la place du dôme. Proche du restaurant, ils passent devant la boutique d’un chocolatier. André reconnaît la marque Venchi présente à l’Il Cappuccino Bar sur les carrés de chocolat noir servis avec le café. Ils entrent pour une brève visite, trouvent les mêmes carrés sans le repiquage publicitaire msc, se regardent en souriant et continuent leur chemin. Une surprise les attend devant la cathédrale. Sur fond de ciel azur, une large écharpe de nuées pommelées rose-orange coiffe partiellement l’édifice tout en embrasant une partie du ciel dans une peinture digne de Claude Monet. L’effet de relief et de profondeur impressionne ; la sensation de pouvoir les toucher saisissante.
Une quinzaine de minutes plus tard, André et Patrick marchent sur la place Duca d’Aosta.  L’œuvre de l’artiste Michelangelo Pistoletto, représentant une pomme géante où une morsure s’est cicatrisée après la pause de points de suture, est dépassée. Avant de pénétrer dans le hall de l’hôtel New York, les regards sont portés sur la façade attrayante d’un hôtel d’une dizaine de niveaux dont chaque fenêtre rayonne d’une couleur différente ; le bleu, le vert, le rouge, le jaune et le mauve s’étagent aléatoirement à la manière de rideaux de lumière…

































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