Aux aurores, le pourpre s’invite pour napper les
flots ondoyants du canal de Suez. Le disque solaire garde le suspense sur les minutes
de son apparition. Les nuées rassemblées dans une nappe homogène caressent les
flots à l’horizon. Le microcosme terrien retient son souffle. L’éclat des
éclairages jaune orangé des navires en attente de traverser la réalisation
humaine participe à la balbutiante manifestation de l’astre de vie. Au
lointain, la haute cheminée d’un complexe chimique dégorge dans le ciel un
flambeau de fumées anthracite qui contraste avec les chaudes couleurs des
confins. Le disque solaire émerge sans prévenir sur la gauche de la cheminée
indélicate. Son cœur d’or cerclé de rouge corail se dessine nettement dans
l’amoncellement des nuées vermeil. Les flots sont comme nappés d’un velum
lactescent aux reflets rose pale. Les bateaux qui s’apprêtent à franchir le
canal ressemblent à des fantômes abyssaux. Le Fantasia amorce à son tour la traversée en file indienne. La clarté
du jour estompe les créations fantasmagoriques du lever de soleil. Les pylônes,
châteaux d’eau et autres élévations métalliques sur la ligne d’horizon perdent
leurs autours vaporeux. Les premières constructions humaines, pourvues
régulièrement de miradors et de clôtures, se signalent. Des balises émergent
des flots pour guider la progression du paquebot escorté à l’avant et à
l’arrière par un remorqueur. Un pilote a embarqué pour assister le commandant,
assurer la régularité du convoi et communiquer avec les postes de signalisation
situés à intervalle régulier tout au long du parcours. Sur le balcon de la
cabine, Patrick assiste depuis l’aube à toute cette animation scénique. De
temps à autre une route se termine au bord du canal. Un bac métallique à fond
plat, aux parois latérales peintes en vert, le traverse pour transporter sur
l’autre rive les véhicules arrêtés.
A huit heures, André et Patrick prennent le
petit-déjeuner au buffet. Les tables à la poupe sont toutes occupées. Les
passagers mangent distraitement en bavardant et en regardant le paysage qui
défile lentement. Les cliquetis des appareils photos numériques improvisent un
récital monocorde. Une table est libre dans un espace plus ou moins borgne. Les
nuques se tournent pour regarder de temps à autre le panorama arrière. André
ajoute quelques pruneaux au rituel du petit-déjeuner. La collation de Patrick
reste inchangée.
Après le repas matinal, le couple se promène sur
le pont quinze où moult passagers sont agglutinés le long des rambardes.
D’autres, probablement habitués à la traversée, se délassent sur les transats,
bavardent, jouent aux cartes, lisent ou somnolent bercés par le doux roulis du
navire qui glisse calmement sur l’eau. Trois reines Cléopâtre en pleine discussion
vers une rambarde, dans leurs atours pailletés d’or, sont admirées par André. Les
grands lacs Amer sont atteints vers
dix heures. L’air semble chargé de cristaux de sable. Le ciel et les eaux, à l’apparence
hâve et diaphane, se confondent dans
un bleu céruléen. Seuls les bras de terre qui avancent dans l’eau rappellent
leur entité propre. Les terres crayeuses à perte de vue participent au panorama
désertique. Les bateaux se croisent dans ces étendues d’eau sans la moindre
ride. Certains sont à l’arrêt comme des vaisseaux fantômes.
Un peu avant midi, un des bacs du canal traverse
devant le Fantasia. Des bras sont
agités sur les deux embarcations. Tout au long du parcours, des ponts flottants
en pièces détachées, des empilements de cubes alignés tels les wagons d’un
train de marchandises, sont visibles sur les rives du canal. La fantaisie du
ciel offre en perspective de voir des volutes de nuées qui paraissent monter de
la première pile de matériaux. Tous ces ponts flottants inanimés serviront
à pallier à toute nouvelle attaque surprise israélienne. La paranoïa s’est toutefois
adoucie puisque les militaires ont disparus des rives. Il y a cinq ans, lors
d’une traversée du canal, André et Patrick remarquèrent la présence d’un soldat
armé en faction positionné tous les trois cents mètres environ sur chacune des
rives. Après un bref calcul, ils imaginèrent la présence de quelques mille
gardes répartis sur toute la longueur du canal.
A midi, André et Patrick déjeunent au buffet. Ils
s’installent à tribord vers les vitrages du côté africain. Des nappes d’eau
turquoise dans les terres arides interpellent par leur présence. André compose
son repas d’un ramequin de taboulé aux raisins secs, amandes, concombre et
tomate, agrémenté de bâtonnets de crudités, d’une falafel et d’un burger
végétarien. Patrick opte pour un chili de légumes à la sauce tomate piquante et
pour de la macédoine de légumes au beurre. Le navire passe devant un monument
pharaonique circulaire, coiffé d’un bateau, qui célèbre le rattachement du
canal à l’Egypte le 26
juillet 19 56. Sur la gauche une fresque figurative célèbre l’année
de mise en service du canal voici bientôt cent cinquante ans. Une ville en arrière-plan
bouche l’horizon, dévoile des centaines d’immeubles de sept à huit étages au
maximum, alignés dans la promiscuité sur plusieurs kilomètres. L’effet est
saisissant. Les façades des bâtiments ocre sable dans leur majorité, aux
ouvertures privées de fenêtres, s’apparentent à des fantômes aux yeux grands
ouverts. Les constructions plus éloignées s’ombragent les unes les autres dans
un canevas fantasmagoriques. André se demande si la ville est nouvelle, si elle
est encore inhabitée, si les résidents sont tous au travail dans la perspective
d’une hallucinante cité dortoir. Sur une esplanade désertique quelque part le
long de la chaîne des bâtisses, une large descente en gradins dévale la pente
vers le canal en s’étonnant de son hallucinante présence. La démesure côtoie le
canal qui l’a bien connue jadis lors de la présence de Ferdinand de Lesseps.
Durant le repas, Patrick se rend de temps à autre dans une petite loggia
dissimulée à la poupe du navire, non loin des tables où le couple prend son
petit-déjeuner. Cela lui permet de prendre des photos sans être gêné par les
vitrages à la netteté aléatoire. Il voit clairement le bateau qui suit le Fantasia, éloigné peut-être d’un
kilomètre. Le site du canal étant d’une vastitude impressionnante, la
perception des distances est faussée. Une mosquée couleur méhari, délimitée par
de jeunes palmiers, se signale au bord de l’eau. Elle parait minuscule quand le
regard l’englobe avec l’arrière-plan des immeubles dont l’enfilade continue
d’occuper l’horizon. Par endroits, comme c’est le cas en ce moment, des
murailles de pierres zigzaguent sur la berge. La pensée d’André effectue avec
amusement un parallèle avec la muraille de Chine. Patrick pense à une conséquence
de l’invasion israélienne. Soudain, André repère quelques personnes qui
arrivent de la ville fantôme. Les silhouettes humaines semblent presque
lilliputiennes sur la vaste étendue désertique. Des baraquements énigmatiques
de couleur ocre sable, aux encadrements caramel, entourés d’une palissade de
mêmes couleurs, accessibles par un portail en fer, occupent un espace en
prolongement de la mosquée.
Après le repas, André et Patrick montent sur le
pont quinze. Le soleil darde de chauds rayons, la forte luminosité est
aveuglante. Une partie du pont est fermée ; une pancarte accrochée à une
bande rouge et noir précise en trois langues peinture fraîche. Les passagers sont toujours accoudés aux
rambardes. Le sillage du navire dessine de gracieuses circonvolutions sur la surface
de l’eau turquoise. Le ciel est immaculé. Une route persévérante longe le canal
des deux côtés. Le couple effectue une rotation et descend au pont cinq au bar Fantasia pour des instants de détente et
de douceurs. Il s’installe à tribord sur une vaste banquette circulaire ocre
orange devant un hublot de manière à voir défiler le paysage. Ana Maria apporte
un cappuccino et un orzo Lavazza. Les
breuvages sont sirotés en dégustant chacun une part de Choco Light Bomb au cacao emportées en descendant sur la place San Giorgio au pont six. André regarde
le ticket de caisse où figure le prénom Surya
du jeune serveur de Bali, le prix et l’horaire inexact d’une heure puisque les
caisses du navire sont restées à l’heure de Dubaï. Ana Maria converse un instant
avec les deux français avant de reprendre son travail.
A quatorze heures sept, le navire approche d’un
ouvrage d’art stupéfiant. Un mille-pattes enjambe le canal large de quelques
deux cents mètres. La perspective donne l’impression que le vaisseau des mers
va accrocher le tablier du pont dont l’envergure est impressionnante. L’inclinaison
du dénivelé est très progressive. Soutenu par des dizaines de piliers rectangulaires
en duo, en béton nervuré gris clair, dont la hauteur décroit au fur et à mesure
de l’approche du sol, le tablier s’abaisse graduellement dans les terres sur
plus d’un kilomètre. Des filaments de nuées blanches éparses flottent sur l’étonnante
structure. Un peu plus loin, une ville atypique s’annonce. Un mur empierré,
surmonté d’une double palissade en tôle gris clair, la sépare de la berge. Les
constructions en brique, prépondérantes, sont quasiment toutes inachevées. La
présence de centaines de voitures témoigne que la ville est bien habitée. Un
bac en partance, à la structure entièrement de couleur vert jade, relie la rive
opposée. La cité se déploie probablement des deux côtés du canal. André balance
les bras pour saluer les passagers. Les voitures sont absentes du bord. Tables,
chaises, tabourets, petits étals et objets divers accompagnent les citadins qui
traversent. Des mains s’agitent pour répondre à son bonjour. Etonné, il remarque
à la proue un essaim des mêmes petits sachets transparents au contenu rose vif repéré
à l’entrée du parc Princess Salma à
Aqaba. Minarets et églises font partie du paysage urbain dominé par des pylônes
de communication.
Dans l’après-midi, Patrick monte à plusieurs
reprises sur les ponts supérieurs pour prendre des photos. André œuvre sur
l’ordinateur. Six niveaux plus hauts la vue embrasse l’horizon. D’autres
bassins sont aménagés à une courte distance des rives. Par endroits, des plantations
d’arbres de la même famille s’épanouissent sur des hectares. Des goélands volent
un peu partout ; la mer méditerranée est proche. Régulièrement, de longs canaux
perpendiculaires s’avancent à perte de vue dans les terres arides. Patrick
s’interroge sur leur utilité.
Les seize heures passent. Le navire approche de
Port Saïd. De vastes étendues crayeuses aux reflets bleutés, énigmatiques, se
prolongent à l’horizon. Des dizaines de hautes structures métalliques, rouge et
bleu, qui permettent de décharger les containers se dressent dans le ciel bleu
azur. André et Patrick sont au buffet pour siroter une boisson chaude. Les
remorqueurs s’éloignent du Fantasia. Le
navire débute à seize heures quarante son entrée en mer méditerranée.
A dix-huit heures, le couple dîne au buffet.
André savoure des rondelles de banane à la chair légèrement translucide. Dans
la cabine, loin des armoires froides du navire, les fruits se tigrent et
murissent lentement dans un des tiroirs de la penderie. Patrick mange de la pizza.
Des arachides croquantes sont partagées. A une table voisine, une dame de forte
corpulence en robe imprimée de motifs floraux en nuances de bleu, la main
gauche posée sur le front, se concentre tête baissée sur son ouvrage. En fin de
repas, Jimmy effectue une annonce générale. Ses propos affirment que l’arrivée
tardive au canal de Suez sera la cause d’un retard de deux heures à la
prochaine escale. Patrick s’insurge de ce mensonge flagrant.
A dix-neuf heures, il assiste avec son mari au
spectacle Mille voix au théâtre Avanguardia. Avant le show, comme pour
se racheter de sa menterie, Jimmy effectue un tirage au sort pour offrir une excursion
en Crête. La personne gagnante étant absente dans l’assistance, il met le bulletin
de côté pour en tirer un second. La pratique est plutôt cavalière. Une fois le
second gagnant manifesté, l’artiste ventriloque francophone Serge Massot
dévoile son talent. Le couple pense à René Luden, un ventriloque rencontré pour
la première fois lors d’un show sur un navire de la compagnie Costa où André
fut convié à monter sur scène. Depuis lors, une amitié s’est nouée au fil des années.
Serge innove avec un tableau blanc où il dessine au feutre noir, d’une manière
enfantine, le visage d’un papy. Le côté captivant commence quand la bouche
s’anime. Un dialogue enjoué commence entre l’artiste et les traits d’un Dorian Grey éphémère. Divers numéros précèdent
l’apparition de Charlie, une figurine qui somnolait dans une valise en attendant
son tour. Il tombe amoureux d’une spectatrice espagnole conviée à monter sur
scène. La prestation de Serge déclenche des éclats de rire à répétition. Le
spectacle se termine avec la présence de trois passagers sur scène dont le mari
de Veronica. André participa à ce
même numéro avec René. Les participants font sembler de parler en ouvrant la
bouche ; la voix leur est prêtée de façon ludique par le ventriloque. Le
succès est garanti. Les rires se déchainent.
De retour à la cabine André œuvre sur
l’ordinateur. Patrick se rend à la réception où l’ambiance est électrique suite
à la dernière annonce du directeur de croisière. Il apprend que leur excursion
est prévue à quatorze heures quarante-cinq alors que le navire est supposé
accoster à quinze heures au port d’Héraklion…
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