Au lever, la vue depuis le balcon embrasse le port de Sydney. Le
navire est amarré au quai comme s’il n’était jamais parti. Il entretient une
conversation épisodique avec le magnifique édifice de style victorien de l’Australian Steam Navigation Building qui
trône en face de lui. Ses cinq étages sont dominés par la quinzaine de ponts de
son ami à la continuelle bougeotte. L’œuvre d’art architecturale pionnière dans
le quartier historique The Rocks, en
briques polychromes et en grès local, surplombée par de pittoresques pignons
hollandais chapeautés de cuivre, née à la fin du dix-huitième siècle, ce témoin
immobile depuis des lustres, raconte ses souvenirs au vaisseau des mers qui, à
chaque retour, lui narre à son tour ses aventures maritimes. Les histoires pêle-mêle
sur les épidémies, les bidonvilles, les activités commerciales et les scènes de
vie sur les condamnés, les officiers, les baleiniers, les marins, les prostitués,
les gangs de rue passionnent le jeune navire né à l’aube du vingt-et-unième
siècle.
Lors du dernier petit-déjeuner à bord, un jeune serveur passe devant
la table où André et Patrick ont trouvé à s’installer en bordure du buffet. Il
salue André et lui disant avec le sourire no
camomille in the morning, pas de camomille le matin. En début de croisière
André lui commanda une première fois deux infusettes dans une tasse ;
depuis lors, quand André s’approchait, la boisson était préparée sans rien
avoir à demander.
L’abondance demeure au buffet pour le dernier repas, toutefois
certains mets sont privilégiés. Le bocal des noix reste vide tandis que le
vaste récipient du bacon est rempli très régulièrement. Au premier plan, André
voit une courte file d’attente se renouveler devant le lard aux nombreux
adeptes. Aucun profil particulier pour manger du bacon, seules les quantités
varient dans les assiettes. Un monsieur âgé sépare à même le plat la graisse de
la viande des morceaux choisis ; étonnant !
Après la collation plus frugale par manque de choix végétariens, le
couple retourne à la cabine pour les derniers préparatifs avant de débarquer. L’intérieur
est pris en photo. Alors qu’André et Patrick s’apprêtent à quitter la cabine un
peu avant neuf heures, Aris frappe à
la porte, probablement pressé de bichonner la suite avant les nouveaux passagers.
Le couple débarque en moins de dix minutes. Tout se déroule comme sur du
velours. Emily est la dernière
personne à saluer le couple qui sort de l’enceinte de la gare maritime sans contrôle
de passeport ; seul le questionnaire individuel d’entrée en Australie est
remis à un membre du département de l'agriculture ; un jeune homme barbu
en uniforme plus grand qu’André.
Dans le cadre du nouvel an lunaire chinois des œuvres conséquentes
décorent le port. Un chariot, tel celui de Ben Hur, tiré par quatre chevaux,
une réalisation toute en couleurs, grandeur nature, de l’artiste Quian Jian Hua
d’origine chinoise, est prêt à s’élancer vers la poupe du paquebot. Un jeu de
mah-jong en forme de caniche, aux tuiles géantes, est photographié à la proue.
Deux jeunes filles qui s’apprêtent à embarquer sont photographiées avec leur
appareil par André devant l’imposante silhouette du navire. Des singes, un dragon,
des souris sur un arc-en-ciel, tous et toutes de la taille de Gulliver, jalonnent
le trajet suivi par André et Patrick le long du port pour se rendre au Guylian Belgian Chocolate Café fondé en 1960 par Guy
et Liliane Foubert. Deux cappuccinos au lait d’amande sont commandés à un jeune
serveur français. Jean-Lou vit en Australie depuis plus d’une année. Originaire
d’Orléans, venu avec un visa vacances-travail, il vient juste d’arriver à Sydney.
Après un temps de détente à l’intérieur du café climatisé, l’air de la
terrasse étant bouillant, André et Patrick vont prendre le train à la station Circular Quay pour se rendre à
l’aéroport domestique de Sydney. Avant de monter à bord du convoi en partance,
sur le quai, ils sont photographiés devant le Voyager of the Seas par un homme asiatique. Il prend plusieurs
clichés sous le regard amusé de sa femme qui garde un œil sur leurs deux
enfants.
Ils arrivent vers onze heures à l’aéroport. Au comptoir de Tigerair une
employée les invite en souriant à revenir une heure trente plus tard pour procéder
à l’enregistrement à une borne automatique ; ils sont trop en avance sur l’horaire
de leur vol. Une petite table blanche privée de chaises vers un vitrage dans
l’espace commun est libre ; deux jeunes asiatiques se lèvent pour offrir spontanément
leur chaise. André œuvre à écrire sur l’ordinateur. Patrick se connecte avec
l’iPad sur Internet ; la connexion est gratuite dans tout l’aéroport. Midi
passe. Patrick choisit une part de cake au display
du café attenant pour satisfaire une petite faim.
La borne automatique délivre les étiquettes à bagages et imprime les
cartes d’embarquement. Une employée apporte son concours à Patrick pour fixer
correctement l’étiquette sur sa valise. Celle d’André le suivra dans la cabine
de l’avion ; toutefois au bag drop,
au dépôt automatisé des bagages, une employée vérifie son poids qui doit être
inférieur à sept kilos. Le feu vert est donné. La valise de Patrick est avalée
par les chenilles automatisées. Un passage latéral entre les robots permet de
joindre l’étape suivante qui concerne les bagages à mains. S’agissant d’un vol
intérieur, le contrôle est plus souple et plus rapide que lors des vols
internationaux. Une trentaine de minutes suffit pour procéder aux deux stades du processus qui permet d’entrer dans la zone d’embarquement où
de nombreuses boutiques et un food court sont
à la disposition des voyageurs. André et Patrick s’installent à une table en
bois clair dans l’espace commun aux divers comptoirs alimentaires. Soul Origin est présent parmi les autres
étals. André choisit des pâtes aux poivrons rouges, des lentilles mélangées à
une céréale inconnue. Patrick opte ensuite pour du riz aux légumes. Un jeune
garçon, au minois souriant, assis à la table voisine, propose de les prendre en
photo avant de s’en aller. Il annonce venir de Manchester au Royaume-Uni.
En fin de repas, au café Quikshots
situé à quelques pas, Patrick commande un thé noir après la prise d’une photo
d’un avion Tigerair nettement visible
sur le tarmac depuis la baie vitrée en prolongement du café. André le relaie
pour un cappuccino. Daniela l’accueille à la caisse à quatorze heures. Elle le
complimente sur ses lunettes ; un court bavardage s’ensuit. Une fois le
café siroté un peu rapidement, en revenant des toilettes, il transmet son
adresse mail à la toute jeune Daniela qui désire visiter un jour la France. Elle est
enchantée de cette attention.
La direction de la porte cinquante-six est prise. Une vaste rotonde
surmontée d'une coupole à hélices est traversée pour suivre un couloir en
perpendiculaire où se dessine à son extrémité en lettres noires sur une surface
concave le mot Tigerair.
L’embarquement est déjà commencé. André et Patrick rejoignent la file. André se
soustrait à la pesée de sa valise en affirmant avec justesse avoir eu la
validation lors de l’enregistrement d’un autre bagage. Des escaliers sont descendus,
le tarmac est foulé sous un ardent soleil, la passerelle d’accès est montée, Patrick
est pris en photo sur les degrés, Madeline accueille tour à tour avec le
sourire les deux voyageurs à l’entrée de l’aircraft,
de l’aéronef où une brume pulsée en continu sur le haut du compartiment
l’escorte jusqu’aux sièges attribués juste avant les ailes de l’avion. Madeline,
positionnée à côté de la jeune fille assise à la droite d’André qui lit en
écoutant de la musique, effectue avec deux autres hôtesses les démonstrations
de sécurité.
L’Airbus A320 prend son envol telle une majestueuse colombe à quatorze
heures quarante. Patrick, assis à côté du hublot, prend diverses photos du ciel
durant le voyage. André feuillette le magazine Tigertales, littéralement les
Contes du tigre. Il apprend que la compagnie singapourienne est présente
depuis neuf ans dans le ciel aérien de l’Australie. Elle pense atteindre en
novembre, le mois de l’anniversaire, en nombre de personnes transportées,
quasiment l’équivalent de la population du continent, soit plus de vingt
millions d’âmes. Après la lecture de certains articles, il relève des
informations sur Brisbane.
Malgré les quatre-vingt-dix minutes nécessaires pour parcourir à vol
d’oiseau les quelques mille kilomètres entre Sydney et Brisbane, l’appareil
atterrit pourtant trente minutes après son décollage, un saut temporel dans les
airs l’ayant propulsé soixante minutes dans le passé. Il est quinze heures dix
à Brisbane. Patrick est pris en photo à sa descente d’avion. La boucle est
bouclée.
Dans l’enceinte de l’aérogare, au bureau d’accueil, Allyce, une dame à la chevelure blanche,
dynamique et alerte, escorte André et Patrick au bureau du train aérien. Elle
sert d’interprète auprès du jeune homme asiatique présent au comptoir. Elle
indique ensuite la marche à suivre pour prendre le train. La complaisante nounou de la bonne fortune est chaleureusement
remerciée.
Une quinzaine de minutes plus tard André et Patrick sont installés en
voiture ; la facilité du processus incombant à Allyce. En cours de trajet André aperçoit au niveau de la station Fortitude Valley un magnifique édifice
d’angle en briques ocre rouge, aux fenêtres cintrées, susceptible d'être le McWhirter's Market Place.
Une bonne trentaine de minutes plus tard le train entre en gare de Roma Street railway station. André et
Patrick suivent tour à tour Makerston
Street et North Quay. Cinq
minutes plus tard, sous un soleil ardent, ils entrent dans la tour Park Regis
où ils vont loger. Les seize heures trente s’annoncent. Une jeune femme brune
au teint frais et coloré est présente sur une banquette devant la réception de
la résidence hôtelière. Envoyée par Joan,
la propriétaire de l’appartement loué, elle les guide jusqu’au dix-neuvième
étage pour leur montrer leur chez eux.
Le logement, situé dans un angle de la tour, est lumineux et bien agencé. Une
vue panoramique se dévoile avec la Brisbane
River au premier plan. Le couple est enchanté. Les photos publiées par Joan
sur le site de la réservation sont tout à fait conformes à la réalité. Une
descente en sous-sol permet de situer l’emplacement où déposer les poubelles
durant le séjour. L’une des deux cartes magnétiques confiées, servant à entrer
dans la résidence et à accéder à tous les espaces communs, est utilisée pour
ouvrir la grille du garage où la voiture blanche de la jeune femme est garée.
Un cordial signe de main depuis l’habitacle termine sa mission.
André et Patrick commencent à s’installer. André sirote une infusion
citron gingembre trouvée dans un placard. Ensuite, ils décident d’aller faire
des courses. Le supermarché Cole’s,
situé dans le complexe commercial Central
Mayer Centre sur Queen Street,
repéré par Patrick à Sydney, sera leur destination à un peu plus d’un kilomètre
à pieds. Tour à tour les rues Roma, Albert et Queen sont arpentées pour arriver à leur objectif. Le magasin est
bien achalandé. André trouve des arachides crues. Des bananes Lady Finger, courtes et de forme légèrement
triangulaire, sont découvertes. Ellen, souriante et cordiale, accueille le
couple à la caisse à dix-huit heures. Jill, une collègue à la caisse voisine, prononce
les mots Bye guys, au revoir les garçons,
après un bref bavardage à quatre.
Lors du retour, le long de la rue piétonne Queen, André voit un jeune homme accroupi, un genou posé au sol
devant un vélo dont il gonfle une roue au moyen de son téléphone portable ;
c’est tout au moins l’illusion donnée par la gestuelle précise du garçon. Au
niveau de l’hôtel de ville surmonté d’une tour à l’horloge, des bananes Cavendish
et deux avocats sont achetés sur un étal. Les prix sont nettement plus bas qu’au
supermarché. L’avocat revient à un dollar contre trois chez Cole’s où le mûrissement était absent. André
félicite son interlocuteur pour les fruits mûrs et le remercie d’être là. Plus
loin sur Roma, André aperçoit un
homme qui se déplace adroitement avec des béquilles. Sa jambe droite a été amputée
au-dessous du bassin. Celle du pantalon est repliée sous le moignon. Son
aisance interpelle. André s’interroge à son sujet et sur lui-même s’il était confronté
à la même incapacité.
Lors du dîner, le jour décline. Les collines rougeoient à l’horizon où
l’astre solaire disparaît progressivement. Patrick est aux premières loges pour
prendre des photos du coucher de soleil. La première soirée à Brisbane se
déroule agréablement. La nuit est tombée. Les milliers de lumières de la
ville témoignent d’une forte activité humaine dans la capitale de l'état du
Queensland, la troisième plus grande ville d’Australie…