Lors du petit-déjeuner, André observe une fillette qui porte un
tee-shirt rose à gros pois noirs. Seule à table, elle mange distraitement en
s’amusant à morceler artistiquement un long morceau de bacon avant de porter chaque
morceau à sa bouche. Elle se tortille lentement sur sa chaise, glisse parfois
au sol pour revenir sur l’assise.
Un petit médaillon sur le journal de bord souhaite la bonne année aux
passagers chinois présents à bord qui fêtent leur nouvel an.
André et Patrick sortent du navire à neuf heures vingt. L’air
climatisé de la navette qui les dépose à la Gare Maritime contraste fortement
avec la chaleur extérieure. Une bruine s’échappe des nuages et des gouttes de
pluie se déposent sur les verres des lunettes d’André. Yolande, un membre du
bureau des excursions, portant un tee-shirt et une casquette rouges avec des
lunettes de soleil sur la visière, les accueille avec le sourire. La pluie
s’accentue. Dans l’enceinte de la gare, Fani leur indique le proche supermarché
Casino au cas où ils souhaiteraient acheter un parapluie.
La rue Jules Ferry est suivie. Le couple effectue un crochet sur la
rue Anatole France pour entrer à l’angle de la rue Gallieni dans la pâtisserie Les Petits Choux repérée précédemment
depuis la navette qui le ramenait au port. Le choix de douceurs dans le display
est conséquent. La créativité locale étoffe de son choix les pâtisseries
connues en France.
La direction du Marché couvert de Nouméa, situé au port de la Moselle,
est prise dans le dessein gourmand d’acheter les mets du déjeuner. Les cinq
pavillons hexagonaux coiffés de tuiles bleues sont vite repérés par André et
Patrick. L’ambiance colorée est présente tout comme les étals de viennoiseries et
pâtisseries. Le choix se porte cette fois sur une tartelette à la banane
plantain fourrée de crème pâtissière, sur un pain allongé au chocolat, sur un
beignet nature en forme de grand cercle, sur un chou débordant de crème vanille
et sur une tranche de frangipane.
André et Patrick se rendent ensuite à la Poste pour un achat de
timbres pour les cartes postales non postées lors du précédent passage. Dans la
file d’attente, le dos du tee-shirt bleu d’un Kanak porte un emblème du parti Palika qui milite depuis quarante ans
pour l’indépendance de l’île. Une maman précède Patrick dans une file. Sa fille
enjouée et son fils sautillant se distraient pendant l’attente. Le papa est
proche. La famille paraît très épanouie. La dame Kanak devant André reçoit
l’argent d’un mandat. Patrick rejoint André dont la file se résorbe plus vite.
Le prix du timbre pour la France se monte à cent dix francs, soit un peu moins
d’un euro.
Un retrait cash est effectué dans l’enceinte du marché pour acheter un
sarong. Patrick choisit comme motif une tortue noire sertie d’or sur fond rouge
rubis.
Le Mémorial Américain se
dévoile quelques instants plus tard. Il honore les forces américaines
stationnées en Nouvelle-Calédonie durant la guerre du Pacifique lors de la
seconde guerre mondiale. Un globe de l’hémisphère sud, entouré de colonnes
rectangulaires donnant l'apparence du drapeau américain, émerge du sol.
Le couple se promène avant le repas. Un magnifique square composé
d’illustres banians, niché entre les voies de l’avenue de la Victoire,
interpelle par sa magnificence. Ces arbres, tels des gambadeurs infatigables, sont
parés de branches flexueuses aériennes intimement liées tombées au sol qui
deviennent racines à leur tour. Une croissance galopante qui offre un canevas entremêlé
où chaque entité végétale exprime la vie à sa façon. Aucune comparaison
possible tant la diversité des lianes en torsions est multiple. Le banian et sa
cascade de troncs est un poète de l’impermanence dans ces cycles de vie à
l’interdépendance harmonieuse. L’envergure des arbres est telle que les enfants
doivent aimer s’amuser à jouer à cache-cache sous leurs arches protectrices. Une
légende raconte qu’en son temps Alexandre le Grand bivouaqua une nuit de pleine
lune avec ses troupes à l’abri des troncs et des lianes d’une peuplade de
banians. Le couple s’attarde, prend des photos, médite sur la créativité sans fin de la nature,
s’extasie devant l’imagination sans borne de Gaïa. Un papillon noir et blanc se
pose sur l’épaule droite de Patrick. Le temps qu’André sorte l’appareil photo
de l’étui, le gracieux lépidoptère aux écailles fines et légèrement aréneuses
s’est envolé.
Le jardin familial est quitté et la balade se poursuit. À quelques pas,
une oasis d’une autre époque apparait dans les constructions ordinaires. André
et Patrick ont la sensation de pénétrer dans une faille spatio-temporelle tant
le cadre discorde dans le paysage. Ils sont séduits par le charme de
l’architecture créole de la bibliothèque publique Bernhein aux bâtisses nichées
dans un écrin de verdure tropicale. Informations recueillies, ils apprennent
que cet éden littéraire a surgi du passé grâce à la persévérance de Lucien
Bernheim qui parvint voici de nombreuses années à faire transférer par voie
maritime, de Paris à Nouméa, le pavillon néo-calédonien créé pour l’Exposition
Universelle de 1900. A l’intérieur du pavillon, deux escaliers en bois sombre
courbés en arc au niveau de l’étage sont disposés symétriquement dans l’atrium central.
Les lambris et les piliers blancs moulurés contrastent agréablement avec les
diverses rambardes en bois brun. Les carreaux du dallage blanc sont pourvus aux
angles de losanges à la nuance assortie à celle du bois. Vers le guichet
d’accueil, une grande dame blonde à la chevelure bouclée répond favorablement à
la demande de Patrick. Elle lui indique où trouver une librairie dans le
centre.
Imprégnés de l’atmosphère coloniale surannée, André et Patrick
poursuivent leur marche sur l’avenue Foch. Le village commercial repéré dimanche
dernier s’est quelque peu réveillé. Seules certaines boutiques sont ouvertes. Le
patio central arboré, pourvu d’une petite allée carrelée bordée de murets en
pierres rose orangé, à l’éclat terni par les ans, réclame sans trop y croire quelques
retouches pour son embellissement. Constat est fait un peu partout en ville que
l’activité commerciale bat son plein uniquement quatre jours d’affilés du mardi
au vendredi. Plus loin, devant l’entrée de la Caverne d’Ali Baba, deux léopards
surveillent la rue. La façade lambrissée bleu clair de la boutique, les
tourelles effilées, coiffées d’un chapeau pointu rose, dressées sur l’auvent bordé d’une balustrade blanche, orientent la
pensée vers l’imaginaire des contes de fées.
Rue de l’Alma, André et Patrick entrent dans la librairie Pentecost. Le commerce bien achalandé dévoile
une galerie ouverte sur le rez-de-chaussée où Patrick déniche un livre de
poésie de Michel Chevrier, un enfant du bocage normand venu s’installer en
Nouvelle-Calédonie voici presque trente ans. André repère un livre de Luc
Blanvillain dont le titre Mes parents
sont dans ma classe l’incite à parcourir quelques pages. Laurence accueille
le couple à la caisse un peu avant midi.
En sortant du magasin, André et Patrick décident d’aller s’installer à
la terrasse du McDonald’s situé sur l’avenue Foch à quelques pas du mémorial
américain. La pluie intermittente décide de son côté d’accentuer sa cadence.
Malgré les nombreuses avant-toits sur le parcours le couple arrivé trempé à
destination. La salle intérieure climatisée et la terrasse sont combles. La majorité
des personnes présentes vient du bateau. André et Patrick s’installent à la
table d’un Kanak, coiffé d’une casquette rouge, absorbé dans ses pensées, les
restes d’un plateau repas devant lui. Le couple déguste les douceurs. Le chou joufflu
déborde de crème. André, les mains
collantes, rince ses doigts sucrés dans une flaque d’eau claire à l’entrée du
parking. Contre toute attente, l’eau de pluie est presque bouillante. La sensation
est étonnante. Une mouette succède au garçon pour se désaltérer. Après une
délectation exquise, deux cappuccinos sont sirotés. C’est la première fois
qu’André et Patrick consomment dans un Mc Do. Le ticket de caisse est photographié.
Les parents de la table voisine proposent au Kanak les aliments non touchés par
leurs enfants. L’homme, après avoir échangé un regard avec le papa, les grignote
lentement. André se demande si le plateau devant lui est bien le sien. Il imagine
l’homme, aux ressources probablement limitées, venir souvent s’immerger dans l’ambiance animée du
restaurant pour oublier une possible précarité et se sentir entouré. Cerise sur
le gâteau, la générosité de cette famille attentive. Le Kanak bavarde à son
rythme avec André et Patrick. Il pose des questions sur leur présence à Nouméa.
André peine à comprendre son parlé créole aux accents kanak. Sur le pavé de la
terrasse un moineau sautille de long en large et persévère pour trouver de quoi
becqueter. Les minutes s’écoulent dans le bien-être. En quittant le fast-food
Patrick remarque une plaque dans la végétation évoquant l’inauguration du restaurant
par le maire de Nouméa il y a vingt-deux ans.
Tout proche, André et Patrick entrent au musée territorial de
Nouvelle-Calédonie où l’exposition temporaire Kîbô pétroglyphes du pays Kanak retient l’attention. Patrick achète
un petit journal imprimé sur fond vert d’août 1992 qui traite de l’archéologie
de l’île. Une pièce de cent francs change de main. André prend quelques notes
tirées d’un ouvrage sur l’histoire de l’archipel de Vanuatu.
Plus loin sur l’avenue Foch un citadin lance au couple Bonjour les garçons ;
étonnant ! La familiarité des îles est inconnue dans la métropole. La
place des cocotiers est traversée. Une envie de farniente incite le couple à
chercher un café ouvert le samedi après-midi. La fermeture est courante le samedi
après le déjeuner. Rues et ruelles sont arpentées au hasard tout en se promenant
sans hâte. Le chocolatier Morand est
fermé tout comme le musée de la ville en fin de travaux ; des machines
anciennes rouillées, à l’usage incertain, sont prises en photo au travers des
grilles. La machine à café des Petits
Choux vient de tomber en panne. Finalement le couple aboutit au bord de l’eau,
non loin de la gare maritime. Trois cafés sont alignés sur le rivage. Seul le café
restaurant La Sorbetière est encore ouvert.
André et Patrick s’installent à la terrasse. Un jeune couple asiatique se restaure
avec une crêpe salée. Tout comme Patrick, la jeune femme sirote un café noisette
servi dans une tasse conique transparente. André teste la saveur d’un jus d’ananas,
mangue et menthe. Hormis les quelques passagers encore à terre, le bord de mer
est désert à l’heure de la sieste.
Avant de regagner le navire avec l’une des dernières navettes, André
et Patrick vont dépenser leurs derniers francs dans le marché de la gare. Le
tampon de bienvenue à Nouméa du 28 janvier est apposé sur le calepin d’André. La
majorité des étals est désemplie. Quelques commerçants assidus attendent le départ
de la dernière navette. Un porte-monnaie en soie carmin cousu d’une petite tortue
grise en plastique est acheté pour quatre cent francs. La monnaie restante est
donnée à la marchande pour la cagnotte d’un enfant.
Trois jeunes passagers en short, bloqués au contrôle à l’entrée du
port autonome, sont amenés à monter dans le car pour pouvoir retourner sur le navire.
Une fois dans la cabine, André charge les photos sur l’ordinateur et commence
la narration de la journée. Patrick œuvre sur le sien. Une pause boisson chaude
au café de la Promenade, au son de la guitare, s’intercale dans l’après-midi. Les
passagers présents dans la file d’attente fluctuante font la part belle aux
tranches de pizzas qui surfent sur le peloton de tête du grignotage où le sucré
et le salé se côtoient avec insouciance. Dans l’ascenseur qui remonte le
couple, une jeune fille au minois asiatique porte un superbe ensemble coloré
aux nuances bleutées, probablement acheté hier sur l’île mystérieuse. Sa longue
chevelure noire nattée harmonieusement hier sur l’île mystérieuse arbore une
fleur en soie. Le navire a levé l’ancre. Une vedette mystérieuse côtoie le
flanc à tribord pendant un certain temps. L’écume mousse impétueusement autour
de l’embarcation très proche de la coque. Le jour décline lentement sur l’océan,
le soleil disparait progressivement à l’horizon. Des strates de nuées se parent
d’or autour de l’astre baigné, tel un volcan, de lave liquide incandescente.
Le dîner d’André et Patrick se déroule de manière frugale au buffet. André
croque des arachides en savourant une banane bien mûre. Des cerises charnues cuitent
dans leur jus terminent la collation des deux garçons. Patrick les escorte d’une
boule de glace vanille.
Un concert d’Elton Jack est annoncé au théâtre à vingt heures trente. Le
couple s’installe au quatrième rang à côté des jeunes Tasmaniens. L’artiste joue
au piano des titres du répertoire d'Elton John. Il chante sans harmonie et
d'une voix disgracieuse, braille, crie et massacre les œuvres de Sir Elton.
Après trois interprétations les oreilles d’André refusent d’en
entendre plus ; il retourne à la cabine en traversant le pont cinq bruyant
lui aussi.
Il s’offre un temps de détente en lisant le journal du musée avant le
retour de Patrick qui confirme la piètre qualité du spectacle musical.

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