samedi 28 janvier 2017

Escale inattendue à Nouméa...

Lors du petit-déjeuner, André observe une fillette qui porte un tee-shirt rose à gros pois noirs. Seule à table, elle mange distraitement en s’amusant à morceler artistiquement un long morceau de bacon avant de porter chaque morceau à sa bouche. Elle se tortille lentement sur sa chaise, glisse parfois au sol pour revenir sur l’assise.
Un petit médaillon sur le journal de bord souhaite la bonne année aux passagers chinois présents à bord qui fêtent leur nouvel an.
André et Patrick sortent du navire à neuf heures vingt. L’air climatisé de la navette qui les dépose à la Gare Maritime contraste fortement avec la chaleur extérieure. Une bruine s’échappe des nuages et des gouttes de pluie se déposent sur les verres des lunettes d’André. Yolande, un membre du bureau des excursions, portant un tee-shirt et une casquette rouges avec des lunettes de soleil sur la visière, les accueille avec le sourire. La pluie s’accentue. Dans l’enceinte de la gare, Fani leur indique le proche supermarché Casino au cas où ils souhaiteraient acheter un parapluie.
La rue Jules Ferry est suivie. Le couple effectue un crochet sur la rue Anatole France pour entrer à l’angle de la rue Gallieni dans la pâtisserie Les Petits Choux repérée précédemment depuis la navette qui le ramenait au port. Le choix de douceurs dans le display est conséquent. La créativité locale étoffe de son choix les pâtisseries connues en France.
La direction du Marché couvert de Nouméa, situé au port de la Moselle, est prise dans le dessein gourmand d’acheter les mets du déjeuner. Les cinq pavillons hexagonaux coiffés de tuiles bleues sont vite repérés par André et Patrick. L’ambiance colorée est présente tout comme les étals de viennoiseries et pâtisseries. Le choix se porte cette fois sur une tartelette à la banane plantain fourrée de crème pâtissière, sur un pain allongé au chocolat, sur un beignet nature en forme de grand cercle, sur un chou débordant de crème vanille et sur une tranche de frangipane.
André et Patrick se rendent ensuite à la Poste pour un achat de timbres pour les cartes postales non postées lors du précédent passage. Dans la file d’attente, le dos du tee-shirt bleu d’un Kanak porte un emblème du parti Palika qui milite depuis quarante ans pour l’indépendance de l’île. Une maman précède Patrick dans une file. Sa fille enjouée et son fils sautillant se distraient pendant l’attente. Le papa est proche. La famille paraît très épanouie. La dame Kanak devant André reçoit l’argent d’un mandat. Patrick rejoint André dont la file se résorbe plus vite. Le prix du timbre pour la France se monte à cent dix francs, soit un peu moins d’un euro.
Un retrait cash est effectué dans l’enceinte du marché pour acheter un sarong. Patrick choisit comme motif une tortue noire sertie d’or sur fond rouge rubis.
Le Mémorial Américain se dévoile quelques instants plus tard. Il honore les forces américaines stationnées en Nouvelle-Calédonie durant la guerre du Pacifique lors de la seconde guerre mondiale. Un globe de l’hémisphère sud, entouré de colonnes rectangulaires donnant l'apparence du drapeau américain, émerge du sol.
Le couple se promène avant le repas. Un magnifique square composé d’illustres banians, niché entre les voies de l’avenue de la Victoire, interpelle par sa magnificence. Ces arbres, tels des gambadeurs infatigables, sont parés de branches flexueuses aériennes intimement liées tombées au sol qui deviennent racines à leur tour. Une croissance galopante qui offre un canevas entremêlé où chaque entité végétale exprime la vie à sa façon. Aucune comparaison possible tant la diversité des lianes en torsions est multiple. Le banian et sa cascade de troncs est un poète de l’impermanence dans ces cycles de vie à l’interdépendance harmonieuse. L’envergure des arbres est telle que les enfants doivent aimer s’amuser à jouer à cache-cache sous leurs arches protectrices. Une légende raconte qu’en son temps Alexandre le Grand bivouaqua une nuit de pleine lune avec ses troupes à l’abri des troncs et des lianes d’une peuplade de banians. Le couple s’attarde, prend des photos,  médite sur la créativité sans fin de la nature, s’extasie devant l’imagination sans borne de Gaïa. Un papillon noir et blanc se pose sur l’épaule droite de Patrick. Le temps qu’André sorte l’appareil photo de l’étui, le gracieux lépidoptère aux écailles fines et légèrement aréneuses s’est envolé.
Le jardin familial est quitté et la balade se poursuit. À quelques pas, une oasis d’une autre époque apparait dans les constructions ordinaires. André et Patrick ont la sensation de pénétrer dans une faille spatio-temporelle tant le cadre discorde dans le paysage. Ils sont séduits par le charme de l’architecture créole de la bibliothèque publique Bernhein aux bâtisses nichées dans un écrin de verdure tropicale. Informations recueillies, ils apprennent que cet éden littéraire a surgi du passé grâce à la persévérance de Lucien Bernheim qui parvint voici de nombreuses années à faire transférer par voie maritime, de Paris à Nouméa, le pavillon néo-calédonien créé pour l’Exposition Universelle de 1900. A l’intérieur du pavillon, deux escaliers en bois sombre courbés en arc au niveau de l’étage sont disposés symétriquement dans l’atrium central. Les lambris et les piliers blancs moulurés contrastent agréablement avec les diverses rambardes en bois brun. Les carreaux du dallage blanc sont pourvus aux angles de losanges à la nuance assortie à celle du bois. Vers le guichet d’accueil, une grande dame blonde à la chevelure bouclée répond favorablement à la demande de Patrick. Elle lui indique où trouver une librairie dans le centre.
Imprégnés de l’atmosphère coloniale surannée, André et Patrick poursuivent leur marche sur l’avenue Foch. Le village commercial repéré dimanche dernier s’est quelque peu réveillé. Seules certaines boutiques sont ouvertes. Le patio central arboré, pourvu d’une petite allée carrelée bordée de murets en pierres rose orangé, à l’éclat terni par les ans, réclame sans trop y croire quelques retouches pour son embellissement. Constat est fait un peu partout en ville que l’activité commerciale bat son plein uniquement quatre jours d’affilés du mardi au vendredi. Plus loin, devant l’entrée de la Caverne d’Ali Baba, deux léopards surveillent la rue. La façade lambrissée bleu clair de la boutique, les tourelles effilées, coiffées d’un chapeau pointu rose, dressées sur l’auvent bordé d’une balustrade blanche, orientent la pensée vers l’imaginaire des contes de fées.
Rue de l’Alma, André et Patrick entrent dans la librairie Pentecost. Le commerce bien achalandé dévoile une galerie ouverte sur le rez-de-chaussée où Patrick déniche un livre de poésie de Michel Chevrier, un enfant du bocage normand venu s’installer en Nouvelle-Calédonie voici presque trente ans. André repère un livre de Luc Blanvillain dont le titre Mes parents sont dans ma classe l’incite à parcourir quelques pages. Laurence accueille le couple à la caisse un peu avant midi.
En sortant du magasin, André et Patrick décident d’aller s’installer à la terrasse du McDonald’s situé sur l’avenue Foch à quelques pas du mémorial américain. La pluie intermittente décide de son côté d’accentuer sa cadence. Malgré les nombreuses avant-toits sur le parcours le couple arrivé trempé à destination. La salle intérieure climatisée et la terrasse sont combles. La majorité des personnes présentes vient du bateau. André et Patrick s’installent à la table d’un Kanak, coiffé d’une casquette rouge, absorbé dans ses pensées, les restes d’un plateau repas devant lui. Le couple déguste les douceurs. Le chou joufflu déborde de crème. André, les  mains collantes, rince ses doigts sucrés dans une flaque d’eau claire à l’entrée du parking. Contre toute attente, l’eau de pluie est presque bouillante. La sensation est étonnante. Une mouette succède au garçon pour se désaltérer. Après une délectation exquise, deux cappuccinos sont sirotés. C’est la première fois qu’André et Patrick consomment dans un Mc Do. Le ticket de caisse est photographié. Les parents de la table voisine proposent au Kanak les aliments non touchés par leurs enfants. L’homme, après avoir échangé un regard avec le papa, les grignote lentement. André se demande si le plateau devant lui est bien le sien. Il imagine l’homme, aux ressources probablement limitées, venir  souvent s’immerger dans l’ambiance animée du restaurant pour oublier une possible précarité et se sentir entouré. Cerise sur le gâteau, la générosité de cette famille attentive. Le Kanak bavarde à son rythme avec André et Patrick. Il pose des questions sur leur présence à Nouméa. André peine à comprendre son parlé créole aux accents kanak. Sur le pavé de la terrasse un moineau sautille de long en large et persévère pour trouver de quoi becqueter. Les minutes s’écoulent dans le bien-être. En quittant le fast-food Patrick remarque une plaque dans la végétation évoquant l’inauguration du restaurant par le maire de Nouméa il y a vingt-deux ans.
Tout proche, André et Patrick entrent au musée territorial de Nouvelle-Calédonie où l’exposition temporaire Kîbô pétroglyphes du pays Kanak retient l’attention. Patrick achète un petit journal imprimé sur fond vert d’août 1992 qui traite de l’archéologie de l’île. Une pièce de cent francs change de main. André prend quelques notes tirées d’un ouvrage sur l’histoire de l’archipel de Vanuatu.
Plus loin sur l’avenue Foch un citadin lance au couple Bonjour les garçons ; étonnant ! La familiarité des îles est inconnue dans la métropole. La place des cocotiers est traversée. Une envie de farniente incite le couple à chercher un café ouvert le samedi après-midi. La fermeture est courante le samedi après le déjeuner. Rues et ruelles sont arpentées au hasard tout en se promenant sans hâte. Le chocolatier Morand est fermé tout comme le musée de la ville en fin de travaux ; des machines anciennes rouillées, à l’usage incertain, sont prises en photo au travers des grilles. La machine à café des Petits Choux vient de tomber en panne. Finalement le couple aboutit au bord de l’eau, non loin de la gare maritime. Trois cafés sont alignés sur le rivage. Seul le café restaurant La Sorbetière est encore ouvert. André et Patrick s’installent à la terrasse. Un jeune couple asiatique se restaure avec une crêpe salée. Tout comme Patrick, la jeune femme sirote un café noisette servi dans une tasse conique transparente. André teste la saveur d’un jus d’ananas, mangue et menthe. Hormis les quelques passagers encore à terre, le bord de mer est désert à l’heure de la sieste.
Avant de regagner le navire avec l’une des dernières navettes, André et Patrick vont dépenser leurs derniers francs dans le marché de la gare. Le tampon de bienvenue à Nouméa du 28 janvier est apposé sur le calepin d’André. La majorité des étals est désemplie. Quelques commerçants assidus attendent le départ de la dernière navette. Un porte-monnaie en soie carmin cousu d’une petite tortue grise en plastique est acheté pour quatre cent francs. La monnaie restante est donnée à la marchande pour la cagnotte d’un enfant.
Trois jeunes passagers en short, bloqués au contrôle à l’entrée du port autonome, sont amenés à monter dans le car pour pouvoir retourner sur le navire. Une fois dans la cabine, André charge les photos sur l’ordinateur et commence la narration de la journée. Patrick œuvre sur le sien. Une pause boisson chaude au café de la Promenade, au son de la guitare, s’intercale dans l’après-midi. Les passagers présents dans la file d’attente fluctuante font la part belle aux tranches de pizzas qui surfent sur le peloton de tête du grignotage où le sucré et le salé se côtoient avec insouciance. Dans l’ascenseur qui remonte le couple, une jeune fille au minois asiatique porte un superbe ensemble coloré aux nuances bleutées, probablement acheté hier sur l’île mystérieuse. Sa longue chevelure noire nattée harmonieusement hier sur l’île mystérieuse arbore une fleur en soie. Le navire a levé l’ancre. Une vedette mystérieuse côtoie le flanc à tribord pendant un certain temps. L’écume mousse impétueusement autour de l’embarcation très proche de la coque. Le jour décline lentement sur l’océan, le soleil disparait progressivement à l’horizon. Des strates de nuées se parent d’or autour de l’astre baigné, tel un volcan, de lave liquide incandescente.
Le dîner d’André et Patrick se déroule de manière frugale au buffet. André croque des arachides en savourant une banane bien mûre. Des cerises charnues cuitent dans leur jus terminent la collation des deux garçons. Patrick les escorte d’une boule de glace vanille.
Un concert d’Elton Jack est annoncé au théâtre à vingt heures trente. Le couple s’installe au quatrième rang à côté des jeunes Tasmaniens. L’artiste joue au piano des titres du répertoire d'Elton John. Il chante sans harmonie et d'une voix disgracieuse, braille, crie et massacre les œuvres de Sir Elton. Après trois interprétations les oreilles d’André refusent d’en entendre plus ; il retourne à la cabine en traversant le pont cinq bruyant lui aussi.
Il s’offre un temps de détente en lisant le journal du musée avant le retour de Patrick qui confirme la piètre qualité du spectacle musical.

La mélodie des rêves invite le couple à entrer dans son royaume… 







































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