A l’issue des rites matinaux, une brume vaporeuse en suspension dans
l’air intrigue André. Il lève la tête et s’aperçoit en souriant qu’il s’agit de
la fumée générée par la grosse cheminée du bateau. Les volutes en spirales effectuent
une courbe gracieuse pour venir lécher les vagues aux crêtes turbulentes.
Le navire glisse paisiblement sur l’océan. Au buffet, lors du
petit-déjeuner, un spectacle grandiose s’offre au regard à la poupe. Un large sillon
argenté scintillant tracé sur les flots miroitants par la générosité de l’astre
solaire rivalise avec la beauté du sillon écumeux et spumescent laissé par le
passage du vaisseau des mers.
Le vaste espace du petit-déjeuner est silencieux. Seules quelques personnes
sont présentes. La soirée de la plupart des passagers s’est probablement étirée
tard dans la nuit pour profiter au maximum de la croisière qui se termine. En
revenant à la cabine, André et Patrick constatent qu’un croissant au beurre lâché
sur la moquette est toujours là ; il est probablement tombé d’une assiette
très chargée. Patrick est pris en photo devant la porte pour se souvenir du
numéro de la cabine.
La matinée se déroule paisiblement. Ecriture, lecture et surf sur la
toile internet ont captivé majoritairement sa trame.
Lors du déjeuner au buffet, Sandra, qui prend son repas en compagnie d’un
couple à une table voisine, vient saluer André. A son retour du buffet, Patrick
va lui présenter ses civilités. Elle est contente que la croisière d’achève. La
présence de ses filles lui manque. André savoure des pâtes en forme de petits
calices avec de la sauce au pesto. Sa collation terminée, il promène son regard
sur les tables voisines. Il remarque depuis le début de la croisière que nombre
de passagers apprécient en dessert la texture gélatineuse de gelées rouges ou
vertes servies dans de petites verrines en plastique transparent.
A quatorze heures Patrick se rend au théâtre pour voir le film d’animation
Kung Fu Panda des studios DreamWorks diffusé en trois dimensions. Il
retrouve avec plaisir les aventures de l’attachant Po.
De son côté André s’absorbe agréablement dans l’écriture tout en
ciselant et en émaillant certaines phrases grâce à la richesse du vocabulaire de
la langue française. Certains mots à l’usage démodé retiennent sa faveur. Exprimer
exactement, fidèlement une pensée où une image mentale sous forme de mots est
un art apprécié, générateur d'enthousiasme. La fenêtre du balcon est ouverte et
le tintamarre du pont douze entre dans la cabine avec force décibels. Il finit
par s’épuiser et le silence revient. Le clapotis des vagues peut à nouveau se
laisser entendre et bercer l’ouïe du narrateur.
Une pause boisson chaude enjolive l’après-midi. Rosario joue de la
guitare sur la Promenade. Proche de lui, contre le mur, un peintre en bâtiment
teste une nuance de bleu indigo sur le mur en pierre blanche. André et Patrick devisent
sur le livre de Dino Buzzati Le désert
des Tartares dont Patrick vient d’achever la lecture. L’ouvrage aborde le
thème du gouffre de la routine ; ces mêmes gestes, ces mêmes comportements
et attitudes, ces mêmes schémas journaliers répétés des milliers de fois. Quand
une porte s’ouvre pour d’autres opportunités, la plupart des humains résiste à
l’appel du changement, repousse la nouveauté et refuse d’en franchir le seuil.
Préfère-t-elle rester dans le confort du connu, des habitudes, en prétextant
parfois qu’il faut savoir se contenter des petits plaisirs. Quoi qu’il en soit,
la mort est au bout du chemin. Ne vaut-il pas mieux bousculer la routine,
sortir d’une sécurité toute relative pour embrasser une bienheureuse insécurité
où tous les possibles peuvent advenir. A chacun alors d’adapter la qualité de
son regard quand des circonstances défavorables perturbent l’égo en générant inconfort
et tourment. Quel est le plus grand risque ? N’est-ce pas celui de mourir ?
Que la vie soit routinière ou innovatrice, la mort survient toujours, et pas seulement
quand la vieillesse s’empare du corps. Chaque jour est susceptible d’être le dernier.
En fin d’après-midi une promenade sur le pont douze s’offre aux deux
français. Sur le grand écran le film d’animation endiablé The Secret life of Pets est en cours de diffusion. La bande sonore
est aussi déchainée que la vie trépidante des animaux de compagnie. Le passager
asiatique amoureux des couchers de soleil, repéré maintes fois par Patrick, est
à nouveau présent sur le pont avec son appareil photo élaboré. Un trépied lui
permet de prendre des clichés avec une précision toute professionnelle.
Le disque solaire est assailli par une armada de nuages noirs qui l’assiège
en position groupée. La noirceur de leurs atours assombrit le ciel dans une
vision menaçante. Une fine bande dorée perdure à l’horizon comme prise en étau
entre la nappe bleu marine de l’océan et l’envergure dantesque des nuages. Une
trouée permet à la clarté ambrée d’accentuer la profondeur scénique du grandiose
phénomène atmosphérique.
A plusieurs reprises dans la journée Patrick a photographié le ciel. Le
jour durant, la valse des nuages a offert un spectacle d’une grande diversité
où les nuées, aux formes et aux tailles inégalées, ont rivalisé de créativité
et de magnificence.
Un festin d’inspiration indienne est présent au buffet. André teste la
saveur de différents mets sans trop connaître leur appellation. Patrick termine
son repas avec une coupelle de crème anglaise et de fritures de chair de banane
juteuse accommodées d’une boule de glace au chocolat. André chancelle et se
lance dans la dégustation de deux bouchées à l’onctueuse pulpe de banane.
Un spectacle musical est annoncé au théâtre avec les danseurs et chanteurs
de la troupe du navire. Le show s’annonce haut en couleurs avec des décors
superbes et créatifs. Du cabaret Moulin
rouge parisien aux studios de Bollywood,
en passant par le générique de la Panthère
Rose, la revue se promène un peu partout sur la planète pour offrir aux
artistes d’arborer de multiples costumes de scènes tous plus attrayants les uns
que les autres.
L’esprit baigné de couleurs et de beauté, André et Patrick pénètrent avec
allégresse au pays des rêves…
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