A l’aube le navire approche de Suva la capitale des îles Fidji.
L’étrave célèbre la belle croisière et son plaisir de ses lents voyages dans
cette mer de cobalt aux chaudes eaux cristallines. Le sable blanc des plages et
la végétation tropicale de l’île verdoyante n’ont plus de secret pour elle.
André tire le rideau du balcon à six heures du matin. Aux confins de
l’horizon, où le ciel et l’océan paraissent se rencontrer, une partie du disque
solaire est perceptible. L’astre dans un écrin d’or, auréolé d’un essaim de
nuages groupé, patiente la rotation de la Terre pour inonder de ses lumineux
rayons les vagues encore endormies.
Après sept heures trente le navire glisse latéralement sur l’eau. Au
large, la proue rouillée d’un bateau échoué pointe vers le ciel dans une vision
de naufrage oublié. Il s’aligne le long du quai des rois. Tout comme à Lautoka,
la bienvenue au port est écrite en anglais sur la toiture inclinée des installations.
Lors du petit-déjeuner, où les bananes sont simplement restées dans
les armoires froides pour éviter la rafle des passagers, André suit du regard
la valse des assiettes tenues par les passagers en mouvement. Bacon, saucisses,
œufs brouillés et cuits durs, croquettes de pomme terre sont à l’honneur parmi
la nourriture abondante qui arrive sur les tables.
La matinée s’écoule dans la cabine. Les bruits de la ville aux
multiples sonorités entrent par la porte ouverte du balcon. Les activités du
port de commerce, les mouvements des bus dans la gare terminale, située à une
encablure du port, et le ballet des voitures avec son cortège de coups de
klaxon génèrent un capharnaüm auditif. Heureusement
l’air chaud extérieur, qui tempère la climatisation détraquée, supplée avantageusement au manque de confort.
A midi André et Patrick déjeunent au Windjammer Café. Contrairement à hier la fréquentation est déjà
plus importante. Divers passagers, comme Sandra qui vient se joindre à ses
nouveaux amis, sont restés à bord. L’attrait du centre-ville de Suva, outre la
ribambelle de commerce, est relativement limité. André revient du buffet avec
un steak végétal, apparu comme par magie au buffet, agrémenté de sauté
d’oignons. Une coupelle de riz blanc et de byriani
de chou-fleur accompagnent le mets, rare sur les navires. Patrick en profite
pour se préparer un burger végétarien. Sandra a passé une bonne partie de la
matinée à la salle de gym. Nage et farniente au bord de la piscine sont au
programme pour son après-midi. Elle annonce que demain c’est la fête nationale
en Australie. Jour férié depuis 1946, elle célèbre l'unité nationale et
commémore l'arrivée des européens en janvier 1788. Une grande Party, une fête, s’annonce demain sur le
navire. Sandra s’intéresse au programme de la soirée. Patrick lui parle de la
soirée opéra au théâtre. Hésitante sur la compréhension, André mime Bianca
Castafiore, un des personnages récurrent des aventures de Tintin, qui lui
déclenche un grand fou-rire.
André et Patrick descendent à terre après treize heures. Un nuage
ventru s’aventure en dessus du port et lâche des gouttes de pluie sur les
passagers qui sortent du navire. A la sortie du port des étals alignés et
abrités proposent des souvenirs et des articles de l’artisanat local. Une jeune
femme souriante qui vend de magnifiques tortues faites mains, vêtue
d’une robe en toile à motifs au bleu turquoise dominant, se prête volontiers à
la prise d’une photo après le bula
chaleureusement prononcé par André. Il repère ensuite un magasin Courts ; un frère de celui de
Lautoka.
André et Patrick suivent la rue Scott.
Un fidjien s’adresse à André et lui demande de quel pays il vient. La réponse
est incomprise. Il sort alors une carte et André pointe son doigt sur la France
et sur le point représentant la ville de Genève. L’homme, souriant, est
satisfait. Voilà un citadin bien organisé.
A l’angle avec Central Street, le parc Ratu Sukuna Park invite à une balade au bord de l’océan. De grands
arbres, dont des flamboyants et des palmiers, aux amples branches magnifiques,
ceinturés d’un parterre circulaire fleuri en pierre noire peinte de courbes
blanches façonnées en forme d’écailles, déploient leurs feuillages avec grâce
pour offrir ombre et fraicheur. L’étendue d’herbe tondue est parsemée de-ci de-là de superbes bancs à la forme design très accueillante. Le
dossier est composé de deux triangles métallique allongés qui se marient sur un
de leurs côtés. L’un est traversé de lamelles de bois ocre rouge mahogany et
l’autre est paré d’un treillis en métal de couleur verte assorti à l’armature
des accoudoirs arqués et aux deux piètements circulaires boulonnés sur un rectangle
de béton crème. André teste l’assise qui s’avère confortable. Une bien belle
réalisation. Murets, étoffés par endroits de planches en bois mahogany pour
s’asseoir, tables en pierre aux bancs attenants, parterres de fleurs, petites
allées empierrées confèrent un charme fou à ce petit parc bien fréquenté par
les citadins.
André et Patrick marchent ensuite sur la route Victoria Parade bordée d’anciennes bâtisses dont la bibliothèque
Suva City Carnegie Library aux façades en cours de rénovation. Le regard d’une fillette assise à
l’arrière d’une voiture juste garée au bord du trottoir croise celui d’André.
Elle lui offre un ravissant sourire. Un bref passage dans une pharmacie pour
acheter, vainement, du pure gel d’aloe vera permet à André de dire en sortant Vinaka, merci en fidjien. Plus loin le
restaurant chinois Vine Yard Palace
fête sa réouverture après travaux et les passants sont invités à entrer ;
peut-être lors du retour des deux promeneurs qui se dirigent vers le jardin botanique. Précédé du vaste
complexe art déco des bâtiments gouvernementaux imposants
et plutôt austères, Albert Park se
profile à l’horizon où des jeunes gens jouent au ballon.
En face, de l’autre côté de la chaussée, André apprécie la façade
blanche du Grand
Pacific Hotel. Il fut une
icône du Pacifique Sud au siècle passé. Entièrement rénové, l'hôtel à l’architecture
coloniale fascinante a rouvert ses portes voici deux ans, l’année du centième anniversaire
de son ouverture. Il reprend ainsi sa place de vieille dame du Pacifique.
A l’angle du parc, en bordure de la route Cakobau road qui jouxte le jardin botanique Thurston Gardens, un petit rectangle bétonné est garni d’appareil
de musculation où des ados s’entrainent sans se préoccuper de la chaleur. Le
soleil joue à cache-cache avec les nuages.
André et Patrick décident d’entrer dans le Jardin Botanique Suva, rebaptisé voici quarante ans en l’honneur du
cinquième gouverneur des îles Fidji Sir
John Bates Thurston, malgré le souvenir de piqures aux jambes d’insectes invisibles
lors de leur précédant passage. Cette fois André porte un pantalon de toile
thaïlandais. La magnificence des arbres vénérables dont maintes racines
tentaculaires rampent sur le sol, la beauté des fougères arborescentes et la
diversité de la flore locale donnent une sensation de petit paradis tropical au
jardin. Plus vaste autrefois il intégrait une magnifique demeure devenue la
maison du gouvernement. Le jardin est étoffé de tables et de bancs en pierre, de
kiosques et d’une tour à l’horloge, flanquée d’un pavillon octogonal, érigée en
mémoire du premier maire de Suva Gabriel J. Marks.
Pour la petite histoire, le maire et son épouse moururent en 1914 lors
du naufrage du navire Empress of Ireland.
Dans la nuit du 28 au 29 mai, dans un épais brouillard sur le fleuve
Saint-Laurent, le navire fut violemment éperonné par le cargo Storstad. Il coula en
une quinzaine de minutes entrainant la mort de centaines de personnes.
Après un passage sur la terrasse couverte du musée, où de l’artisanat
est à vendre à côté d’un café nouvellement ouvert, André et Patrick prennent le
chemin de la sortie. Un vieux monsieur, attablé dans le parc, lève la main dans
un chaleureux geste de bienvenue. La salutation est rendue avec des bula.
Ils suivent à nouveau Victoria
Parade pour revenir vers le centre-ville. Ils sillonnent quelques rues dont
certaines grimpantes. De nombreux citadins croisés portent le sulu. Le ciel se couvre de nuages noirs.
Le couple se dirige vers le marché couvert situé dans l’enceinte du port avant
de remonter à bord du navire. André souhaite acheter une banane Vudi. Le marché, peut-être plus petit
que celui de Lautoka, regorge aussi de nourriture en abondance. Les affaires
ont bien marché car des étals sont presque vides. Les allées sont sillonnées. André
trouve un étal où des bananes Vudi
sont vendues ensemble dans des assiettes plastiques colorées disposées sur les
feuilles de journaux qui tapissent la planche du comptoir.
L’homme et la femme présents, à l’écoute d’André, sont tout à fait
disposés à lui vendre une seule banane, ripe,
mûre comme il le sollicite. La commerçante s’agenouille, glisse la main au travers
d’un rideau fixé le long du plateau de l’étal, effectue une sélection et sort
le fruit calibré à la taille de la poche du pantalon en toile de son client ;
la banane devant monter incognito à bord. A défaut de pouvoir plonger la variété
plantain quelques minutes dans l’eau bouillante pour la cuisson, elle précise
que pour la manger crue il convient d’attendre que la peau soit toute noire. Une
photo d’André, qui tient fièrement la banane, est prise entre le couple
charmant et attentionné qui demande avec intérêt la provenance des visiteurs. Un
dollar fidjien est donné pour le paiement. Des sourires ponctuent la transaction
presque familiale.
Une file d’attente est constituée devant la passerelle du navire. Les
nuages décident d’être plus généreux et une pluie fine commence à tomber. André
et Patrick montent à bord légèrement mouillés.
Un temps de détente est apprécié au café de la Promenade autour d’une
boisson chaude. Une autre file d’attente, au sec cette fois, est intégrée par
des voyageurs qui souhaitent grignoter une part de pizza, un cookie ou un autre
aliment gratuit à la disposition des passagers.
A dix-sept heures le navire lève l’ancre et s’éloigne de la bruyante
Suva. Les photos prises dans la journée sont chargées sur les deux ordinateurs.
André commence la narration du déroulement de la journée tout en surfant sur le
web selon son inspiration. Les nuages se promènent dans le ciel et s’amusent à
dessiner différentes figures prises en photo par Patrick.
Le dîner dévoile ses surprises à dix-neuf heures. André choisit un
repas de douceurs. Il déguste une part de gâteau au chocolat agrémentée d’amandes
effilées, de rondelles de banane, d’une boule de crème glacée au chocolat et de
quelques arachides. Patrick apprécie des légumes en sauce sur du riz blanc
avant de savourer deux boules de glace vanille escortées de pulpe charnue d’abricot.
La soirée au théâtre offre de découvrir le talent de la célèbre
soprano australienne Emily Garth. Très à l’aise sur scène, elle interprète des
airs d'opéra entrecoupés de numéros musicaux populaires qu’elle anime avec le
charme d’une diva ludique. L’artiste change de tenue en cours de spectacle. Une
longue robe bleue froufroutante précède un fourreau avec traine zébré de bandes
blanches et noires pailletées d’argent. La participation à sa prestation de l’auditoire
et de divers spectateurs enchante l’assemblée qui applaudit à tout rompre.
Avant d’entrer dans les bras de Morphée, André et Patrick reculent d’une
heure les aiguilles de l’horloge de voyage…
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