Au lever, des nuées graciles, subtilement argentées,
traversent le ciel bleu azur de Brisbane pour se rendre sur les rivages de la Côte
d'or. Il reste entièrement dégagé jusqu’à l’apparition en milieu de matinée
d’une escouade de nuages blancs cotonneux qui fait une entrée remarquée.
Après onze heures trente, André et Patrick se
rendent sur Adelaide Street pour prendre le bus. En chemin,
de temps à autre, un vent relativement frais vient tamiser la chaleur élevée.
Les arrêts de bus qui jalonnent la rue sont rapprochés. Le réseau est très
étoffé en ville. Le Stop 44 non loin
du City Hall est atteint. Un premier bus est manqué de peu. La grille des
horaires annonce un départ toutes les dix minutes. André s’assoit sur un banc.
Un employé de la ville passe sur le trottoir avec un vacuum cleaner à roulettes, un aspirateur industriel vertical aussi
grand que lui. Le tuyau flexible lui permet d’accéder partout où des déchets
sont à enlever. André sourit devant la marque Glutton de l’appareil qui
se traduit en français par le mot glouton.
A midi, André et Patrick sont à bord d’un bus de
la ligne 199 qui traverse rapidement
le pont Victoria. Ils suivent du
regard la rue Melbourne qui défile
sous leurs yeux. Un jeune homme a pris place sur un siège à leur droite un rang
vers l’avant. Outres plusieurs piercings, la figure et le cou du garçon sont
garnis de tatouages ; la peau du visage s’est presque complètement évanouie
sous les dessins. Le lobe du pavillon de ses oreilles, telle une pratique aborigène,
a été percé et la peau distendue pour recevoir un anneau de quelques trois centimètres
de diamètre. André est confondu en imaginant que les tatouages sont définitifs.
Patrick lui explique que ceux-là sont temporaires. Une dizaine de minutes plus
tard, ils descendent au Stop 7 sur Boundary Street. Quelques pas suffisent
pour prendre à droite dans la rue Vulture
où un Govinda’s est annoncé au numéro
quatre-ving-deux. Une surprise attend le couple. Le restaurant est situé au
premier étage. Les marches de l’ancien bâtiment sont raides et nombreuses.
André préfère éviter de les grimper. Le couple retourne sur Boundary où il a repéré un Vege Rama depuis le bus. Contre toute
attente, le comptoir alimentaire présent dans les deux autres établissements
de Ruchi est inexistant ; seule
la formule restaurant est proposée. Qu’à cela ne tienne, André et Patrick
reviennent sur leur pas pour déjeuner chez Samir
Haddad’s Street Falafel, un comptoir alimentaire remarqué en venant le long
du trottoir. Ils sont accueillis par Cécilia, une jeune française qui, comme Jean-Lou
à Sydney, voyage en Australie avec un visa vacances-travail. Originaire de
Tour, elle habite à Paris. Installés à une petite table carrée un peu bringuebalante
sur le trottoir, André et Patrick savourent des falafels moelleuses cuites sur
l’instant. Elles sont accompagnées d’hummus servi dans des barquettes individuelles.
Durant le repas, le jeune homme aux tatouages passe en coup de vent tout en s’exprimant
avec animation au téléphone. Avant de reprendre leur chemin, ils bavardent
quelques instants avec Cécilia. Ses parents sont venus de France pour lui
rendre visite à Brisbane. Sa prochaine étape sera Melbourne avant un itinéraire aux Philippines.
André et Patrick retournent sur Vulture Street. Avant d’atteindre la
rue, au travers de la vitrine d’un commerce fermé, André admire un galion
espagnol flamboyant intégré dans un lustre blanc original. Le long de Vulture des maisons coquettes et des
flamboyants épanouis sont admirées. La fresque 52 on Vulture est photographiée ; un visage de femme à la
longue chevelure en comète domine dans un univers galactique. Un terrain vague
sur la droite va devenir en cours d’année un parc d’agréments pour les
habitants du quartier. A l’angle avec Hardgrave
Road, ils entrent chez Sôl Breads.
La salle est animée et une table est encore libre. Ils s’y installent pour
siroter chacun un cappuccino servi dans une tasse en porcelaine vert émeraude
par une gracile jeune fille blonde en short et tee-shirt. Sous la soucoupe, il
est écrit made in PRC, fait en
République Populaire de Chine. Le commun made
in China serait-il en train de disparaitre. André promène son regard sur
les visages des convives tout en sirotant son café dont l’écume, gorgée après
gorgée, dessine une portée musicale sur la bordure intérieure de la tasse.
Quatre dames entre deux âges, pimpantes et détendues, discutent agréablement
tout en prenant leur temps pour déjeuner. Présentes à l’arrivée du couple,
elles seront encore là à son départ. Un groupe de cinq asiatiques arrive et
prend place à une table qui se libère. Les arrivants paraissent habituer au
café-restaurant car une jeune dame, vêtue d’une superbe robe seyante aux motifs
circulaires en nuances d’ocre et de noir, se rend directement vers une armoire
froide pour prendre une bouteille d’eau du robinet et des verres frais.
Après une quarantaine de minutes, André et
Patrick sortent de ce lieu de charme après l’achat de deux muffins pour le
dîner. En face de Sôl Breads, de
l’autre côté de la rue Hardgrave, ils
entrent chez Mick qui tient un commerce
réputé de nuts, de noix fraiches.
L’achalandage est très diversifié et les prix au détail probablement les plus
bas de la ville. André s’émerveille de toute cette diversité et de cette abondance
rendue possible par la richesse végétale de la Terre. Mike lui permet après une
note d’humour de prendre des photos à l’intérieur du petit magasin. Une information
bien visible en dessus des rayonnages raconte une histoire vraie rendue possible
par la chance et les circonstances.
Lors de l’exposition universelle, une limousine
s’arrête à l’angle des deux rues devant le magasin Mick’s Nuts le mardi 10 mai en milieu d’après-midi. Le chauffeur
ouvre lentement la porte de la somptueuse automobile noire pour laisser sortir
un couple d’une cinquantaine d’années, au maintien majestueux et à l’élégante
prestance. Mike, fasciné, l’accueille dans son humble boutique avec déférence
et courtoisie sans connaître son identité. Le chauffeur reste sur le pas de la
porte. Depuis le comptoir, Mike constate que les deux personnes s’appellent discrètement
par leur prénom. Katharine et Edward bavardent complaisamment avec Mike avant
de lui acheter des noix de macadamia pour les emporter en Angleterre. Une fois
le règlement effectué, le couple remercie Mike avec le sourire et remonte en
voiture. Quand le chauffeur referme délicatement la porte, Mike lui demande
s’il peut connaître l’identité de ces deux personnages énigmatiques. Le
chauffeur sourit imperceptiblement et annonce devant le visage abasourdi du
commerçant qu’il s’agit du Duc et de la Duchesse de Kent.
Avant de sortir de cette corne d'abondance, il
achète une boite d’un mix de morceaux de noix amalgamés par du miel. André et
Patrick se rendent ensuite à l’Alliance Française de Brisbane. En quittant le
magasin, ils suivent la rue Vulture à
gauche pour prendre Montague Road à
droite. Une dizaine de minutes plus tard, ils arrivent à destination à l’angle
de la rue Jane. Le centre culturel
français est modeste et les ouvrages disponibles en français très limités. Patrick
pensait pouvoir acheter un livre, ceux emportés étant pratiquement tous lus.
Bredouille, le couple sort en remerciant la charmante hôtesse désolée. Il
décide de revenir à North Quay à
pied. Il marche lentement sur Montague
sous un soleil ardent. En chemin des
fresques sont admirées. Au niveau du pont Go
Beetween, à l’angle de Boundary
Street, le Queensland Theatre
dévoile son existence pour les amateurs de théâtre que sont André et Patrick.
A l’angle avec la rue Hope, la bâtisse blanche aux moulures en pierre rechampies en noir
du restaurant The Milk Factory
captive le regard d’André par son côté théâtral. La demeure, à la façade angulaire,
à la porte d’entrée dans le pan coupé, à la véranda du premier étage équipée
d’une rambarde en fer forgé blanc ciselé, au porche qui abrite les trottoirs sur
toute la devanture, évoque le romantisme des résidences de bord de mer avec ses
artefacts nautiques présents sur la toiture ouvragée.
Les mâts du pont Kurilpa se dessinent au proche horizon. La route Montague dépose André et Patrick directement
devant le Goma, la Galerie d’Art
Moderne. Ils décident d’aller se désaltérer au café de la librairie de
l’état situé à une courte distance. L’éléphant et la souris sont salués dans
leur immobilité. Ils s’installent en terrasse à une table haute carrée. Les
pieds sont posés sur les traverses en aluminium des tabourets à l’assise en
skaï rouge fatigué. Lauren leur apporte
un thé noir Earl Grey et un thé rouge
Kalahari dans de petites théières
blanches. André apprécie la saveur du rooibos tout comme le souffle continu du
vent qui rafraichit en décoiffant plaisamment les cheveux. Les minutes défilent
dans le bien-être. André et Patrick sont des observateurs anonymes.
Les étudiants vont et viennent. Les uniformes varient en fonction des
différentes écoles de la région. L’harmonie des couleurs et des découpes est
parfois surprenante. Un étudiant aux cheveux châtains, en jogging noir et en
polo prune, pieds nus dans des chaussures basses, allongé sur un muret vert
menthe à l’angle du café, sort d’une sieste. Il baille, il sourit au couple qui
le regarde, il sort un cahier et commence à écrire de sa main gauche. La
consultation d’une revue s’intercale dans son ouvrage. Au moment de son départ,
il enlève ses écouteurs, les range dans son sac à dos noir et s’élance sur sa
planche à roulettes vers la place Stanley ;
au revoir bel étudiant d’un jour.
Durant la soixantaine de minutes qui s’écoulent, le
mouvement des étudiants et des visiteurs de la bibliothèque est incessant. Un
passage à la proche librairie offre à Patrick de découvrir le livre original Arrival de Shaun Tan où la poésie oublie les mots pour s’exprimer par des images.
Le lecteur entre dans un voyage silencieux conté par une suite de dessins
imaginaires ; il façonne lui-même dans son esprit les dialogues selon son
ressenti. Le prix du meilleur album a été attribué à cette œuvre au Festival
d'Angoulême voici neuf ans. André feuillette deux livres sur l’histoire de
l’Australie dont l’ouvrage Australain
Icons de Peter Luck. Le livre de Shaun est acheté avant de quitter
l’attrayante boutique.
André et Patrick retournent à la tour Regis en
suivant le pont William Jolly. André
lève la tête ; il est charmé par la silhouette d’un branchage vert épanoui
dont l’éclatant relief se dessine sur un nuage cotonneux dans l’azur du ciel.
Une fois dans l’appartement les stores blancs
sont enroulés ; le soleil est caché par des rinceaux, damasquinés de gris,
de bleu et d'argent, qui s’amusent à changer de formes, de tailles et de nuances.
De temps à autre, quand le regard d’André s’échappe de l’écran de l’ordinateur,
il voit des boucliers, des armures, des torrents et bien d’autres
interprétations tant la vitesse du vent modifie les créations éphémères. Dans
la messagerie, il découvre un message de Daniel où une photo jointe dévoile son
visage et celui de leur mère Lucienne. Son frère le remercie de son attention
pour son anniversaire, témoignée hier dans un mail envoyé avec une photo de
Patrick et de lui prise au Doctor’s Coffee.
Lors du diner, André s’étonne du résultat hâtif
du jugement de Lionel qui lui semble
avoir été dicté par l’émotionnel de bien des participants et intervenants de
l’affaire criminelle. Pour Patrick le mot vengeance est synonyme de jugement.
La possibilité de faire appel permet de porter le dossier devant une autre cour
éloignée où l’émotionnel est absent. André pense à la fillette de Lionel et Tara qui a été probablement l’otage de bien des enjeux dans cette affaire.
A aucun moment son avis n’est entré en jeu.
Lors du soleil couchant, à la gauche du mont
Coot-tha, une mer de corail inonde les terres intérieures…