mardi 28 février 2017

Brisbane - West End



Aujourd’hui c’est mardi-gras. Je n’ai pas trouvé de manifestation particulière à Brisbane pour fêter le carnaval.
Le ciel semble partagé en deux. Vers le sud, un voile grise s’étend jusqu’à l’horizon et au nord un azur resplendit avec la dérive de quelques nuées d’une grande élégance qui laissent trainer des rubans de soie beige. 

Extrait : Réveillé par les chants
Le rêve où repose le dormeur
Est alors transparent. L’homme s’agite, cherche
À tâtons les outils de l’attention – presque dans l’espace.
Tomas Tranströmer

Nous partons de l’appartement vers les onze heures et demie. Nous arpentons George street jusqu’à Adélaïde Street. Nous attendons au stop 44 pour prendre le bus 199. Ce dernier traverse Victoria Bridge pour s’enfoncer dans West End. Nous longeons la fameuse Boundary Street et nous nous arrêtons au stop 7.
Nous constatons que le restaurant Govinda’s Vegetarian sur Vulture Street se situe au premier étage. Les escaliers étant raides, André préfère aller à un autre établissement. Nous retournons sur Boundary Street. Finalement nous mangeons dans un Street Fallafel au bord du trottoir sur une table à l’ombre du soleil. Des gros nuages défilent comme des chars de carnaval. Une française nous accueille, elle travaille à Brisbane dans le cadre d’un voyage-emploie. Après, elle va à Melbourne pour quelques semaines puis un saut aux Philippines.
Ensuite, nous remontons la rue jusqu’à Vulture street pour atteindre le café Sol Breads (Vegan Patner) où nous dégustons chacun un cappuccino. Devant nous, une table est prise d’assaut par cinq jeunes asiatiques, trois filles et deux garçons. Puis, nous entrons dans la boutique Mick’s Nut en face du café.
Après cette intermède, nous longeons Montaigu street jusqu’à l’Alliance France. La librairie française vend uniquement des manuelles d’apprentissage de notre langue. La dame à l’accueil me montre un don de deux sacs. Les ouvrages sont un peu vieillots.
Nous continuons sur Montaigu street jusqu’au Goma. Nous prenons le thé dans le Café de la state Library. Un jeune homme effectue une sieste dessus le mur de l’établissement. Nous faisons un tour dans la librairie de la bibliothèque et je trouve un ouvrage intéressant : The arrival de Shaun Tan, illustrateur australien, né en 1974 à Fremantle.
Une grosse formation nuageuse s’avance sur le Mount Coot-Tha qui occulte totalement le soleil descendant. Le ciel d’azur rapetisse au fur et à mesure de la progression des nuées. Dans les confins, les terres restent lumineuses. Une fine écharpe violine s’étale sur le sol sombre. Puis quelques nuages s’éclairent de teintes rosâtres. Puis le rideau s’abat sur le spectacle coloré.
Vers le nord, la formation nuageuse s’obscurcit et quelques éclairs de chaleurs éclairent en une fraction de seconde les sommets des nuées. L’orage reste confiné derrière les collines loin de Brisbane.

Bonjour Cécilia, bonjour Mick...

Au lever, des nuées graciles, subtilement argentées, traversent le ciel bleu azur de Brisbane pour se rendre sur les rivages de la Côte d'or. Il reste entièrement dégagé jusqu’à l’apparition en milieu de matinée d’une escouade de nuages blancs cotonneux qui fait une entrée remarquée.
Après onze heures trente, André et Patrick se rendent sur Adelaide Street pour prendre le bus. En chemin, de temps à autre, un vent relativement frais vient tamiser la chaleur élevée. Les arrêts de bus qui jalonnent la rue sont rapprochés. Le réseau est très étoffé en ville. Le Stop 44 non loin du City Hall est atteint. Un premier bus est manqué de peu. La grille des horaires annonce un départ toutes les dix minutes. André s’assoit sur un banc. Un employé de la ville passe sur le trottoir avec un vacuum cleaner à roulettes, un aspirateur industriel vertical aussi grand que lui. Le tuyau flexible lui permet d’accéder partout où des déchets sont à enlever. André sourit devant la marque Glutton de l’appareil qui se traduit en français par le mot glouton.
A midi, André et Patrick sont à bord d’un bus de la ligne 199 qui traverse rapidement le pont Victoria. Ils suivent du regard la rue Melbourne qui défile sous leurs yeux. Un jeune homme a pris place sur un siège à leur droite un rang vers l’avant. Outres plusieurs piercings, la figure et le cou du garçon sont garnis de tatouages ; la peau du visage s’est presque complètement évanouie sous les dessins. Le lobe du pavillon de ses oreilles, telle une pratique aborigène, a été percé et la peau distendue pour recevoir un anneau de quelques trois centimètres de diamètre. André est confondu en imaginant que les tatouages sont définitifs. Patrick lui explique que ceux-là sont temporaires. Une dizaine de minutes plus tard, ils descendent au Stop 7 sur Boundary Street. Quelques pas suffisent pour prendre à droite dans la rue Vulture où un Govinda’s est annoncé au numéro quatre-ving-deux. Une surprise attend le couple. Le restaurant est situé au premier étage. Les marches de l’ancien bâtiment sont raides et nombreuses. André préfère éviter de les grimper. Le couple retourne sur Boundary où il a repéré un Vege Rama depuis le bus. Contre toute attente, le comptoir alimentaire présent dans les deux autres établissements de Ruchi est inexistant ; seule la formule restaurant est proposée. Qu’à cela ne tienne, André et Patrick reviennent sur leur pas pour déjeuner chez Samir Haddad’s Street Falafel, un comptoir alimentaire remarqué en venant le long du trottoir. Ils sont accueillis par Cécilia, une jeune française qui, comme Jean-Lou à Sydney, voyage en Australie avec un visa vacances-travail. Originaire de Tour, elle habite à Paris. Installés à une petite table carrée un peu bringuebalante sur le trottoir, André et Patrick savourent des falafels moelleuses cuites sur l’instant. Elles sont accompagnées d’hummus servi dans des barquettes individuelles. Durant le repas, le jeune homme aux tatouages passe en coup de vent tout en s’exprimant avec animation au téléphone. Avant de reprendre leur chemin, ils bavardent quelques instants avec Cécilia. Ses parents sont venus de France pour lui rendre visite à Brisbane. Sa prochaine étape sera Melbourne avant un itinéraire aux Philippines.
André et Patrick retournent sur Vulture Street. Avant d’atteindre la rue, au travers de la vitrine d’un commerce fermé, André admire un galion espagnol flamboyant intégré dans un lustre blanc original. Le long de Vulture des maisons coquettes et des flamboyants épanouis sont admirées. La fresque 52 on Vulture est photographiée ; un visage de femme à la longue chevelure en comète domine dans un univers galactique. Un terrain vague sur la droite va devenir en cours d’année un parc d’agréments pour les habitants du quartier. A l’angle avec Hardgrave Road, ils entrent chez Sôl Breads. La salle est animée et une table est encore libre. Ils s’y installent pour siroter chacun un cappuccino servi dans une tasse en porcelaine vert émeraude par une gracile jeune fille blonde en short et tee-shirt. Sous la soucoupe, il est écrit made in PRC, fait en République Populaire de Chine. Le commun made in China serait-il en train de disparaitre. André promène son regard sur les visages des convives tout en sirotant son café dont l’écume, gorgée après gorgée, dessine une portée musicale sur la bordure intérieure de la tasse. Quatre dames entre deux âges, pimpantes et détendues, discutent agréablement tout en prenant leur temps pour déjeuner. Présentes à l’arrivée du couple, elles seront encore là à son départ. Un groupe de cinq asiatiques arrive et prend place à une table qui se libère. Les arrivants paraissent habituer au café-restaurant car une jeune dame, vêtue d’une superbe robe seyante aux motifs circulaires en nuances d’ocre et de noir, se rend directement vers une armoire froide pour prendre une bouteille d’eau du robinet et des verres frais.
Après une quarantaine de minutes, André et Patrick sortent de ce lieu de charme après l’achat de deux muffins pour le dîner. En face de Sôl Breads, de l’autre côté de la rue Hardgrave, ils entrent chez Mick qui tient un commerce réputé de nuts, de noix fraiches. L’achalandage est très diversifié et les prix au détail probablement les plus bas de la ville. André s’émerveille de toute cette diversité et de cette abondance rendue possible par la richesse végétale de la Terre. Mike lui permet après une note d’humour de prendre des photos à l’intérieur du petit magasin. Une information bien visible en dessus des rayonnages raconte une histoire vraie rendue possible par la chance et les circonstances.
Lors de l’exposition universelle, une limousine s’arrête à l’angle des deux rues devant le magasin Mick’s Nuts le mardi 10 mai en milieu d’après-midi. Le chauffeur ouvre lentement la porte de la somptueuse automobile noire pour laisser sortir un couple d’une cinquantaine d’années, au maintien majestueux et à l’élégante prestance. Mike, fasciné, l’accueille dans son humble boutique avec déférence et courtoisie sans connaître son identité. Le chauffeur reste sur le pas de la porte. Depuis le comptoir, Mike constate que les deux personnes s’appellent discrètement par leur prénom. Katharine et Edward bavardent complaisamment avec Mike avant de lui acheter des noix de macadamia pour les emporter en Angleterre. Une fois le règlement effectué, le couple remercie Mike avec le sourire et remonte en voiture. Quand le chauffeur referme délicatement la porte, Mike lui demande s’il peut connaître l’identité de ces deux personnages énigmatiques. Le chauffeur sourit imperceptiblement et annonce devant le visage abasourdi du commerçant qu’il s’agit du Duc et de la Duchesse de Kent.
Avant de sortir de cette corne d'abondance, il achète une boite d’un mix de morceaux de noix amalgamés par du miel. André et Patrick se rendent ensuite à l’Alliance Française de Brisbane. En quittant le magasin, ils suivent la rue Vulture à gauche pour prendre Montague Road à droite. Une dizaine de minutes plus tard, ils arrivent à destination à l’angle de la rue Jane. Le centre culturel français est modeste et les ouvrages disponibles en français très limités. Patrick pensait pouvoir acheter un livre, ceux emportés étant pratiquement tous lus. Bredouille, le couple sort en remerciant la charmante hôtesse désolée. Il décide de revenir à North Quay à pied. Il marche lentement sur Montague sous  un soleil ardent. En chemin des fresques sont admirées. Au niveau du pont Go Beetween, à l’angle de Boundary Street, le Queensland Theatre dévoile son existence pour les amateurs de théâtre que sont André et Patrick.
A l’angle avec la rue Hope, la bâtisse blanche aux moulures en pierre rechampies en noir du restaurant The Milk Factory captive le regard d’André par son côté théâtral. La demeure, à la façade angulaire, à la porte d’entrée dans le pan coupé, à la véranda du premier étage équipée d’une rambarde en fer forgé blanc ciselé, au porche qui abrite les trottoirs sur toute la devanture, évoque le romantisme des résidences de bord de mer avec ses artefacts nautiques présents sur la toiture ouvragée.
Les mâts du pont Kurilpa se dessinent au proche horizon. La route Montague dépose André et Patrick directement devant le Goma, la Galerie d’Art Moderne. Ils décident d’aller se désaltérer au café de la librairie de l’état situé à une courte distance. L’éléphant et la souris sont salués dans leur immobilité. Ils s’installent en terrasse à une table haute carrée. Les pieds sont posés sur les traverses en aluminium des tabourets à l’assise en skaï rouge fatigué. Lauren leur apporte un thé noir Earl Grey et un thé rouge Kalahari dans de petites théières blanches. André apprécie la saveur du rooibos tout comme le souffle continu du vent qui rafraichit en décoiffant plaisamment les cheveux. Les minutes défilent dans le bien-être. André et Patrick sont des observateurs anonymes. Les étudiants vont et viennent. Les uniformes varient en fonction des différentes écoles de la région. L’harmonie des couleurs et des découpes est parfois surprenante. Un étudiant aux cheveux châtains, en jogging noir et en polo prune, pieds nus dans des chaussures basses, allongé sur un muret vert menthe à l’angle du café, sort d’une sieste. Il baille, il sourit au couple qui le regarde, il sort un cahier et commence à écrire de sa main gauche. La consultation d’une revue s’intercale dans son ouvrage. Au moment de son départ, il enlève ses écouteurs, les range dans son sac à dos noir et s’élance sur sa planche à roulettes vers la place Stanley ; au revoir bel étudiant d’un jour.
Durant la soixantaine de minutes qui s’écoulent, le mouvement des étudiants et des visiteurs de la bibliothèque est incessant. Un passage à la proche librairie offre à Patrick de découvrir le livre original Arrival de Shaun Tan où la poésie oublie les mots pour s’exprimer par des images. Le lecteur entre dans un voyage silencieux conté par une suite de dessins imaginaires ; il façonne lui-même dans son esprit les dialogues selon son ressenti. Le prix du meilleur album a été attribué à cette œuvre au Festival d'Angoulême voici neuf ans. André feuillette deux livres sur l’histoire de l’Australie dont l’ouvrage Australain Icons de Peter Luck. Le livre de Shaun est acheté avant de quitter l’attrayante boutique.
André et Patrick retournent à la tour Regis en suivant le pont William Jolly. André lève la tête ; il est charmé par la silhouette d’un branchage vert épanoui dont l’éclatant relief se dessine sur un nuage cotonneux dans l’azur du ciel.
Une fois dans l’appartement les stores blancs sont enroulés ; le soleil est caché par des rinceaux, damasquinés de gris, de bleu et d'argent, qui s’amusent à changer de formes, de tailles et de nuances. De temps à autre, quand le regard d’André s’échappe de l’écran de l’ordinateur, il voit des boucliers, des armures, des torrents et bien d’autres interprétations tant la vitesse du vent modifie les créations éphémères. Dans la messagerie, il découvre un message de Daniel où une photo jointe dévoile son visage et celui de leur mère Lucienne. Son frère le remercie de son attention pour son anniversaire, témoignée hier dans un mail envoyé avec une photo de Patrick et de lui prise au Doctor’s Coffee.
Lors du diner, André s’étonne du résultat hâtif du jugement de Lionel qui lui semble avoir été dicté par l’émotionnel de bien des participants et intervenants de l’affaire criminelle. Pour Patrick le mot vengeance est synonyme de jugement. La possibilité de faire appel permet de porter le dossier devant une autre cour éloignée où l’émotionnel est absent. André pense à la fillette de Lionel et Tara qui a été probablement l’otage de bien des enjeux dans cette affaire. A aucun moment son avis n’est entré en jeu.
Lors du soleil couchant, à la gauche du mont Coot-tha, une mer de corail inonde les terres intérieures…







































lundi 27 février 2017

Brisbane



Un flot de nuages se déverse sur le ciel de Brisbane. Une diversité de forme se superpose pour former un long fleuve grisâtre roulant vers le nord. Vers les confins, une langue d’azur résiste à la déferlante des nuées. Les terres de l’ouest reçoivent les rayons secs du soleil. Le Mount Coot-Tha s’illumine quelques instants lors d’une déchirure nuageuse. 

Extrait : Maisons suédoises solitaires
La maison sur une île du fleuve
Qui couvre ses premières pierres.
Une fumée constante – on brûle
Les documents secrets de la forêt.
Tomas Tranströmer

Les nuages au ventre plat continuent à défiler sur un ciel morcelé. Nous mangeons au restaurant Govinda’s Vegetarian. Nous remarquons quelques habitués. Notre conversation s’oriente vers les déboires des politiciens en France. Même dans la presse australienne note la situation singulière de la politique français. Nous effectuons quelques parallèles, toutes proportions gardées, avec les Etats-Unis.
Lorsque nous sortons, le soleil perce à travers les nuées fractionnées. Nous remontons George street jusqu’à la place Raddacliff. Quelques minutes après notre arrivée, deux cappuccinos arrivent sur notre table alors que nous n’avons pas encore passés à la caisse. Qui nous les a commandés à notre place ? Le mystère restera entier.
Le ciel s’assombrit. Seul l’horizon connaît un intermède lumineux.
Un gros nuage sombre s’installe au-dessus du Mount Coot-Tha. Quelques touches de pinceaux violacées viennent éclairer cette masse grise de Payne. Le soleil effacé glisse tel un fantôme au loin de la montagne. Puis dans un nouvel effort, quelques menues nuées s’empourprent soulignant la fin de la journée.
Puis ce fut le tour des confins à s’enflammer. Le mélange entre les filaments gris et les roses s’entremêlent pour créer des rayures lumineuses dans les terres intérieures vers l’ouest. La nuit s’invite et la voute céleste s’enfonce dans la noirceur.

Ecriture et lecture...

Au lever, tel un Georges Méliès inspiré, le ciel et le vent complice s’improvisent à la fois peintres, dessinateurs et prestidigitateurs. La physionomie du ciel change au rythme des tableaux imaginés. La voute céleste offre aux regards des mondes féeriques et éphémères. La lanterne magique du soleil auréole les nuées modelées agréablement étonnées de la fantaisie des deux compères au regard des formes et des nuances qui leur sont prêtées.
Les artistes perdurent dans leur créativité, les prises de vues se succèdent, les nuées se fondent et s’enchainent dans un harmonieux panorama qui se déroule la matinée durant. Parfois des tempêtes sidérales aux reliefs et aux élans fantasmagoriques saisissants témoignent du grand art de la nature dont le continuel mouvement est sa pierre angulaire.
Tout en suivant le spectacle aux premières loges, le couple s’adonne à ses activités respectives. André et sa muse dépeignent en mots et en phrases les images mentales et les ressentis nés de l’éblouissante journée passée au jardin botanique hier. Patrick feuillette le journal Weekend Australian acheté hier, s’attarde sur certains articles, en découpent quelques-uns. L’actualité française avec la campagne électorale en cours participe aux nouvelles imprimées. Les informations sur les péripéties et les abus de certains candidats sont affligeantes.
Avant midi le couple sort de l’appartement. Patrick entend quelques bribes d’une conversation téléphonique dans l’appartement contiguë. Une dame raconte qu’elle est fatiguée de travailler.
Sur la rue George, devant la Cour Suprême, un rassemblement attire les regards. Les personnes présentes manifestent contre la violence conjugale à l’occasion du premier jour du procès de Lionel Patea qui assassina sa compagne Tara Brown il y a un peu plus d’une année. Les journalistes et les chaînes de télévision sont présents. A la surprise générale, Lionel va plaider coupable et sera condamné à la prison à vie dans la journée.
Le déjeuner se déroule au restaurant Govinda’s. Contrairement au lundi précédent la salle est peu animée. Le couple peut bavarder. André raconte une bribe d’un rêve où il a côtoie Fernandel. Après le repas, la direction du café Shingle Inn est prise dans le dessein de se détendre en terrasse en sirotant un cappuccino tout en observant le mouvement de la vie sur la place Reddacliff. André patiente distraitement dans la file d’attente au comptoir en regardant les douceurs du display. Les parts de Charlotte Royale à la robe de mousse de fraise rouge écarlate se distinguent par leur éclat. A leur droite, d’autres tranches plus discrètes portent l’appellation plaisante et séductrice Slice of Baci, Tranche de Baisers. Soudain, il voit Claire se diriger vers Patrick avec deux cappuccinos. Il se croit subitement dans un rêve. La jeune femme dépose délicatement sur la table les deux breuvages en gratifiant Patrick d’un radieux sourire. André, ébahi, quitte sa position pour rejoindre son mari. Le couple éberlué manifeste un étonnement admiratif. Sherlock Holmes serait probablement enchanté de proposer une explication inductive devant cette situation sans précédent. Spéculer sur la présence d’un génie ou sur toutes autres explications étant vain, André et Patrick sirotent sereinement leur café tout en promenant leurs regards alentours. Ils remarquent pour la première fois la présence de deux militaires en uniforme qui semblent être en permission à la vue de leur attitude décontractée et désinvolte. La fréquentation de la place est aussi sporadique que celle du restaurant. Le vent souffle agréablement de temps à autre. Les minutes s'égrènent avec une joyeuse lenteur.
Plus tard, le couple se lève de table. André se dirige vers la caisse pour le règlement des cappuccinos. Claire encaisse le règlement avec naturel sans faire allusion le moins du monde à  l’énigmatique prélude ; le mystère demeure au-delà de la confiance.
Sur la place, André remarque un totem informatif dédié à la mémoire de Trevor Reddacliff. Homme et architecte passionné, inspiré, rigoureux et déterminé, Trevor s’installa à Brisbane dans sa quarantième année. Dès lors, il fut responsable de nombre de projets dans la ville. L’étonnant complexe Riverside, la revitalisation des rives du fleuve, le réaménagement du site de l’exposition universelle, la création au début des années quatre-vingt-dix de la rue piétonne Queen et de toute son infrastructure souterraine lui valurent deux après sa mort, survenue voici douze ans, d’être honoré par ses concitoyens qui baptisèrent le square Brisbane à son nom par l’entremise du maire de l’époque.
André et Patrick se rendent chez Cole’s au centre Myer pour effectuer quelques emplettes. Isha, souriante et réservée, les accueille à la caisse du supermarché. Ils en profitent ensuite pour passer chez Vege Rama dans le dessein d’acheter une douceur pour le dîner. Le cheese-cake au chocolat remporte les suffrages.
Le couple retourne avec distraction à la tour Regis pour continuer tranquillement l’après-midi dans le confort de l’appartement. En chemin, il longe la cour suprême du côté de la rue Roma après être passé devant l’Hôtel de Ville. La présence de camionnettes de chaines de télévisions et d’agences de presse informe que le procès  de Lionel est toujours en cours. Un homme en short et tee-shirt bleu marine arborant le logo de la chaîne 7 News est croisé. Avant de parvenir au niveau de la gare Roma le couple est doublé par une jeune femme blonde séduisante à la démarche pressée dont la jupe blanche rayée de bandes noires et jaunes s’harmonise idéalement avec son corsage noir.
Les dix-sept heures sont écoulées quand un vortex s’ouvre dans le ciel. La voute obscurcie par un manteau d’encre se voit transpercée par une spirale blanche dont l’éclatante luminosité teinte de reflets cendrés les morceaux de nuages écharpés par son apparition. Une heure plus tard, les nuages éprouvés par la force de la soudaine apparition sont partis se reposer. Le vortex s’est refermé. Son cortège de nuées blanches stagne dans le ciel azur en se rapprochant du mont Coot-tha rejoint par le disque solaire. La magie des ombres et des reflets s’emparent de l’horizon pour offrir un spectacle grandiose. Sous les ardents rayons solaires, l’escorte du vortex qui s’est trop approchée implose dans kaléidoscope d’arabesques diaprées aux incandescentes nuances d’or et de feu.
Un peu avant le dîner, le soleil tire sa révérence en invitant les ténèbres à inonder la masse nuageuse venue s’agglutiner lors de l’apothéose scénique impromptue. Les ultimes rayons de l’astre irradient de pourpre les arborescences cicatrisés des nuées…