dimanche 26 février 2017

Granny, fleur du printemps...

Au lever, le ciel quelque peu maussade s’improvise peintre à la détrempe, se gouache d’une nappe crémeuse pommelée, opacifie le bleu pervenche dont la nuance, douce et légère, lui paraît bien trop délavée, amoindrit la luminosité pour l’harmoniser avec son état d’âme du moment.
En fin de matinée, sa gaité revenue, sa couleur d’azur favorite retrouvée, le ciel s’ébroue, morcelle l’édredon monochrome compatissant, gonflé et cotonneux. La marmaille de nuées naissantes laisse alors passer la lumière heureuse d’inonder la ville.
Vers onze heures trente André et Patrick marchent le long de la rue George désertée par les citadins. Seuls quelques touristes sont croisés. Le couple déjeune dans le Food Court du centre Myer. Les mets sont sélectionnés chez Vege Rama. Pour atténuer le brouhaha des convives, André et Patrick s’installent dans l’atrium lumineux surplombé par les rambardes des étages supérieurs. Le bruit des conversations se dilue dans le vaste espace coiffé d’une verrière.
Après le repas, ils se rendent à l’arrêt de bus Central Adelaide Street stop 41. Un peu en avance sur l’horaire, ils visitent le magasin Tree of Life, situé à l’entrée de la proche Brisbane Arcade. La collection de vêtements étant féminine, ils admirent les bijoux et les accessoires. Un superbe pendentif à plusieurs niveaux, suspendu au plafond, composé d’une multitude d’éléphants miniatures et de leur palanquin retient l’attention. Les howdah sont richement décoré de pierres précieuses.
A treize heures, le bus 471 roule sur North Quay au bord du fleuve. Au niveau de Milton, il bifurque pour suivre la rue  Park Road, passe devant la Tour Eiffel,  zigzague dans les quartiers résidentiels, longe à plusieurs reprises le vaste cimetière Toowong Cemetery et dépose André et Patrick au jardin botanique du mont Coot-tha une vingtaine de minutes plus tard.
Ils se rendent au proche Botanical Cafe où Jessica leur sert deux cappuccinos. Pour éviter un calcul mental, elle restitue les trois dollars à André qui lui auraient permis de recevoir un billet de cinq en retour de monnaie. Les breuvages sont sirotés sur la terrasse en assistant au show improvisé offert par les ibis. Les échassiers au long bec sautent de table en table pour chaparder les restes alimentaires. Ils secondent les employés qui débarrassent les plateaux quand l’affluence le permet. Des mouvements saccadés de la tête leur permettent de faire monter les morceaux grappillés à leur bouche. La nature s’est amusée ici à complexifier la prise des repas. Les ibis grimpent d’un bond sur les tables, battent des ailes pour garder l’équilibre, enjambent aisément les plateaux repas, prennent appui agilement sur les verres, atteignent leur cible avec précision. André suit avec amusement ce ballet récréatif. Il est surpris quand il voit une dame donner sans raison un brusque coup de pied  à l’un des volatiles présent au sol entre deux enfilades de tables. Des convives rouspètent avec moult gestes alors qu’un volatile s’active à l’autre bout de leur rangée sans les gêner le moins du monde.
En sortant du café, André tente de caresser un ibis présent sur la bordure de la rampe inclinée. A chaque pas gagné l’oiseau se recule. Sa méfiance est compréhensible s’il veut éviter les sauts d’humeur des humains.
André et Patrick partent à la découverte de la partie la plus sauvage du parc où la main de l’homme est moins présente. En chemin, ils saluent les Floss-silk trees au tronc hérissé d’épines. André lève la tête pour admirer les fleurs roses soyeuses. Plus loin, la variété de mimosa Pink Poddle captive les  regards par son charme irrésistible. Chaque fleur, telle une boule de coton ébouriffée, offre un cœur de neige qui donne naissance à une myriade de filaments roses. La beauté de la nature invite à garder les yeux grands ouverts à chaque instant. Délicatement balancée par le souffle du vent, la fleur Pride of Barbados offre son éclat dans une symphonie de couleurs enflammées. Les pétales aux variations de rouges s’auréolent de jaune soleil. Les végétaux plantés dans le jardin résistent différemment à la privation momentanée du liquide de la vie. Les chutes d’eau ont été épisodiques depuis le début du mois et, par endroits, les plantes assoiffées témoignent de leur épuisement hydrique en laissant pendre leurs fleurs la tête en bas.
Un lookout, un poste d'observation, un belvédère naturel est atteint. Au bord du chemin, une œuvre en bronze et acier de l’artiste aborigène Bianca Beetson symbolise l’esprit de la tribu Gubbi Gubbi. Une terrasse couverte en béton, aménagée en aire de pique-nique, domine la skyline de Brisbane. La ligne d'horizon cache la tour Regis sur la gauche du gratte-ciel Meriton, le plus haut dans le ciel de la ville.
André et Patrick s’aventurent plus avant dans la forêt naissante. Tels de majestueux et impressionnants épouvantails, des Bunya, une variété de conifères, bordent le chemin. Les branches de ces grands arbres, relativement espacées pour le  passage du vent, poussent du tronc en angle droit. Leurs bras dénudés demeurent continuellement levés, leurs mains étoffées d’abondantes touffes de feuillages dessinent une silhouette au séduisant contour végétal.
Dans une forêt d’eucalyptus et d’acacias, un petit lac Léman entre dans le champ de vision. Des volatiles cagnardent sur le rivage. Une balade dans le sous-bois offre de découvrir un étang aux nénuphars épanouis. Des bancs jalonnent les sentiers sinueux. Une plaque apposée en souvenir sur un dossier évoque l’existence de Nora Nelogan, familièrement surnommée Granny, qui inlassablement apprécia avec une joie et un émerveillement constants ses promenades dans le jardin botanique durant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Venue sur Terre fin mars au début des années vingt et repartie vers la mi-juin voici bientôt quatorze ans, elle fut une fleur du printemps.
André apprécie de côtoyer les eucalyptus en nombre tout autour du lac. Certains les pieds dans l’eau limitent la métamorphose annuelle de leur tronc au niveau des mollets. L’amoureux de la nature affectionne particulièrement cet indigène au continent australien qui comme lui préfère la chaleur ; sa résistance au grand froid est limitée. Il semble chétif au moment de la mue de son écorce mais quand André touche le tronc dénudé, il ressent la force et la vigueur de cette espèce qui évolue dans un environnement difficile et aride sur le sol australien. Sa présence domine dans toutes les forêts du continent. A divers endroits, André admire l’enchevêtrement des mallees, des eucalyptus spécifiques qui divisent leur tronc à la base et dont les racines profondes affleurent le sol pour assurer leur position quelle que soit la pente du terrain nourricier. De longs morceaux d’écorce jonchent le sous-bois où des ruisselets courent parmi les feuillages mordorés qui tapissent le sol. Des cascatelles laissent entendre leur mélodie aquatique. Un photographe filme les cataractes de la plus majestueuse d’entre elles.
Le sous-bois vallonné accueille aussi des banians dont les excroissances sont libres de se développer où bon leur semble. Divers sauriens se prélassent sur les branches mortes ou sur les amples racines duveteuses de certaines variétés d’arbres. La nature épanouie et exubérante est un plaisir pour les yeux. La notion de temps s’évanouit devant sa magnificence. André et Patrick s’aperçoivent qu’il leur faut rebrousser chemin s’ils veulent prendre le bus à l’horaire prévu pour le retour.
Parvenus vers l’entrée principale, ils entrent au Botanical CafeKaitlyn leur emballe deux tranches de cake orange amande pour le dîner. Le parking est traversé pour joindre l’arrêt de bus. Une plaque d’immatriculation du Queensland est prise en photo. Comme en Floride, les mots Sunshine State se lisent sous les caractères en lettres et en chiffres. L’abri est apprécié pour se protéger des rayons du soleil. Le couple se décale sur la banquette métallique ajourée pour laisser une jeune fille s’asseoir le temps de pianoter sur son téléphone. En partant elle lance un au revoir en français, sourit et fait un petit signe de la main.
Durant le trajet retour André prend plaisir à regarder les villas quand le bus sillonne les quartiers résidentiels.
Après la magnificence de la nature au mont Coot-tha, celle du coucher de soleil s’offre au couple au travers de l’enfilade de vitrages de l’appartement du dix-neuvième étage. Des bribes de nuées, éparpillées au centre d’un diadème de légers nuages floconneux, se métamorphosent en pépites d’or sous les brillants rayons solaires obliques…


















































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