Au lever, le ciel quelque peu maussade s’improvise
peintre à la détrempe, se gouache d’une nappe crémeuse pommelée, opacifie le
bleu pervenche dont la nuance, douce et légère, lui paraît bien trop
délavée, amoindrit la luminosité pour l’harmoniser avec son état d’âme du moment.
En fin de matinée, sa gaité revenue, sa couleur
d’azur favorite retrouvée, le ciel s’ébroue, morcelle l’édredon monochrome compatissant, gonflé
et cotonneux. La marmaille de nuées naissantes laisse alors passer la lumière
heureuse d’inonder la ville.
Vers onze heures trente André et Patrick marchent
le long de la rue George désertée par
les citadins. Seuls quelques touristes sont croisés. Le couple déjeune dans le Food Court du centre Myer. Les mets sont sélectionnés chez Vege Rama. Pour atténuer le brouhaha des
convives, André et Patrick s’installent dans l’atrium lumineux surplombé par
les rambardes des étages supérieurs. Le bruit des conversations se dilue dans
le vaste espace coiffé d’une verrière.
Après le repas, ils se rendent à l’arrêt de bus Central Adelaide Street stop 41. Un peu
en avance sur l’horaire, ils visitent le magasin Tree of Life, situé à l’entrée de la proche Brisbane Arcade. La collection de vêtements étant féminine, ils admirent
les bijoux et les accessoires. Un superbe pendentif à plusieurs niveaux, suspendu
au plafond, composé d’une multitude d’éléphants miniatures et de leur palanquin
retient l’attention. Les howdah sont
richement décoré de pierres précieuses.
A treize heures, le bus 471 roule sur North Quay
au bord du fleuve. Au niveau de Milton,
il bifurque pour suivre la rue Park Road, passe devant la Tour
Eiffel, zigzague dans les quartiers
résidentiels, longe à plusieurs reprises le vaste cimetière Toowong Cemetery et dépose André et
Patrick au jardin botanique du mont Coot-tha
une vingtaine de minutes plus tard.
Ils se rendent au proche Botanical Cafe où Jessica leur sert deux cappuccinos. Pour éviter un
calcul mental, elle restitue les trois dollars à André qui lui auraient permis
de recevoir un billet de cinq en retour de monnaie. Les breuvages sont sirotés sur
la terrasse en assistant au show improvisé offert par les ibis. Les échassiers au
long bec sautent de table en table pour chaparder les restes alimentaires. Ils
secondent les employés qui débarrassent les plateaux quand l’affluence le permet.
Des mouvements saccadés de la tête leur permettent de faire monter les morceaux
grappillés à leur bouche. La nature s’est amusée ici à complexifier la prise
des repas. Les ibis grimpent d’un bond sur les tables, battent des ailes pour
garder l’équilibre, enjambent aisément les plateaux repas, prennent appui
agilement sur les verres, atteignent leur cible avec précision. André suit avec
amusement ce ballet récréatif. Il est surpris quand il voit une dame donner
sans raison un brusque coup de pied à
l’un des volatiles présent au sol entre deux enfilades de tables. Des convives
rouspètent avec moult gestes alors qu’un volatile s’active à l’autre bout de
leur rangée sans les gêner le moins du monde.
En sortant du café, André tente de caresser un ibis
présent sur la bordure de la rampe inclinée. A chaque pas gagné l’oiseau se
recule. Sa méfiance est compréhensible s’il veut éviter les sauts d’humeur
des humains.
André et Patrick partent à la découverte de la
partie la plus sauvage du parc où la main de l’homme est moins présente. En
chemin, ils saluent les Floss-silk trees
au tronc hérissé d’épines. André lève la tête pour admirer les fleurs roses
soyeuses. Plus loin, la variété de mimosa Pink
Poddle captive les regards par son
charme irrésistible. Chaque fleur, telle une boule de coton ébouriffée, offre
un cœur de neige qui donne naissance à une myriade de filaments roses. La
beauté de la nature invite à garder les yeux grands ouverts à chaque instant. Délicatement
balancée par le souffle du vent, la fleur Pride
of Barbados offre son éclat dans une symphonie de couleurs enflammées. Les
pétales aux variations de rouges s’auréolent de jaune soleil. Les végétaux plantés
dans le jardin résistent différemment à la privation momentanée du liquide de
la vie. Les chutes d’eau ont été épisodiques depuis le début du mois et, par
endroits, les plantes assoiffées témoignent de leur épuisement hydrique en laissant
pendre leurs fleurs la tête en bas.
Un lookout,
un poste d'observation, un belvédère naturel est atteint. Au bord du chemin,
une œuvre en bronze et acier de l’artiste aborigène Bianca Beetson symbolise
l’esprit de la tribu Gubbi Gubbi. Une
terrasse couverte en béton, aménagée en aire de pique-nique, domine la skyline de Brisbane. La ligne d'horizon cache
la tour Regis sur la gauche du
gratte-ciel Meriton, le plus haut
dans le ciel de la ville.
André et Patrick s’aventurent plus avant dans la
forêt naissante. Tels de majestueux et impressionnants épouvantails, des Bunya, une variété de conifères, bordent
le chemin. Les branches de ces grands arbres, relativement espacées pour
le passage du vent, poussent du tronc en
angle droit. Leurs bras dénudés demeurent continuellement levés, leurs mains
étoffées d’abondantes touffes de feuillages dessinent une silhouette au séduisant
contour végétal.
Dans une forêt d’eucalyptus et d’acacias, un
petit lac Léman entre dans le champ de vision. Des volatiles cagnardent sur le
rivage. Une balade dans le sous-bois offre de découvrir un étang aux nénuphars
épanouis. Des bancs jalonnent les sentiers sinueux. Une plaque apposée en
souvenir sur un dossier évoque l’existence de Nora Nelogan, familièrement surnommée Granny, qui inlassablement apprécia
avec une joie et un émerveillement constants ses promenades dans le jardin
botanique durant les vingt-cinq dernières années de sa vie. Venue sur Terre fin
mars au début des années vingt et repartie vers la mi-juin voici bientôt
quatorze ans, elle fut une fleur du printemps.
André apprécie de côtoyer les eucalyptus en
nombre tout autour du lac. Certains les pieds dans l’eau limitent la métamorphose
annuelle de leur tronc au niveau des mollets. L’amoureux de la nature
affectionne particulièrement cet indigène au continent australien qui comme lui
préfère la chaleur ; sa résistance au grand froid est limitée. Il semble chétif
au moment de la mue de son écorce mais quand André touche le tronc dénudé, il
ressent la force et la vigueur de cette espèce qui évolue dans un environnement
difficile et aride sur le sol australien. Sa présence domine dans toutes les forêts
du continent. A divers endroits, André admire l’enchevêtrement des mallees, des eucalyptus spécifiques qui divisent leur tronc à la base et dont les
racines profondes affleurent le sol pour assurer leur position quelle que soit
la pente du terrain nourricier. De longs morceaux d’écorce jonchent le
sous-bois où des ruisselets courent parmi les feuillages mordorés qui tapissent
le sol. Des cascatelles laissent entendre leur mélodie aquatique. Un
photographe filme les cataractes de la plus majestueuse d’entre elles.
Le sous-bois vallonné accueille aussi des banians
dont les excroissances sont libres de se développer où bon leur semble. Divers
sauriens se prélassent sur les branches mortes ou sur les amples racines
duveteuses de certaines variétés d’arbres. La nature épanouie et exubérante est
un plaisir pour les yeux. La notion de temps s’évanouit devant sa magnificence.
André et Patrick s’aperçoivent qu’il leur faut rebrousser chemin s’ils veulent
prendre le bus à l’horaire prévu pour le retour.
Parvenus vers l’entrée principale, ils entrent au
Botanical Cafe où Kaitlyn leur emballe deux tranches de
cake orange amande pour le dîner. Le parking est traversé pour joindre l’arrêt
de bus. Une plaque d’immatriculation du Queensland
est prise en photo. Comme en Floride, les mots Sunshine State se lisent sous les caractères en lettres et en chiffres.
L’abri est apprécié pour se protéger des rayons du soleil. Le couple se décale
sur la banquette métallique ajourée pour laisser une jeune fille s’asseoir le
temps de pianoter sur son téléphone. En partant elle lance un au revoir en
français, sourit et fait un petit signe de la main.
Durant le trajet retour André prend plaisir à
regarder les villas quand le bus sillonne les quartiers résidentiels.
Après la magnificence de la nature au mont Coot-tha, celle du coucher de soleil s’offre
au couple au travers de l’enfilade de vitrages de l’appartement du dix-neuvième
étage. Des bribes de nuées, éparpillées au centre d’un diadème de légers nuages
floconneux, se métamorphosent en pépites d’or sous les brillants rayons solaires
obliques…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire