Au lever, le ciel bleu sert de gare de triage pour
les convois de nuages aux wagons de couleurs différentes qui confluent aux différentes
stations étoffant la voûte céleste. Telles des caravanes aux légers paquetages,
les rames migratrices baignées de soleil vont et viennent sur la trame du ciel de
Brisbane.
Dans la salle de bains, depuis leur arrivée,
André et Patrick partagent l’espace avec une colonie de minuscules araignées
noires et miel au continuel ballet incessant sur la vasque, le miroir, les
surfaces planes et verticales. Elles s’agitent continuellement sans se
préoccuper des deux géants qui les côtoient sans les écraser ; une
cohabitation somme toute sociable. L’emplacement du nid est totalement mystérieux.
La matinée offre de voir défiler les équipages de
nuées aux provenances et aux destinations inconnues.
Vers midi André et Patrick sortent de
l’appartement. Dans l’ascenseur, le jeune Pratik,
un employé hindou, transite entre deux étages. En chemin vers le centre-ville,
Patrick émet la supposition que l’entretien des appartements de la tour est confié
à une société de nettoyage indépendante ; la quasi-totalité du personnel
est originaire de l’Inde. La direction du restaurant Govinda’s est prise. La file d’attente est intégrée. Les convives
très prolixes génèrent un brouhaha assourdissant. Les mets du déjeuner sont savourés
en silence. La majorité des convives mangent rapidement leur repas tout en
bavardant. Certains clients débarrassent leur table et d’autres laissent tout
en plan comme cet homme barbu volubile et sa compagne de table, une jeune femme
brune en robe à fleurs qui gesticulait en parlant.
Après le repas, Patrick propose à André de prendre
le train à Central Station. Ils suivent
Ann Street depuis la rue George pour arriver directement devant
la gare. Ils passent devant l’Ecole des Arts au superbe belvédère toujours
autant rabaissé par les deux gratte-ciels qui frôlent les flancs de la
séduisante bâtisse. A l’angle avec Edward,
André se fourvoie en traversant sûr de lui le carrefour en diagonal quand le feu
du passage piéton passe au vert. Le non
appuyé de Patrick se perd dans le bruit de la circulation. Un bus arrive quand
André est carrément au milieu de l’intersection. Le visage du chauffeur est
aussi ahuri que celui du piéton qui parvient toutefois sans encombre à
l’oblique du carrefour. Patrick le rejoint par la voie normale. La confiance
aveugle a rimé avec assurance tranquille car les battements du cœur du savoyard
sont restés sereins. André s’est trompé de carrefour ; celui où les feux
des quatre voies passent au rouge en même temps est bien sur Edward mais au croisement avec Adelaide, une rue plus bas.
Dans le hall de la gare, les cartes Go Card donnent le feu vert pour accéder
aux quais. Sur la plate-forme trois, André et Patrick patientent l’arrivée du
prochain train à destination de l’aéroport, annoncé dans quelques minutes.
Une dame
d’âge mûr, le cheveu châtain court, le visage à la peau laiteuse chaussé de
lunettes, vêtue d’une robe noire chargée de petits motifs blancs variés, assise
sur un banc, grignote assidument à la chaîne. Elle attrape en continu des
fragments de nourriture dans un étui en carton. La boîte est bien trop petite
pour contenir toutes les portions portées à sa bouche ; un réservoir sans
fin. André la compare à la sacoche magique en cuir de Norbert Dragonneau,
d’apparence tout aussi banale, étonnante comme un Tardis, qui contient tout un bestiaire extraordinaire de créatures
fantastiques.
Le train entre en gare à treize heures. Le wagon
est presque vide. De l’autre côté de l’allée, un jeune homme asiatique équipé
de trois bagages, est assis dans le siège opposé à celui de Patrick. André pense
qu’il se rend à l’aéroport. Il descend pourtant du train à la gare suivante de Fortitude Valley en même temps que
le couple. André et Patrick sortent de la gare en suivant un corridor sombre en
devenir qui débouche sur une passerelle enjambant la rue Wickham. Elle aboutit dans le grand magasin McWhirter's dont André avait repéré les superbes façades depuis le
train en arrivant de l’aéroport le dernier jour du mois de janvier.
Ils quittent le magasin par une sortie de
plain-pied qui donne sur la rue piétonne Brunswick
couvertes par endroits de plaisantes canopées en verre et métal doré. Une forte
chaleur les accueille. Le quartier est découvert. Le jeune asiatique du train
est croisé sur un passage piéton ; il gratifie le couple d’un radieux
sourire. Diverses bâtisses de charme et de caractère dévoilent leurs façades. A
l’angle de Brunswick et Ann, la bâtisse coloniale de l’hôtel Empire charme André avec ses deux
vérandas dont celle du haut est majoritairement vitrée. Les colonnes graciles
et les balustrades des balcons en fonte de la vieille dame plus que centenaire
sont ornées de frises blanches du plus bel effet.
La façade contiguë d’un autre bâtiment en béton
et verre a été embellie par un bardage en métal ajouré agrémenté de rosaces
ciselées et de cercles où sont suspendues de grosses vasques de végétation. Un
ouvrage étonnant de créativité.
Le quartier chinois réparti sur Duncan Street est atteint. D’autres
canopées rouges, décorées de lampions vermeils, invitent à s’approcher. Dans un
bassin surveillé par une lionne en pierre, des nénuphars roses se baignent avec
des fleurs jaunes inconnues en forme d’étoile à cinq branches. Au bas de la rue
piétonne, l’immense fresque murale expressive The future looks des artistes Drapl
et Treas est photographiée sur Wickham Street. Deux tableaux se côtoient
sur une scène cosmique bordée de rideaux de théâtre rouges. Une gitane à
l’ample chevelure noire, à l’oreille ornée d’un attrape-rêve ancestral, fait
tourner un globe empli d’une forêt de gratte-ciel. A son côté un aigle à
l’envergure phénoménale, les ailes grandes déployées, tient une
planète entre ses griffes.
André et Patrick décident de revenir dans
Chinatown où ils ont repéré le café The
Coffee Doctor. Une charmante dame chinoise souriante les accueille et leur
concocte deux cappuccinos. Tel un rituel précis, ses gestes sont lents et mesurés.
Les boissons sont déposées sur la table dans un déplacement à pas feutrés. Un
client attablé en prolongement de la caisse, au sourire éclatant d’un Bruce Nolan, propose de prendre les deux
français en photo quand il voit André affairé à cadrer la table garnie. Patrick
accompagne le breuvage à l’arôme délicat d’un cube douceur au chocolat noir et brisures
d’oléagineux. Malgré la réalisation sous forme de cappuccino, le goût et
l'arôme transparaissent au contact des papilles. Le couple réalise que le café
est grillé et torréfié sur place à la vue d’une machine de la marque Proaster présente le long de la vitrine.
André s’approche ; les effluves des derniers grains broyés chatouillent
agréablement son odorat. Devant le torréfacteur, un homme s’installe pour boire
un jus de fruits et du café. Il a entendu le compliment adressé par André à son
hôtesse May be the best coffee in
Brisbane, Peut-être le meilleur café à Brisbane. Il confirme cette assertion
et engage un court bavardage avec quelques mots en français, souvenir de ses
études passées. Il vante la beauté du site côtier Sunshine Coast. André et Patrick sont les derniers à sortir. La
talentueuse barista est remerciée en lui souhaitant un lovely day, une exquise journée. Dehors, André remarque sur la vitrine
que le café a été voici deux ans l’un des lauréats lors de la Golden Bean Roaster Competition.
La visite du quartier se poursuit. A l’angle de Brunswick et Alfred Streets, un
superbe édifice à la façade bleu acier, aux moulures liliales, aux arches à la coiffe
blanche, à la toiture surmontée d’une balustrade albescente, s’étonne d’être
encore debout. Les corps des bâtiments attenants sont en fin de démolition.
Sera-t-il épargné ?
La rue Wickham
est suivie. L’édifice d’angle du café restaurant The Wickham avec sa véranda du premier étage à la toiture rouge
galbée et ses hauts palmiers en façade évoque l’espace d’un instant dans l’esprit
André une carte postale de Nouméa.
Un peu plus loin, André et Patrick passent devant
le magasin Matt Blatt. La décoration
attrayante des différentes vitrines et l’achalandage intérieur spectaculaire incitent
à entrer pour une visite. Un océan de merveilles s’offre aux regards. Des
myriades d’articles en tous genres, plus séduisants les uns que les autres, suspendus
ou disposés harmonieusement et nonchalamment sur les canapés et sur le mobilier,
étonnent par leur créativité. Le magasin d’ameublement est un hymne à la couleur
et à la beauté. Des sculptures d’animaux, aux tailles variées, des tableaux,
des livres, une multitude d’objets utiles et décoratifs agrémentent l’espace
pour générer une ambiance chaleureuse et décontractée. Un canapé deux places sur
pieds fuseau en bois brun emporte la faveur d’André devant un mur en briques
rouges. Un loriquet sur fond de ciel bleu décore une partie du dossier. Un
canevas d’écailles et de rayures ose le mariage de plumes de paon, de peau de
panthère, de fleurs dans une symbiose mirobolante. Il complimente l’hôtesse de
l’accueil en apparentant le magasin à une caverne d’Ali Baba.
Plus avant sur la rue, Patrick photographie sur
le mur latéral de l’hôtel Tryp une
fresque de l’artiste de rue Fintan Magee où
un homme se déplace sur un désert de nuages, la tête enrubannée pour se protéger
du soleil, en portant sur son dos une maison hantée.
Un grand panneau annonce l’édification prochaine
de la tour résidentielle Utopia au
design à la fois novateur et classique. Plus loin, une voiture Mini défie la
loi de la pesanteur en stationnant contre la devanture d’un garage.
André et Patrick atteignent progressivement leur
objectif. Ils bifurquent à droite dans East
Street au niveau de la piscine municipale qui a conservé la façade en
briques des anciens bains publics. Ils parviennent à la rue Ann au trafic important. Pour joindre la
rue James, ils doivent la traverser.
Le premier passage piéton est distant de plus de cent mètres. Il passe devant
le Fringe Bar. L’établissement est
fermé ; Olivia Dunham et Peter Bishop sont absents. Annoncée piétonne sur
une carte de la ville, la rue James est
toutefois parcourue par les voitures. Ils marchent plus avant dans l’hypothèse de
trouver, vainement, un tronçon réservé aux piétons. Le petit centre commercial James St Market, au design et à la
structure accueillants, se dessine à l’horizon. Ils entrent.
Une boulangerie pâtisserie, d’inspiration
française, se dévoile devant le rayon des fruits et légumes. Une ancienne
valise en cuir brun a survécu aux années en servant d’écrin aux viennoiseries.
L’équipage attrayant invite à la gourmandise. L’accueil est souriant et chaleureux.
Un pain au chocolat charnu et une brioche potelée sont achetées pour le dîner.
Le retour vers la rue Ann se fait au travers d’un petit centre commercial pourvu d’une
multitude de séduisantes boutiques spécialisées. Une sculpture suspendue défie
l’imagination. Une œuvre d’art dans une fontaine circulaire est photographiée
dans le square attenant.
Sur le retour, le long d’Ann Street, André et
Patrick passent devant la superbe façade blanche de l’ancienne Poste Générale de
Fortitude Valley. L’édifice en grès crème, à l'architecture de style
victorien italianisant, abrite aujourd’hui une boîte de nuit. Parvenus au
quartier chinois, Patrick propose à son mari de retourner au centre-ville de Brisbane
à pieds en suivant la rue Ann. André,
déconnecté géographiquement suite au trajet en train, se pensait loin du
centre-ville. La tour Meriton visible
en arrivant depuis la gare était simplement celle de Riverside. Il est bluffé. La gare de Central Station s’avèrera être distante d’un peu plus d’un
kilomètre du Doctor Coffee.
Le long d’Ann,
le parc Centenary Place est côtoyé. En
vis-à-vis, la façade de l’école All Hallows
School surprend par la conception de son architecture. Les deux églises
romaines latérales en calcaire blanc sont réunies autour de trois loggias
florentines qui s’intercalent harmonieusement entre les deux clochers.
Après une trentaine de minutes de marche en
flânant, André et Patrick ont bouclé la boucle. Ils arrivent au niveau de la rotonde
de l’Anzac Memorial située devant la tour de l’horloge de la gare centrale.
Un peu plus loin, ils prennent à gauche devant la
tourelle d’angle de l’ancien hôtel People's
Palace pour suivre la rue Edward
et, cette fois, André se fait un plaisir de traverser en oblique le bon
carrefour. Des dizaines de piétons sont croisés. Leurs regards pressés sont dirigés
vers l’entrée du centre commercial qui accède directement à la gare. La horde
des piétons s’y engouffrent. Au bout de la diagonale, le couple arrive pile en
face de l’entrée du centre commercial Queens
Plaza où un supermarché Cole’s a
pris place au niveau inférieur. Des emplettes sont réglées en caisse à Jacob,
un grand gaillard au visage avenant.
Quelque peu fourbus, André et Patrick regagnent
la tour Regis en passant devant
l’hôtel de Ville pour vérifier si, à tout hasard, le marchand de fruits est
présent. Un achat sera pour une autre fois.
Au dîner, André savoure le pain au chocolat avec
une banane. Patrick déguste la brioche coupée en deux tartinée de pâte au
chocolat.
Le ciel charrie des spirales de nuages laiteux,
certaines s’apparentent à des vortex. Après une précédente soirée pluvieuse, la
prodigieuse magie de la nature s’en donne à cœur joie. Le soleil s’estompe
derrière les collines et le ciel s’embrase. Un incendie de soleil se déroule
derrière le mont Coot-tha. Des laves
incandescentes inondent l’horizon jusqu’au fleuve. La magnificence des ors, des
incarnats, des rouge rubis s’empare de la voute céleste dans une féérie
enchanteresse et fantasmagorique…
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