Au lever, le ciel étonné accueille une vaste
flottille de nuées laiteuses dentelées venue flâner sur la ville sans
prévenir. Telle une audacieuse comète de plaisance vagabonde, escortée d'une
traînée lumineuse, elle est déterminée à estomper l’azur d’un ciel déjà radieux.
La matinée balade agréablement André et Patrick
sur un rivage propice à la créativité. Les minutes glissent sur la vague du
temps et midi approche sans prévenir.
Le déjeuner s’annonce chez Govinda’s. En chemin sur George
Street, arrêtés à un passage piéton, ils voient traverser un ibis téméraire
au feu rouge. Une voiture surgit. Surpris, le volatile presse le pas. Il est
amené à activer ses ailes pour éviter de se faire faucher. Le samedi étant une
journée calme au restaurant, le choix de denrées est plus faible. Le repas
savoureux reste frugal. C’est l’opportunité d’aller vivre une nouvelle
expérience gourmande. Le couple décide de se rendre chez Jimmy’s on the Mall, un bar restaurant partiellement aérien sur Queen Street. L’îlot culinaire s’est
installé au milieu de la rue piétonne à l’angle avec Albert Street. Situé à une courte distance de chez Aromas, les terrasses du café sont
longées régulièrement. Dans le display de douceurs bien visible, André lorgne
régulièrement sur un tiramisu rond nappé de paillettes de chocolat. C’est le moment
de tester sa saveur. La table d’angle sous la canopée design en verre et métal,
repérée pour sa vue plongeante sur la croisée des deux rues, est libre. La
chaleur des rayons solaires est tamisée par la canopée. De temps à autre une
brise rafraichissante se promène. Assis sur des tabourets en bois clairs, André
et Patrick sont aux premières loges pour observer le ballet des passants qui se
croisent dans une chorégraphie improvisée. Le campanile à l’horloge de l’hôtel
de ville s’offre pour être le gardien du temps. Ses aiguilles indiquent midi quarante-cinq.
A l’angle de la Citibank, un artiste
de rue a pris place. Un émerveillement pour les yeux est offert au couple et
aux familles dont les enfants tirent la manche des parents pour mieux
s’éblouir. Tel un chapelier ludique, il porte sur sa tête un genre de cornette constituée
d’une multitude de petits ballons saucisse, de toutes les couleurs, recourbés
en forme de banane. La coiffe attire nécessairement les regards des passants à
l’esprit présent.
Avant de continuer à détailler l’équipage du
saltimbanque ambulant à l’adresse manuelle renversante, une commande est passée
au bar à Hannah. Un court instant
plus tard, outre deux cappuccinos, un jeune homme dépose sur le plateau en
marbre blanc chiné de noir de la table triangulaire d’angle un tiramisu pour
André et une tranche de gâteau orange amande pour Patrick, servis dans des
assiettes plates en grès émaillé. Le couple commence la dégustation. Les clics
des appareils photos se font entendre régulièrement.
Les regards se portent à nouveau sur l’escogriffe
aux ballons colorés, digne d’Arlequin. Une famille est en affaire. Les yeux des
deux enfants sont captivés, leur souffle est presque en apnée durant la naissance
d’une coccinelle qui prend vie sous leurs regards par la magie prodigieuse issue
de la dextérité des mains expertes et agiles de l’artiste. Les ballons se
gonflent, prennent graduellement la forme du coléoptère ; un rouge pour le
dôme arrondi du corps, un blanc pour la tête, deux verts plus petits pour les
antennes et d’autres noirs pour les pattes un peu renflées. La grossesse arrive
à terme en utilisant un stylo-feutre à pointe large. Sept marques sont formées
en noir sur les élytres. Deux taches noires apparaissent de part et d'autre de
la tête pour composer les yeux. Le visage souriant de l’artiste est concentré ;
il est sûr de lui. Le créateur est sur le point de mettre la touche finale à
son œuvre ; sous l’abdomen, il attache un élastique noir qui permettra de
garder la coccinelle sur le bras. Un second insecte voit le jour dans un temps
record. Les enfants sont aux anges et les parents ravis de les voir heureux. La
famille s’éloigne une fois le règlement effectué. Le bambin le plus jeune dans
les bras de son père arbore fièrement sa coccinelle.
La panoplie de l’artiste s’organise autour d’un tricycle
muni de casiers pour son activité et de trois corbeilles à papier alignées le
long du trottoir. Elles contiennent des œuvres déjà réalisées, aux formes et
aux couleurs variées, qui composent sa devanture commerciale. Fleurs,
grenouilles, cœurs, homme araignée, lapins, fantômes, tigres, petits singes
tenant une banane constituent une partie de l’attrayante collection, répartie
dans les corbeilles et autour du tricycle.
Tout en faisant durer le plaisir des papilles,
les regards du couple se promènent alentours. Sur la terrasse du premier étage,
à une table voisine, un beau jeune homme à la chevelure noire fournie, une
barbe discrète portée en collier, en marcel bleu et blanc, à la peau bronzée, aux
galbes des avant-bras musclés, un verre de bière posé devant lui, pianote sur
un téléphone portable. André se retourne de temps à autre pour admirer la
beauté du garçon.
Les aiguilles de la tour de l’horloge défilent sur
les deux cadrans visibles en angle. Les minutes s’envolent dans le bien-être.
Le couple se prend en photo avec le retardateur de l’appareil Fuji. Devant la
banque, un jeune homme en short cadenasse son vélo à un lampadaire blanc avant
de s’éloigner tranquillement. Le nombre de visages asiatiques sur l’esplanade
est important. Des personnes sont assises sur des bancs, d’autres marchent en
mangeant des glaces, d’autres se déplacent en trottinette, d’autres papotent,
d’autres avancent en aveugle en s’activant sur leur téléphone. Un monsieur mal
voyant suit efficacement le chemin en relief avec sa canne. Il prend un virage
délimité au sol. Ces scènes de vie se déroulent devant les yeux du couple sans
interaction entre les acteurs anonymes de ce film sans cinéaste.
Soudain, l’attachant saltimbanque plie bagage. En
moins d’une minute, il sort de scène et se dirige sur la rue Queen en direction d’Edward.
Le carillon de la tour annonce les quatorze
heures. Une centaine de minutes se sont écoulées depuis l’arrivée du couple
chez Jimmy. Patrick propose de traverser le pont Victoria pour se rendre au Queensland
Performing Arts Centre sur South Bank.
En chemin, André entre dans l’hôtel du Treasury
Building pour une petite visite. Pour éviter les escaliers de l’entrée principale,
il traverse le restaurant Kitchen en
léger contrebas. La salle est animée ; une famille est installée dans un
double canapé d’angle capitonné en cuir framboise. Il découvre la cour intérieure,
navrée de ne plus voir le ciel, transformée en un vaste casino. Les tables de
jeux sont dominées par les balcons des deux étages supérieurs baignés dans un halo
tamisé de lumière bleu indigo. De son côté, Patrick photographie les façades.
A la sortie du pont des infos sont proposées à la
lecture sur les mésaventures de l’ouvrage qui fut édifié à trois reprises. Premier
pont de la ville, il fut mis en service en 1865 pour succomber deux ans plus
tard en s’effondrant sans prévenir dans les flots suite à une invasion de vers
qui s’attaquèrent à l’ouvrage en bois en perçant, mangeant et creusant des galeries.
L’arche en grès du second ouvrage en fer, encore en vie, témoigne de son existence ;
il fut emporté par les flots lors de l’inondation de 1893.
Sur la rive devant le Centre des Arts, les
grandes lettres colorées du mot Brisbane, peintes artistiquement, attirent les
regards et les touristes qui se font photographier devant. Les plus téméraires
grimpent sur les lettres, comme cette jeune fille blonde débout sur le B du
milieu. La grande roue tourne à proximité. La quasi-totalité des cabines sont
vides au regard de la fort chaleur régnant à l’intérieur.
Sur la façade du Centre des Arts, d’attirantes affiches
annoncent les spectacles à venir ; le ballet royal The Winter’s Tale sera joué en hiver au mois de juillet. Pour un
narrateur de l’hémisphère nord, marier l’hiver avec le mois de juillet est plutôt
antinomique. André et Patrick entrent pour découvrir l’exposition gratuite Dramatic Imaginations qui tire son chapeau
aux créateurs et aux comédiens du théâtre australien. L’exposition rend hommage
à toutes ces personnes passionnées au travers de croquis, peintures, dessins,
costumes, photos, projections sur écran et sur tablettes numériques qui témoignent
de la créativité de groupe, de l'ingéniosité, de la débrouillardise, de la compétence
et surtout de la merveilleuse imagination de l’être humain, tels ces artefacts
de la pièce A Christmas Carol adaptée
du non moins merveilleux roman de Charles Dickens.
Plus tard, en voulant emprunter la passerelle
aérienne qui enjambe la rue Melbourne,
André et Patrick atteignent par un ascenseur le niveau du Théâtre Lyrique du
vaste Centre des Arts. Les portes vitrées accédant à la passerelle sont toutes
fermées. Ils sont captifs. La chance opère parfois de manière insoupçonnée. Elle
les a amenés devant le guichet où les billets sont à la vente. Le ballet, auquel
ils souhaitaient assister, était complet sur Internet au niveau des places devant
la scène. Sean, un charmant jeune
homme enjoué, à la chevelure en bataille, la barbe taillée de manière créative,
leur trouve deux sièges bien placés pour la séance du jeudi 2 mars. Ils sont
enchantés. Pour sortir, il leur est nécessaire de reprendre l’ascenseur pour
effectuer le trajet inverse. Finalement, ils trouvent le long de la rue Melbourne, un autre ascenseur qui les dépose
sur la passerelle. En contrebas, un vaste arrêt de bus voit converger de nombreuses
lignes ; une ribambelle impressionnante de véhicules vont et viennent. Ils
les bâtiments du Queensland Museum sont
traversés discrètement pour éviter de réveiller les deux grosses baleines endormies
dans les airs.
A la sortie, sur fond de ciel bleu aux nuées blanches
métamorphosées en ailes de colombe, Patrick prend une photo d’une toiture pyramidale
en verre sur la petite esplanade en béton. Six jeunes filles blondes sont
rejointes dans un ascenseur pour rejoindre le niveau de la place Stanley.
Quelques instants plus tard, ils parviennent au Goma, le musée d'art moderne, où Patrick
a repéré une exposition intéressante. Telles des chevelures de sirènes
aquatiques, des crinières filandreuses d’une barrière de corail réalisées en
crylor tapissent divers murs du rez-de-chaussée ; les couleurs chatoyantes
des fibres textiles synthétiques sont du plus bel effet. L’entrée des diverses salles
d’exposition est gratuite. André et Patrick flânent ici et là au gré de leur inspiration.
Dans un grand lit la sœur de Gulliver est alitée. Son visage figé, où une main
est posée, hésite entre joie et tristesse. Dans une pièce entièrement blanche
en dehors du temps, à la luminosité cristalline diaprée de mille reflets nivéens,
à la fois éblouissante et tamisée, un renne de verre et de cristal, un caribou
des glaces, dans toute sa splendeur, nimbé de bulles et de sphères
transparentes, au lainage duveteux pailleté d’éclats de diamant, subjugue par
sa grâce et sa beauté intemporelles.
Autre part, une trentaine de chevaux aux longs poils de raphia
colorés surprend les regards. Les pulpes de bois aux nuances chatoyantes
habillent majestueusement les robes des canassons. Les têtes sont parées de
masques folkloriques brodés aux motifs ciselés à la main.
Après ces instants de découverte, André et
Patrick visitent le magasin de souvenirs. Une fusée rouge de Tintin offre à
André d’être pris en photo avec l’album On
a marché sur la Lune. Le petit livre Give
Peace a chance de John Lennon et Yoko Ono est feuilleté par André.
Le retour à la proche tour Regis de l’autre côté de la rivière s’effectue en traversant le
pont William Jolly. Sur la berge,
après un salut à la souris et à l’éléphant au corps toujours à la verticale, un
brisbanite indique au couple le meilleur trajet pour joindre l’entrée du pont.
André et Patrick reviennent sur leurs pas, passent devant le Goma et accèdent au tablier du pont vers
la place Stanley. Les arches de l’ouvrage
d’art offrent des zones d’ombre lors de la traversée. Devant les superbes
balustres en béton blanc cassé du parapet, l’espace d’une photo, Patrick est un
Gulliver devant la silhouette de la Tour Park
Regis devenue lilliputienne.
Une soirée d’écriture, de lecture et de détente,
ponctuée du dîner où Patrick aborde les nouvelles d’autres continents,
agrémente cette belle journée de découvertes…
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