mardi 28 février 2017

Bonjour Cécilia, bonjour Mick...

Au lever, des nuées graciles, subtilement argentées, traversent le ciel bleu azur de Brisbane pour se rendre sur les rivages de la Côte d'or. Il reste entièrement dégagé jusqu’à l’apparition en milieu de matinée d’une escouade de nuages blancs cotonneux qui fait une entrée remarquée.
Après onze heures trente, André et Patrick se rendent sur Adelaide Street pour prendre le bus. En chemin, de temps à autre, un vent relativement frais vient tamiser la chaleur élevée. Les arrêts de bus qui jalonnent la rue sont rapprochés. Le réseau est très étoffé en ville. Le Stop 44 non loin du City Hall est atteint. Un premier bus est manqué de peu. La grille des horaires annonce un départ toutes les dix minutes. André s’assoit sur un banc. Un employé de la ville passe sur le trottoir avec un vacuum cleaner à roulettes, un aspirateur industriel vertical aussi grand que lui. Le tuyau flexible lui permet d’accéder partout où des déchets sont à enlever. André sourit devant la marque Glutton de l’appareil qui se traduit en français par le mot glouton.
A midi, André et Patrick sont à bord d’un bus de la ligne 199 qui traverse rapidement le pont Victoria. Ils suivent du regard la rue Melbourne qui défile sous leurs yeux. Un jeune homme a pris place sur un siège à leur droite un rang vers l’avant. Outres plusieurs piercings, la figure et le cou du garçon sont garnis de tatouages ; la peau du visage s’est presque complètement évanouie sous les dessins. Le lobe du pavillon de ses oreilles, telle une pratique aborigène, a été percé et la peau distendue pour recevoir un anneau de quelques trois centimètres de diamètre. André est confondu en imaginant que les tatouages sont définitifs. Patrick lui explique que ceux-là sont temporaires. Une dizaine de minutes plus tard, ils descendent au Stop 7 sur Boundary Street. Quelques pas suffisent pour prendre à droite dans la rue Vulture où un Govinda’s est annoncé au numéro quatre-ving-deux. Une surprise attend le couple. Le restaurant est situé au premier étage. Les marches de l’ancien bâtiment sont raides et nombreuses. André préfère éviter de les grimper. Le couple retourne sur Boundary où il a repéré un Vege Rama depuis le bus. Contre toute attente, le comptoir alimentaire présent dans les deux autres établissements de Ruchi est inexistant ; seule la formule restaurant est proposée. Qu’à cela ne tienne, André et Patrick reviennent sur leur pas pour déjeuner chez Samir Haddad’s Street Falafel, un comptoir alimentaire remarqué en venant le long du trottoir. Ils sont accueillis par Cécilia, une jeune française qui, comme Jean-Lou à Sydney, voyage en Australie avec un visa vacances-travail. Originaire de Tour, elle habite à Paris. Installés à une petite table carrée un peu bringuebalante sur le trottoir, André et Patrick savourent des falafels moelleuses cuites sur l’instant. Elles sont accompagnées d’hummus servi dans des barquettes individuelles. Durant le repas, le jeune homme aux tatouages passe en coup de vent tout en s’exprimant avec animation au téléphone. Avant de reprendre leur chemin, ils bavardent quelques instants avec Cécilia. Ses parents sont venus de France pour lui rendre visite à Brisbane. Sa prochaine étape sera Melbourne avant un itinéraire aux Philippines.
André et Patrick retournent sur Vulture Street. Avant d’atteindre la rue, au travers de la vitrine d’un commerce fermé, André admire un galion espagnol flamboyant intégré dans un lustre blanc original. Le long de Vulture des maisons coquettes et des flamboyants épanouis sont admirées. La fresque 52 on Vulture est photographiée ; un visage de femme à la longue chevelure en comète domine dans un univers galactique. Un terrain vague sur la droite va devenir en cours d’année un parc d’agréments pour les habitants du quartier. A l’angle avec Hardgrave Road, ils entrent chez Sôl Breads. La salle est animée et une table est encore libre. Ils s’y installent pour siroter chacun un cappuccino servi dans une tasse en porcelaine vert émeraude par une gracile jeune fille blonde en short et tee-shirt. Sous la soucoupe, il est écrit made in PRC, fait en République Populaire de Chine. Le commun made in China serait-il en train de disparaitre. André promène son regard sur les visages des convives tout en sirotant son café dont l’écume, gorgée après gorgée, dessine une portée musicale sur la bordure intérieure de la tasse. Quatre dames entre deux âges, pimpantes et détendues, discutent agréablement tout en prenant leur temps pour déjeuner. Présentes à l’arrivée du couple, elles seront encore là à son départ. Un groupe de cinq asiatiques arrive et prend place à une table qui se libère. Les arrivants paraissent habituer au café-restaurant car une jeune dame, vêtue d’une superbe robe seyante aux motifs circulaires en nuances d’ocre et de noir, se rend directement vers une armoire froide pour prendre une bouteille d’eau du robinet et des verres frais.
Après une quarantaine de minutes, André et Patrick sortent de ce lieu de charme après l’achat de deux muffins pour le dîner. En face de Sôl Breads, de l’autre côté de la rue Hardgrave, ils entrent chez Mick qui tient un commerce réputé de nuts, de noix fraiches. L’achalandage est très diversifié et les prix au détail probablement les plus bas de la ville. André s’émerveille de toute cette diversité et de cette abondance rendue possible par la richesse végétale de la Terre. Mike lui permet après une note d’humour de prendre des photos à l’intérieur du petit magasin. Une information bien visible en dessus des rayonnages raconte une histoire vraie rendue possible par la chance et les circonstances.
Lors de l’exposition universelle, une limousine s’arrête à l’angle des deux rues devant le magasin Mick’s Nuts le mardi 10 mai en milieu d’après-midi. Le chauffeur ouvre lentement la porte de la somptueuse automobile noire pour laisser sortir un couple d’une cinquantaine d’années, au maintien majestueux et à l’élégante prestance. Mike, fasciné, l’accueille dans son humble boutique avec déférence et courtoisie sans connaître son identité. Le chauffeur reste sur le pas de la porte. Depuis le comptoir, Mike constate que les deux personnes s’appellent discrètement par leur prénom. Katharine et Edward bavardent complaisamment avec Mike avant de lui acheter des noix de macadamia pour les emporter en Angleterre. Une fois le règlement effectué, le couple remercie Mike avec le sourire et remonte en voiture. Quand le chauffeur referme délicatement la porte, Mike lui demande s’il peut connaître l’identité de ces deux personnages énigmatiques. Le chauffeur sourit imperceptiblement et annonce devant le visage abasourdi du commerçant qu’il s’agit du Duc et de la Duchesse de Kent.
Avant de sortir de cette corne d'abondance, il achète une boite d’un mix de morceaux de noix amalgamés par du miel. André et Patrick se rendent ensuite à l’Alliance Française de Brisbane. En quittant le magasin, ils suivent la rue Vulture à gauche pour prendre Montague Road à droite. Une dizaine de minutes plus tard, ils arrivent à destination à l’angle de la rue Jane. Le centre culturel français est modeste et les ouvrages disponibles en français très limités. Patrick pensait pouvoir acheter un livre, ceux emportés étant pratiquement tous lus. Bredouille, le couple sort en remerciant la charmante hôtesse désolée. Il décide de revenir à North Quay à pied. Il marche lentement sur Montague sous  un soleil ardent. En chemin des fresques sont admirées. Au niveau du pont Go Beetween, à l’angle de Boundary Street, le Queensland Theatre dévoile son existence pour les amateurs de théâtre que sont André et Patrick.
A l’angle avec la rue Hope, la bâtisse blanche aux moulures en pierre rechampies en noir du restaurant The Milk Factory captive le regard d’André par son côté théâtral. La demeure, à la façade angulaire, à la porte d’entrée dans le pan coupé, à la véranda du premier étage équipée d’une rambarde en fer forgé blanc ciselé, au porche qui abrite les trottoirs sur toute la devanture, évoque le romantisme des résidences de bord de mer avec ses artefacts nautiques présents sur la toiture ouvragée.
Les mâts du pont Kurilpa se dessinent au proche horizon. La route Montague dépose André et Patrick directement devant le Goma, la Galerie d’Art Moderne. Ils décident d’aller se désaltérer au café de la librairie de l’état situé à une courte distance. L’éléphant et la souris sont salués dans leur immobilité. Ils s’installent en terrasse à une table haute carrée. Les pieds sont posés sur les traverses en aluminium des tabourets à l’assise en skaï rouge fatigué. Lauren leur apporte un thé noir Earl Grey et un thé rouge Kalahari dans de petites théières blanches. André apprécie la saveur du rooibos tout comme le souffle continu du vent qui rafraichit en décoiffant plaisamment les cheveux. Les minutes défilent dans le bien-être. André et Patrick sont des observateurs anonymes. Les étudiants vont et viennent. Les uniformes varient en fonction des différentes écoles de la région. L’harmonie des couleurs et des découpes est parfois surprenante. Un étudiant aux cheveux châtains, en jogging noir et en polo prune, pieds nus dans des chaussures basses, allongé sur un muret vert menthe à l’angle du café, sort d’une sieste. Il baille, il sourit au couple qui le regarde, il sort un cahier et commence à écrire de sa main gauche. La consultation d’une revue s’intercale dans son ouvrage. Au moment de son départ, il enlève ses écouteurs, les range dans son sac à dos noir et s’élance sur sa planche à roulettes vers la place Stanley ; au revoir bel étudiant d’un jour.
Durant la soixantaine de minutes qui s’écoulent, le mouvement des étudiants et des visiteurs de la bibliothèque est incessant. Un passage à la proche librairie offre à Patrick de découvrir le livre original Arrival de Shaun Tan où la poésie oublie les mots pour s’exprimer par des images. Le lecteur entre dans un voyage silencieux conté par une suite de dessins imaginaires ; il façonne lui-même dans son esprit les dialogues selon son ressenti. Le prix du meilleur album a été attribué à cette œuvre au Festival d'Angoulême voici neuf ans. André feuillette deux livres sur l’histoire de l’Australie dont l’ouvrage Australain Icons de Peter Luck. Le livre de Shaun est acheté avant de quitter l’attrayante boutique.
André et Patrick retournent à la tour Regis en suivant le pont William Jolly. André lève la tête ; il est charmé par la silhouette d’un branchage vert épanoui dont l’éclatant relief se dessine sur un nuage cotonneux dans l’azur du ciel.
Une fois dans l’appartement les stores blancs sont enroulés ; le soleil est caché par des rinceaux, damasquinés de gris, de bleu et d'argent, qui s’amusent à changer de formes, de tailles et de nuances. De temps à autre, quand le regard d’André s’échappe de l’écran de l’ordinateur, il voit des boucliers, des armures, des torrents et bien d’autres interprétations tant la vitesse du vent modifie les créations éphémères. Dans la messagerie, il découvre un message de Daniel où une photo jointe dévoile son visage et celui de leur mère Lucienne. Son frère le remercie de son attention pour son anniversaire, témoignée hier dans un mail envoyé avec une photo de Patrick et de lui prise au Doctor’s Coffee.
Lors du diner, André s’étonne du résultat hâtif du jugement de Lionel qui lui semble avoir été dicté par l’émotionnel de bien des participants et intervenants de l’affaire criminelle. Pour Patrick le mot vengeance est synonyme de jugement. La possibilité de faire appel permet de porter le dossier devant une autre cour éloignée où l’émotionnel est absent. André pense à la fillette de Lionel et Tara qui a été probablement l’otage de bien des enjeux dans cette affaire. A aucun moment son avis n’est entré en jeu.
Lors du soleil couchant, à la gauche du mont Coot-tha, une mer de corail inonde les terres intérieures…







































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