Au lever, le ciel bleu s’offre au regard avec
quelques nuées blanches endormies. Au cours de la matinée, un escadron de
nuages plus sombres envahit la voûte céleste sans toutefois inquiéter l’azur
qui le disperse avec le concours du vent.
Arachides, dattes et bananes composent comme
chaque matin la partition du petit-déjeuner d’André. Patrick apprécie de son
côté des tranches de pain brioché aux raisins trempées dans du café coloré d’un
nuage de lait de riz. Parfois du peanut
butter, du beurre d'arachide, ou de la pâte onctueuse chocolat noisette de
la marque Cole agrémentent sa collation.
André consacre la matinée à l’écriture. Patrick,
aux activités plus diversifiées, écrit de la poésie, effectue des recherches
sur Internet, alterne ses lectures entre roman et presse australienne.
A midi André et Patrick déjeunent chez Govinda’s. Distant de quelques six cent
mètres de leur appartement, c’est le restaurant végétarien le plus près. La rue
George est animée. Les piétons,
virtuoses de la démarche pressée, se croisent chaque jour sur les trottoirs dans
une chorégraphie improvisée où l’ensemble des pas et des figures offrent au
couple des scènes de vie différentes sans cesse renouvelées.
La salle bourdonne du bruit des conversations. Du
riz brun et des légumes variés en sauce sont servis par le jeune homme basané rencontré
le premier jour. André et Patrick constatent que, parfois, le prix à payer pour
le même choix varie en fonction du serveur. Aujourd’hui chaque repas revient à
sept dollars, soit un peu plus de cinq euro. A la table derrière André, une
liasse épaisse d’attendus de la cour suprême, posée de façon insoucieuse sur un
tabouret, attend que les deux détentrices des documents terminent leur repas
égayé par une conversation guillerette.
Durant le repas André et Patrick hésitent sur le
déroulement de l’après-midi au regard de la narration de la journée d’hier
inachevée par André. Ils décident de se rendre à l’église anglicane Saint Luke sur la rue Charlotte, sans intention de prière pour recevoir l’illumination
divine sur les choix à opérer, mais pour siroter un cappuccino chez Pancake Manor qui occupe l’ancien lieu
de culte depuis bientôt quarante ans. En chemin, ils arpentent les allées du marché
hebdomadaire sur la place Reddacliff ; le prix des bananes Lady Finger est similaire à celui de chez Cole. Plus avant sur George,
un tout jeune homme, anglais lui aussi, leur adresse la parole. Jacob œuvre dans
l’organisation Care pour financer son
voyage en Australie.
Les quelques marches de l’édifice religieux en
briques rouges plus que centenaire sont montées devant la tourelle octogonale. Un
chevalier en armure argenté accueille la clientèle. Nikeeta invite André et Patrick à s’installer dans une logette délimitée par les
anciens bancs en bois de l’église dont les assises ont été garnies pour plus de
confort. Des cappuccinos sont sirotés
tout en observant l’architecture intérieure. La cuisine a pris place dans le chœur
et le bar trône au milieu de la nef centrale
à côté d’une grande table de billard. La toiture très inclinée entièrement
visible au style plutôt tarabiscoté, les multiples arches, les divers vitraux
étroits et allongés donnent la sensation d’être dans une petite cathédrale. La
luminosité naturelle est faible. Les lustres en bois à plusieurs têtes
donnent un éclairage de faible intensité. Le souffle grinçant de la climatisation,
mêlé aux sonorités de la musique de fond, résonne désagréablement. Une fois
l’addition réglée à Nikeeta, André et
Patrick s’attardent vers l’entrée où des cartes postales publicitaires et
diverses brochures sont à la disposition des clients. Le visage au travers de
l’armature du heaume de l’homme d’arme est criant de vérité. André sursaute
quand il croise le regard fixe et vivace du chevalier. Sur le perron, une
plaque murale dorée apposée en l’honneur du fondateur de la mission anglicane Charles Kitchen fait sourire André. Amusé en lisant le nom du fondateur, il
se dit que l’édifice était prédestiné à recevoir une cuisine.
Une vingtaine de mètres plus bas sur le même
trottoir André et Patrick entrent dans un ancien bâtiment en briques, construit
voici une centaines d’années par l’imprimeur John Mills, pour pénétrer dans l’univers au million de livres de la
librairie Archives Fine Books. Une
multitude d’étagères en bois, aménagées du sol au plafond, solides malgré
l’équilibre poétique de certains assemblages, séparées par d’étroits couloirs
en mal de lignes droites, des recoins un peu poussiéreux, chargés d’un nombre impressionnant
de livres de seconde main, en tous genres et dans toutes sortes de formats, rangés
et ordonnés avec soin, disposés au mieux de leur pointure, brassés par les fureteurs,
attendent paisiblement de commencer une seconde vie. Les allées sont arpentées.
Les yeux d’André se contentent de scruter les titres des livres à portée de son
regard. Patrick explore la caverne aux trésors avec motivation, s’accroupit,
grimpe sur les petits escabeaux pour dénicher la perle rare, en matière de poésie
plus particulièrement. Tel le Tardis du
Docteur Who, la petite librairie
contient une pléiade d’univers, de pays merveilleux qui peuvent se dévoiler
quand les seuils des livres sont franchis, quand les pages de couverture sont
levées.
La première salle, déjà profonde, donne sur une
seconde surélevée de quelques marches. André feuillette tour à tour un livre
illustré sur la famille royale d’Angleterre, sur la princesse Diana, sur John
Travolta, sur Marilyn Monroe et sur d’autres célébrités vivantes ou décédées.
Les livres offrent de prendre conscience du côté éphémère de l’existence
humaine. Un jour sera le dernier quel que soit le déroulement de la vie de
chaque être humain. L’agitation trépidante, l’ambition démesurée, la notoriété
toute relative, la boulimie d’activités, les nuits courtes, la consommation à
outrance, les journées en apnée, les conflits et les peurs de toutes sortes ne
peuvent en rien écarter la naissance de cette dernière journée fatale à vivre
sur Terre. La quasi-totalité des noms imprimés sur les pages de couverture du
million de livres est inconnue d’André ; certains écrivains sont probablement
très illustres. Toutefois, la célébrité est une illusion qui s’estompera sur
les pages de couverture.
Les livres, à l’usure généralement plus lente que
celle du corps humain, se désintéressent du temps qui passe. Pour André et
Patrick, les minutes s’évanouissent sans crier gare quand leur attention est
captivée. Ils se rejoignent avant de quitter ce lieu en dehors du temps.
Patrick achète le journal intime de Donald
Friend débuté en 1929 à l’âge de quatorze ans. Les mots, les phrases, les
paragraphes, les journées s’animeront dans l’esprit de Patrick à leur lecture.
Le couple retourne tranquillement à la tour Regis. En chemin sur Albert, une jeune fille italienne, qui
travaille pour une organisation différente de celle représentée par Jacob, leur
adresse la parole brièvement en prononçant des mots en français et en italien. Dans
l’appartement, un peu comme Donald, André
pianote sur le clavier de son ordinateur pour continuer la narration de la journée
d’hier. Au cours de son ouvrage, passionnant et enrichissant, il s’offre une
pause. Il s’installe avec Patrick sur le canapé. Ils sirotent une boisson
chaude tout en bavardant plaisamment.
A la nuit tombée, après le spectacle grandiose du
soleil couchant à la continuelle créativité, André et Patrick quittent
l’appartement pour aller dîner. Le dessein premier est une promenade nocturne
pour découvrir les parures lumineuses du centre-ville pour en immortaliser
certaines sur la pellicule numérique. La rue George est longée. Au niveau des bâtiments de la cour suprême, miss
Poinsettia exhibe son feuillage en
habit de lumière rouge et jaune dans le parc Emma
Miller. Le couple s’approche devant le charme aérien de la plante géante.
Cet éclat de beauté le détourne de son trajet initial pour l’emmener sur le
square King George où il est frappé
d'un éblouissement. La beauté nitescente offerte par la grandiose façade de l’Hôtel
de Ville nimbée d’un voile de lumière rouge subjugue André et Patrick. Pris au
jeu des ornements lumineux, ils se rendent au square Anzac. Ils traversent le Food
Court désert sous le Post Office
Square, prennent l’escalator et contemplent les façades de la poste
générale dont les vérandas sont gorgées
d’une lumière opalescente qui transparait brillamment au travers des arcades et
des colonnes ioniques.
Après ce festival de lumière, André et Patrick se
rendent à la chocolaterie San Churro
en suivant tour à tour les rues Queen,
Albert et Charlotte. Emilie leur sert des churros, ces fameuses pâtisseries
ibériques en forme de lanières rainurées légèrement hérissées. Un petit
ramequin d’onctueux chocolat noir accompagne les churros pour faire trempette. Un
smoothie mangue banane leur est offert suite à leur précédente venue. Les
papilles sont enchantées. La majorité de la clientèle est jeune et asiatique. Un
muffin blueberry pour Patrick et un choc flourless pour André sont savourés lentement
avant de retourner à l’appartement.
La rue piétonne Queen est animée. La façade du centre Myer, à l’enseigne noire bordée d’un éclairage blanc, a opté pour
une parure de lumière rose. En arrivant sur la place Reddacliff, avant de descendre sur la rive, André et Patrick contemplent les façades
du Treasury Building qui se baignent dans une exubérante luxuriance de
lumière rouge et parme. Le retour sur la Promenade le long de la rivière offre
d’admirer les éclairages des ponts qui jalonnent le parcours jusqu’à la tour Regis. La membrure en béton du tablier
du pont Victoria rougit de plaisir grâce à l’ingéniosité des éclairagistes. Sa
robe de lumière écarlate se dessine devant celle de la grande roue qui illumine
le ciel par sa blancheur scintillante. L’eau du fleuve se plisse pour refléter les
étincelantes lueurs de rubis. Plus avant, un sang incarnat afflue dans les mâts
du pont Kurilpa qui tentent de
déchirer le manteau de la nuit. Avant de quitter la promenade, un long regard
est porté au pont William Jolly dont les
trois arches de la ravissante structure sont parées des lumières de l’arc-en-ciel.
Les vingt heures trente sont passées quand André
et Patrick entrent dans la tour. Un homme baraqué monte avec eux dans
l’ascenseur en leur tenant des propos plutôt amphigouriques. Il porte une
longue mallette et une valise noires. Chasseur ou barbouze, il
sort au huitième étage.
Les lumières de la ville scintillent au travers
des vitres de l’appartement. Une belle soirée termine une agréable journée
enrichissante…
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