Au lever, le soleil et la lune se saluent avant
de continuer leur chemin. L’astre de la nuit encore luminescent dans le ciel
bleu délavé remarque que les nuées sont de retour.
Une autre matinée à Brisbane s’estompe dans le
flot du temps.
A midi Patrick et André se rendent chez Govinda’s. La chaleur se maintient bien
en-dessus de trente degrés. La journée sera très chaude. Des capelines nuageuses
blafardes, aux mailles ajourées, pèsent sur la ville. L’atmosphère est
étouffante ; l’air lourd est comme emprisonné. Au restaurant, un baroudeur
en pantacourt prend son repas à une table voisine. Physique de légionnaire,
barbe noire de plusieurs jours, silhouette musclée, il avale coup sur coup le
contenu de deux assiettes, l’équivalent du repas déjà copieux des deux
français ; seul un appel téléphonique vite interrompu vient ralentir ses
coups de fourchettes énergiques. Après le repas André va se rincer les
dents aux toilettes. Le petit réduit est niché entre la cuisine et le local de
la plonge où la vaisselle est lavée à la main en continu par un jeune hindou
assidu. Patrick le relaie. A une table voisine, une jeune femme termine son
repas, offre un sourire à André quand leurs regards se croisent et s’en va.
De retour dans la chaleur de la rue, André et
Patrick se rendent chez Aromas pour boire
le café. Toutes les tables sont occupées. Ils décident alors de tenter leur
chance au Coffee Club devant le
square Anzac. Janice, souriante,
prend la commande de deux cappuccinos. Sa collègue prend son temps pour les
apprêter. Elle échange un sourire avec André depuis le comptoir avant de venir les
déposer délicatement sur la table ; la mousse cacaotée des breuvages est
décorée avec finesse. Le café est situé à l’une des entrées du Food Court du Post Office Square. Le va-et-vient continuel des habitués longe la
terrasse. Une Marilyn à la chevelure
blonde bouclée, chemisier crème, jupe seyante beige, entre pour ressortir
quelques instants plus tard avec son repas au bout des doigts. Démarche
assurée, silhouette élancée, buste bien droit, elle est sûre d’elle sur ses
talons aiguilles. À la table voisine, un enfant asiatique gigote et s'esbigne
en oubliant de manger. Sa mamie le suit du regard et le rattrape quand il s’écarte
trop. Le regard de sa mère s’est éloigné dans une rêverie. La présence des bus
qui s’arrêtent fréquemment accentue la chaleur ambiante. Une fois les cafés
sirotés, André et Patrick décident d’aller dans le parc Anzac où ils pensent que l’air sera plus frais. Ils marchent sur Adelaide pour traverser la chaussée au
croisement avec Edward. Au passage
piéton, André est distrait par un beau jeune homme en couple avec une femme à
la longue chevelure blonde dont l’attitude est un peu guindée. Son inattention lui
fait suivre Edward ; il aperçoit
alors un bouquet d’arbres en haut de la rue Ann
en prolongement visuel de la façade du People’s
Palace dont la magnifique tourelle d’angle est photographiée par Patrick depuis
le haut de la passerelle inclinée accédant à l’entrée centrale d’un vaste
building qui occupe toute la surface entre les rues Turbot et Ann.
Le King
Edward Park, bordé par un large escalier à plusieurs paliers aux degrés
roses, se dévoile sur un coteau. Une petite esplanade aux pieds
des marches offre d’admirer des œuvres mythiques d’Arnaldo Pomodoro dont une
pyramide dorée qui rappelle à André le vaisseau d’Anubis, un des Grands Maîtres
Goa'ulds de la série Stargate. Les sculptures en bronze dérivent de la tragédie
grecque d’Agamemnon.
Le parc ombragé par de nombreux arbres aux
luxuriants feuillages abondants est sillonné d’une allée en zigzag, bordée de
bancs rouges et blancs, qui rejoint Wickham
Terrace où l’ancien moulin à vent The
Tower Mill captive le regard. André et Patrick suivent le chemin oblique en
prenant leur temps pour admirer les œuvres disposées le long du parcours. La
création en relief aux blancs atours Still
Life With Landscape de Robert Parr apporte une note de fraicheur dans une
invitation à un voyage magique au travers de deux tableaux ouverts sur le
paysage environnant. Une sellette surmontée d’un pot de fleurs s’encadre devant
le premier ; le second plus petit est habité d’un panorama détouré où un
arbre, un nuage cotonneux et un chemin bordé d’une maisonnette dans son virage évoquent
chez André la comédie musicale Mary Poppins.
Le Wickham
Park incliné longe la voie du même nom. Le parc déserté par les citadins est
traversé sur sa hauteur pour joindre la rue Albert
qui le suit en contrebas. La chaleur est telle que le couple décide de
retourner au centre-ville où Patrick propose de se rendre à la bibliothèque de
la ville sur George Street. Soudain,
sur la rue Adelaide, deux voitures de
pompiers, toute sirène hurlante, approchent et s’arrêtent un peu plus loin le
long du trottoir. André constate qu’une alerte au feu a été déclenchée par une
alarme dysfonctionnelle. Les pompiers, aux uniformes taupe clair rayés de
jaune, la stoppe et profitent de leur présence pour vérifier que tout va bien
dans les étages.
Quelques instants plus tard, André et Patrick
entrent dans la bibliothèque principale de Brisbane. La climatisation,
rafraichissante pour une fois, est appréciée. La bibliothèque établie sur trois
niveaux s’ouvre sur un atrium central équipé d’escalators. Le lieu est
convivial et chaleureux. Divers espaces sont à la disposition de tout un
chacun. Tout est gratuit. Il suffit de demander une carte magnétique pour emprunter
des livres ou des magazines et pour avoir accès à tous les services
proposés : consultation sur ordinateur, salle de jeux, coins détente.
André s’installe sur un fauteuil pivotant très confortable dans un espace détente
vers le vitrage qui surplombe la place Reddacliff
depuis les étages supérieurs. Le magazine Yours
laissé sur un autre siège est parcouru. La nostalgie est le thème de divers
articles. Patrick sillonne les allées de livres, en apporte quelques-uns, les
parcourt et relève diverses références. André initie le processus pour être
membre. Une dame charmante à la chevelure aux reflets bleus lui consacre du
temps. Toutefois un justificatif de son lieu de résidence à Brisbane sera à
fournir pour obtenir la carte réalisable en quelques minutes.
Après ces instants de détente enrichissants,
André et Patrick découvrent le troisième niveau. Alors qu’ils sont arrêtés
devant le rayonnage des livres de poésie, une jeune femme s’approche d’eux. Son
visage s’illumine d’un sourire devant la mine abasourdie d’André qui reconnaît
Olga, rencontrée à New Farm. Elle
papillonne d’une bibliothèque à une autre dans son emploi ; la routine est
absente de ses journées car la ville compte une bonne vingtaine de
bibliothèques de quartier. Elle consacre quelques instants de son temps à bavarder
avec le couple, enchanté de cette rencontre vraiment improbable. Olga questionne
le couple sur son lieu de résidence en France et dévoile quelques éléments sur
la vie. D’origine russe, elle a voyagé à bord du Transsibérien dans le ventre
de sa mère qui préféra à l’époque prendre le train plutôt que l’avion en raison
de sa grossesse. Elle habite dans la proche banlieue de la ville et se déplace
en ferry pour joindre les diverses bibliothèques. Avant le départ du couple,
Olga rend un petit service à André, lié à sa tentative avortée pour être membre
aujourd’hui.
Au café Aromas
sur Queen, une table est libre. Joe sert un café Mocha à Patrick et un
thé rouge rooibos à André. Les boissons sont sirotées tranquillement.
Une trentaine de minutes plus tard, Isabeau, une petite brunette, accueille le couple à la
caisse chez Cole’s au centre Myer. André et Patrick retournent
ensuite à l’appartement. Le ciel s’assombrit de plus en plus et la pluie
menace. Le pas est pressé. Les nuages déversent de grosses gouttes de pluie
alors qu’ils sont presque arrivés. Ils sont toutefois déjà mouillés en entrant
dans la tour Regis.
Les dix-huit heures sont proches quand un orage
éclate violemment. Le ciel se zèbre d’éclairs et le tonnerre gronde. L’horizon
se brouille. La luminosité disparait. La grêle vient heurter les vitrages au
dix-neuvième étage. Un spectacle pyrotechnique est offert par les éléments qui
se déchainent suite à la très forte chaleur et à l’absence de pluie depuis
quinze jours. Le soleil décline à l’horizon derrière les nuages noirs. Le
disque lumineux se dessine nettement au travers du manteau nuageux. La féérie
de la nature se poursuit durant le repas pour s’affaiblir au cours de la soirée.
Le tonnerre continue de gronder sans se fatiguer ; les éclairs jaillissent
un peu partout à l’horizon dans une chorégraphie dirigée par un chef
d’orchestre invisible…
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