Au lever, le ciel hésite entre les nuances de
bleus et de gris à peindre sur les nuées évanescentes ébauchées, flottant dans
l’éther.
Un peu avant midi, André et Patrick marchent le
long de la rue George. La température
a baissé de cinq degrés, elle atteint tout de même les vingt-sept Celsius selon
l’indication du cadran familier. A l’angle avec la rue Turbot, ils croisent un groupe d’hommes en chemises blanches à
fines rayures et pantalons gris foncé qui avance ensemble d’un pas décidé tout
en bavardant à haute voix ; André pense à des participants à un colloque
spécialisé. Il remarque à haute voix qu’ils ont tous la même dégaine. Le commentaire
fait sourire Patrick.
Quelques pas plus loin, ils entrent au restaurant
Govinda’s. Une petite table est
encore libre contre le mur de droite. Un va-et-vient est régulier entre les convives
pour apporter les mets au comptoir depuis la cuisine située tout au fond de la
salle, longue et étroite, très animée aujourd’hui. A une table en opposé, un
homme aux cheveux et à la barbe roux, en costume gris clair, converse dans une
gestuelle rythmée avec un hindou calme et attentif. Il trouve toutefois le
temps de porter avec dextérité la nourriture à ses lèvres. Des personnes seules
prennent leur repas tout en s'affairant à une autre
activité, indépendamment de l’usage du téléphone portable. Munie d’une
calculette, une dame semble plongée dans un univers de chiffres.
Après le repas, André et Patrick prennent la direction
de la gare de Roma Street pour faire
recharger leur Go Card dans le
dessein de prendre le bus. Ils empruntent la passerelle aérienne au-dessus de
la rue Roma qui aboutit directement
dans le Food Court de la gare. Une
photo plongeante de la rue est prise avec le parc Emma Miller en premier plan. Rod, un gars costaud, les reçoit
derrière le guichet TransLink un peu
avant treize heures. Dix dollars sont ajoutés à chacune des deux cartes.
Une recherche commence pour trouver les arrêts de
bus des lignes au départ pour la direction Milton.
Le bus 470 sur Roma Street est annoncé dans trente minutes. Le couple retourne
dans l’enceinte de la gare pour localiser le prochain départ sur la ligne 471. Le bus est manqué d’une minute, le
suivant est dans une heure. Avant de retourner au premier arrêt, André et
Patrick emportent deux cappuccinos à l’A’Roma
St Café situé dans le hall d’accueil de la gare. Sur le passage incliné utilisé
pour sortir, deux dames très dissemblables s‘approchent l’une l’autre pour se
jeter dans les bras dans un hug ponctué
d’exclamations de joie. Un probable retour de voyage très émouvant. Les
breuvages sont sirotés assis dans l’abri protégé du soleil au Stop 122. Deux jeunes filles attendent
également le bus. Celle à côté d’André termine une boisson à la paille. Elle
sourit à André, lui dit I like your
glasses et s’active sur son téléphone tout comme sa voisine avec qui elle
discute de temps à autre.
A treize heures vingt-trois le bus 470 à destination de Toowong arrive. La Go Card donne le feu vert pour entrer. L’intérieur du véhicule
ressemble un peu à celui d’un double-decker
londonien. L’absence du conducteur sur le côté gauche donne une sensation de
véhicule sans pilote aux deux français habitués à la conduite à droite. Une
dizaine de minutes plus tard, Patrick donne le signal pour descendre à la
station Toowong Depot 17 sur la rue Dean. André sollicite le concours d’un
grand jeune homme assis à l’arrêt de bus. Engageant, il montre spontanément au
couple sur l’écran fendillé de son téléphone, après une brève recherche, le trajet
à suivre à pieds pour joindre le jardin botanique du Mont Coot-tha situé à une dizaine de minutes. Il est vivement remercié.
Le sentier Western
Freeway Bikeway emprunté est quitté pour suivre le Toowong Pathway qui mène directement à l’entrée du jardin sur la
route Mt Coot-tha Rd. Un charmant
pont piétonnier rouge et gris enjambant le trafic routier est traversé. Le
double tronc orangé d’un gommier eucalyptus borde la passerelle d’accès. A la
sortie du bel ouvrage une partie du jardin botanique se dévoile. Un dôme géodésique
argenté retient l’attention.
Les quatorze heures approchent quand André et
Patrick entrent dans le jardin. La silhouette futuriste du planétarium Sir Thomas Brisbane s’offre au regard
dès les premiers pas. A son côté, une statue du scientifique russe Konstantin Tsiolkovski, assis sur un
plot en tenue de jardinier, mains dans les poches, portant bottes et chapeau,
le visage tourné vers les étoiles, oublie un instant qu’il est considéré comme
le père de l'astronautique moderne.
Barbara, une des bénévoles du jardin, accueille
André et Patrick à la guérite de l’entrée. Coiffée d’un chapeau de paille,
souriante, chaleureuse et efficace, elle donne un plan du jardin et un
descriptif en français avant de souhaiter a great
discover, une belle découverte aux visiteurs.
Tout comme son frère du centre-ville, le jardin
est géré et entretenu par la municipalité de Brisbane. Le site initial longé
par la rivière, avant de devenir une réserve botanique, fut cultivé pour
fournir la nourriture à la colonie pénitentiaire. Après huit inondations
majeures, dont celle de 1974 évoquée précédemment, la municipalité décida de
créer un nouveau jardin au sec à sept kilomètres du centre sur les pentes du
mont Coot-tha. Ses portes s’ouvrirent
au public en janvier, il y a maintenant quarante ans.
La magie opère dès les premiers instants dans le
jardin. Une rose géante aux pétales en grès rose, épanouie sur un banc en
pierre, signale sa superbe présence. André s’assied à son coté pour la cajoler.
Patrick prend une photo.
Un peu plus loin, une ruche a élu domicile dans
le tronc d’un arbre au niveau d’une cavité née de l’ablation d’une grosse
branche. Les abeilles sont minuscules. L’essaim entièrement visible bourdonne
de centaines d’ailes frétillantes. Un continuel va-et-vient des ouvrières apporte
le butin à la communauté. Du miel sirupeux glisse légèrement le long du tronc.
La végétation subtropicale est luxuriante. Un peu
partout les araignées, à la taille impressionnante, tissent adroitement
d’immenses toiles entre les végétaux en tenant compte du passage des
promeneurs. Patrick prend diverses photos, dont certaines donnent l’impression
que les toiles sont tissées sur le ciel bleu ; quand l’araignée est
présente sur l’impressionnant maillage de fils, l’effet est saisissant. Une
jeune dame est secouée de frissons après une brève contemplation.
La créativité de la Nature est sans fin. Des
arbustes présentent aux regards des feuilles bicolores nervurées ; le
limbe est vert tandis que la surface opposée est rouge.
Le dôme géodésique est visité. La température
très élevée et l’humidité avoisinant les cent pour cent invitent à contempler
rapidement l’étang des nénuphars. André photographie une citation de l’écrivain naturaliste Gerald Durrell.
Dans la maison des fougères aux chevelures
abondantes, comme prisonnier d’une faille temporelle, un corps humain figé dans
une chaise en bronze tente de sortir depuis trente-quatre ans de la sculpture
de Kenneth Armitage. La tête émergeant en haut du dossier, les paupières
closes, est comme pétrifiée dans un mouvement sans fin.
Une éminence aménagée de sentiers empierrés et de
bancs laisse la part belle au monde des cactus. Diverses variétés d’agave attirent
plus spécialement l’attention au regard du sirop d’agave consommé par le
couple. Des volatiles Bush Stone-curlew,
perchés sur leurs fines échasses, se déplacent gracieusement parmi les
brindilles et les roches.
Plus avant, une beauté tropicale, une lointaine
cousine de la vigne, parade avec ses grappes aux nuances d’orange auréolées de
feuilles vertes dentelées qui ploient gracieusement au bout des branches, tel
un essaim de noisettes.
Le lagoon
est contourné par le haut. Tout autour, une multitude de coins pittoresques ombragés
permettent de pique-niquer. En cas de pluie des abris équipés de tables et de
bancs sont à la disposition des promeneurs. Des rosy-billed pochard, des canards au bec rouge, barbotent
plaisamment dans le lagon. Une partie des eaux calmes est généreusement tapissée
de feuilles de nénuphars. Elles flottent parmi les fleurs roses et mauves au
cœur de soleil qui sont heureuses de leur vie d'esseulées romantiques. D’autres
volatiles inconnus patouillent, d’autres sèchent leurs duvets au soleil sur les
rochers qui affleurent à la surface de l’eau. La faune et la flore s’expriment
paisiblement dans le cadre idyllique.
Dans les rocailles environnantes, un arbre séduit
tout particulièrement le regard avec sa tête ébouriffée et ses racines
aériennes qui pendouillent le long du tronc. Une indication trouvée avec
persévérance indique qu’il s’agit d’un Aka
Screw Pine. Son attachante originalité réside dans ses bulbes vernaculaires
propres à sa variété. Tels des vers allongés et cylindriques, ces gracieuses excroissances
nées dans le tronc pendent nonchalamment. Certaines plongent dans la terre sans
toutefois, comme le banian, donner naissance à d’autres congénères. Tel un
sophisme de l'imagination, André se surprend à penser à une famille nombreuse
sans enfants en observant le végétal ligneux, attrayant au possible.
Les regards baignés de beauté, André et Patrick
arrivent au jardin japonais. Intime par sa taille, il reçoit aujourd’hui pour
la Saint Valentin deux amoureux. Ils s’installent pour pique-niquer devant le traditionnel
pavillon qui s'insère harmonieusement dans le cadre enchanteur embelli d’une
cascade fougueuse ruisselant sur les galets d’un cours d'eau au sentier
sinueux, d’un étang égayé d’ilots de nénuphars, de buissons ronds parfaitement
taillés et d’un bassin en pierre en forme de coquille. Toute cette beauté
simple et raffinée ravit les tourtereaux assis sur une couverture rose
quadrillée de lignes parme. Ils se sont offert un superbe bouquet de rose
rouges agrémentées de gypsophile blanc disposé dans un vase devant eux. Une valise
en osier tressé contient la vaisselle et les mets de leur repas. La jeune fille
à la longue chevelure blonde, vêtue d’une ample chemise écossaise rouge et
blanche dispose la vaisselle. Le jeune homme brun, à l’avant-bras gauche bandé,
en tee-shirt bleu et short blanc, prépare le repas.
Un water
dragon, sur une borne en pierre, salue de ses petits yeux bleu-vert
pétillants André et Patrick quand ils sortent du jardin japonais.
La proche maison des bonzaïs est visitée. Un
ficus rubiginosa, venu au monde voici cinquante ans, s’est adapté à son
support. Le tronc robuste, coudé en dessus du pot, soutient les branches
feuillues qui se développent vers le sol.
Plus loin, devant le kiosque à musique, un verger
est planté de bottle trees, des
fameux arbres bouteilles découverts dans le square Anzac. André se ressource en posant la paume de sa main droite sur
un des troncs bulbeux. Le couple se balade sur l’herbe rase. Il accède à une terrasse
panoramique où une tour ronde belvédère, parée d’une carapace noire ajourée aux
motifs géométriques imbriqués, domine la Skyline
de Brisbane.
Un regard à la pendulette invite à se rapprocher
de l’entrée du jardin. Au bord d’un pont ombragé, traversé pour aller se
désaltérer au café installé vers le dôme, des chauves-souris factices suspendues
par les griffes des orteils à une grosse branche d’un vénérable ficus tiennent chacune
dans leurs doigts un violon en bois vert en forme de feuille. Sur l’eau, quatre
libellules artificielles plantées dans le lit de la rivière forment un cercle
en se tenant par les ailes. A la sortie du pont, un Floss-silk tree, un arbre robuste aux grandes fleurs roses soyeuses
surprend par son large tronc, renflé à la base, hérissé de grandes épines
grises. Les piquants acérés dissuadent les rongeurs et les petits singes de
grimper pour venir chiper les gros fruits en forme d’œufs qui contiennent de
grosses graines huileuses entourées de fibre cotonneuse.
André et Patrick s’installent à la terrasse du
café rafraichie par le souffle du vent. Un passereau Noisy Miner se pose sur le dossier d’une chaise voisine pour les
saluer, peut-être celui du premier jardin botanique. Limonade
pour Patrick et thé rooibos à la pomme canneberge pour André sont sirotés. En
vue de la fermeture, un jeune homme en short, les cheveux noirs en chignon sur
la tête, commence à enrouler sur le haut les tentures en plastique transparent
qui bordent la terrasse.
Reposé et désaltéré, le couple visite brièvement un
abri, où s’épanouissent quelques orchidées, avant de se rendre au Stop 19 situé à côté du planétarium.
En attendant le dernier bus journalier de la
ligne 471, André et Patrick aperçoivent
le couple de la Saint-Valentin qui retourne bras dessus, bras dessous, vers sa
voiture. Le bus arrive à seize heures dix-neuf.
Divers rues résidentielles sont parcourues dont
certaines dévoilent des vues du centre-ville. Le conducteur, habitué au trajet,
roule vite dans les virages dont la chaussée un peu cahoteuse réclame des
réparations. Dans le quartier de Milton,
le long de la route Park Road, le car
passe devant une réplique de la Tour Eiffel. Une dizaine de minutes plus tard,
André et Patrick descendent du bus à l’arrêt Stop 106 à North Quay à
une centaine de mètres de la résidence Park
Regis.
Vers dix-huit heures, le soleil couchant joue à
cache-cache avec les nuées dans une fantasia de haute voltige où les ors paradent
tour à tour avec les bleus et les rouges. Les nuages caracolent à vive allure en
se travestissant au gré de leur fantaisie.
Lors du dîner, après un surf sur le web, Patrick
évoque le vaudeville avec François Fillon, probablement aussi un activité de
haute voltige, mais à la parade politique…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire