Au lever à six heures, Patrick est surpris de déceler sur la rivière
la présence de deux hommes dans un canoë-kayak qui pagaient résolument avec
énergie.
Après la réception d’un mail de son père, Patrick consacre une partie
de la matinée à œuvrer sur le dossier de voisinage qui préoccupe ses parents. De
son côté André, dans une activité littéraire, se projette dans le passé pour
écrire le récit de la journée d’hier ; phrases et paragraphes se composent
sur l’ordinateur.
Midi approche. André et Patrick se rendent au restaurant Govinda’s pour déjeuner. Au niveau de la
rue Herschel André entend le premier coup de klaxon depuis leur présence aux pays
des kangourous ; probablement un touriste dans une voiture de location. En
chemin, le long de la rue George, tout
comme un peu partout en ville sur différents supports, l’évènement mondial Brisbane Global Rugby Tens, ce week-end au
Suncorp Stadium de Brisbane, situé à
une courte distance à vol d’oiseau de la tour Regis, est annoncé. Les mots Rugby
Heaven se lisent sur une banderole verticale fixée sur un lampadaire. Le Rugby Club Toulonnais fera partie des quatorze
équipes, des trois cents joueurs d'élite qui, durant deux journées, feront
vibrer les fans du ballon ovale.
Chez Govinda’s, les visages
du couple deviennent familiers et l’accueil chaleureux s’étoffe de sourires. Les
mets servis sont toujours aussi copieux et savoureux. Après le repas, Patrick
et André se rendent au jardin botanique. Ils suivent tour à tour, sous un chaud
soleil, les rues George, Adelaide et Albert. A l’angle d’Albert
et d’Elizabeth, au passage piéton, un
jeune homme blond en tee-shirt blanc, une attelle verte au bras gauche, croque
des myrtilles. Tout en bavardant avec deux jeunes filles, il porte chaque baie
une à une à sa bouche dans un mouvement rapide et régulier. André regarde du
coin de l'œil le dos et le profil du séduisant garçon à la chevelure coupée en
dégradés.
A l’angle avec Charlotte,
Patrick repère un alien sur le
trottoir. En acier inoxydable, réalisé par l’artiste Grant Lehmann, la
silhouette d’un possible Na'vis de la
planète Pandora, aux jambes
interminables, riche d’une multitude de panneaux rivetés, hésite sur la
direction à suivre du haut de ses trois à quatre mètres.
La rue Albert se termine à l’entrée des jardins, des City Botanic Gardens. Les grilles
grandes ouvertes invitent à découvrir le vaste parc qui borde majoritairement
la rivière Brisbane. Les gratte-ciel surplombent le poumon vert de la ville
dont la toute proche tour vêtue de verre et métal, baptisée Dark Vador par André. Le sentier central
est suivi. Rapidement, une série de planchettes en bois inclinés plantée au
centre d’un totem marqué du chiffre 1974 interpelle. Une information sur un bardeau
vertical révèle qu’en janvier de cette année des
crues éclair d'une violence inouïe submergèrent la capitale du Queensland. Le fleuve déborda intensément
le mardi 29 janvier provoquant des inondations sans précédent. Le totem marque
un niveau de deux mètres atteint par les flots qui submergèrent les jardins.
La végétation est luxuriante. Des plantes endémiques insolites éblouissent
les regards ; leur unicité interdit toute comparaison. Diverses
plantations de bambous sont dépassées. Les tiges de l’une d’entre elles ont été
gravées au canif de prénoms d’amoureux. Etrange marotte ! Le café des
jardins, installé dans un coquet petit chalet, est atteint. Un oiseau téméraire
gris moucheté de blanc, au bec et aux contours des yeux cerclés de jaune,
accueille André et Patrick. Le gracieux passereau Noisy Miner, endémique à l’Australie, vient jacasser bruyamment devant
eux pendant qu’ils sirotent des cappuccinos servis en terrasse par un serveur
au sourire ravageur. A la table voisine trois dames bavardent paisiblement. Le
serveur leur apporte trois petites bouteilles d’eau gazeuse San
Pellegrino ; une paille dépasse de chaque goulot. Avant de boire, elles
trinquent en entrechoquant les récipients en verre. Plus tard, elles se
prennent la main avec euphorie pour former une boucle en dessus de leur tête. A
une autre table, deux dames corpulentes discutent en se partageant rondement une
grande assiette de frites.
A proximité de la terrasse, un court instant récréatif sur des chaises
longues à la disposition des promeneurs, précède la poursuite de la promenade.
Des arbres aux magnifiques racines enchevêtrées à fleur du sol incliné, dont certaines
s’apparentent à d’étonnants murets en bois, bordent un chemin débouchant sur la
rivière. La rive, conquise par une petite mangrove, serpente au milieu des
palétuviers où des pluviers siffleurs et autres espèces apprécient comme André
et Patrick le frais refuge. Ils avancent l’œil aux aguets sur un chemin bétonné
qui borde la mangrove. Un oiseau de belle envergure, aux plumes noires et à la
tête rouge, la queue en éventail, ressemblant à un petit coq de bruyère ou à
une pintade, un brush-turkey, gratouille
énergiquement les broussailles sur l’humus humide du sol autour de divers
troncs et branches morts. Sa tête continuellement en mouvement gêne la prise de
photos. Le littoral vaseux laisse place à une marina de plaisance sur fond de falaises
de grès. La structure imposante du pont Story
emplit l’horizon sur la gauche. Des bateaux sont amarrés à des pilotis au
milieu des flots. La poupe et la proue de chaque embarcation à voiles ou à
moteur sont attachées par des cordages aux pieux en bois solidement ancrés en
parallèle de la berge dans le lit de la rivière. Un arbre épanoui, riche de
dizaines de branches, vit son existence penché sur le grève inclinée empierrée.
Ses troncs aux profondes racines tortueuses rampantes se sont magistralement
adaptés pour remédier à la gravité. Une grosse araignée noire a tissé une toile
invisible entre les ramures. Sur fond de ciel bleu, elle donne l’impression
d’être en équilibre sur la trame du temps.
Plus loin sur l’herbe, une sculpture en fer ouvragé de Robert Juniper
est née sous l’apparence d’une plante aux feuilles noires saillantes et anguleuses.
Cette œuvre, comme beaucoup d’autre réparties dans la ville, fait partie de
celles présentées à l’Exposition Universelle de Brisbane en 1988.
La promenade au bord de la rivière se termine au niveau de la rue
Alice, tout comme le parc. Une aire de jeux ludique pour enfants attire
l’attention avec sa structure vert pomme enchevêtrée et ses petites toitures rouges
d’inspiration asiatique. Des balançoires se signalent à André. Il s’amuse un
instant sur l’une d’elle en rabattant sur ses
épaules le harnais de sécurité en plastique rigide.
Une personne souriante aux longs cheveux noirs approche du couple.
Patrick l’accueille avec un sawadika suivi d’un Wai,
le bonjour thaï. La jeune femme est éberluée et médusée. Quelques
instants auparavant, quand ils se promenaient sur la rive, elle a remarqué le
pantalon de toile thaïlandais porté par André. Elle possède le même. Un
bavardage commence. Beth vit en Australie
depuis onze mois. Elle est venue avec une mission mormone. Elle retourne chez
elle à Bangkok au mois d’août de cette année. Elle annonce en riant que la nourriture
thaïe lui manque. Beth et André s’assoient sur un muret pour être pris en photo
par Patrick. Beth est invitée à faire
de même avec son téléphone portable. Toutefois, comme elle se promène sans son
appareil, elle accepte avec joie de donner son adresse mail pour l’envoi de la
photo. André est enchanté de cette rencontre inopinée rendue possible grâce à
son pantalon thaï.
L’aire de jeux est quittée. La promenade dans le parc se poursuit. Dans
un écrin de végétation luxuriante, un vaste étang animé par un jet d’eau est
approché ; des Lilies
Pond, des lys blancs se dévoilent parmi les nénuphars. Un water dragon, un frère du varan, se prélasse
sur un banc en bois vert. Plus loin, à soixante mètres dans le ciel, l’arbre le
plus haut du parc dresse sa silhouette fuselée. Il s’agit d’un Cook Pine, un pin de Nouvelle-Calédonie.
En face, sur une vaste parcelle engazonnée, l’œuvre en acier
inoxydable Morning Star de Jon Barlow
Hudson évoque chez André un tesseract ouvert sur la quatrième dimension.
Dans une zone plantée de palmiers et de ficus, Patrick repère deux Bush Stone-curlew, une autre espèce de volatiles
endémiques dont les nuances du plumage se fondent dans celles des brindilles où
ils évoluent. A proximité, un banian colossal et magnifique, né au dix-neuvième
siècle, captive avec enchantement les regards. Alors qu’André s’extasie à haute
voix, un homme francophone passe et lui adresse la parole. Il s’arrête pour
donner des indications touristiques. Il débite une foule d’informations sans
rapport avec le rythme de vie d’André et Patrick. André retient l’existence du
mont Tamborine, à l'ouest de la Gold Coast, réputé pour ses
sentiers sinueux dans la forêt tropicale qui dominent parfois falaises et cascades.
L’homme raconte ensuite un peu sa vie. Il réside à Brisbane depuis trente-cinq
ans. Avant de s’installer en Australie, il a vécu dans
la colonie franco-britannique érigée dans l'archipel des Nouvelles-Hébrides,
l'actuel territoire du Vanuatu devenu indépendant il y a plus de trente ans. Il
sourit en repensant à ces années révolues où les deux puissances en présence
firent voir double aux autochtones. Il raconte des scénettes de vie où les
indigènes surent profiter des différentes infrastructures qui fonctionnaient en
doublon dans un chassé-croisé sans rencontre.
Après la visite du parc, le couple revient au centre-ville par la rue
George. En chemin, à l’angle de la rue Margaret, il admire The Mansions, une rangée de maisons mitoyennes en briques rouges
d’inspiration victorienne.
Une pause détente s’offre à André et Patrick chez Aromas. En sortant, devant le café, dans le cadre de la promotion
d’un joailler diamantaire de la rue Queen
à l’approche de la Saint-Valentin, ils sont pris en photo par une charmante
jeune fille devant un mur éphémère de roses rouges au fond d’une courte allée
de gazon synthétique délimitée par deux petites barrières blanches.
Plus tard dans la résidence, au travers des nombreuses vitres de l’espace
de vie, des nuages en ribambelles, auréolés de rose, qui s’apparentent à une
locomotive avec ses wagonnets, traversent le champ de vision du couple…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire