mercredi 8 février 2017

Outres végétales au square Anzac…

Au lever, le regard à peine sorti des rêves se perd dans l’immensité impalpable d’un ciel limpide et éthéré. Le lit émeraldine de la rivière Brisbane au calme alcyonien apporte une touche céruléenne à la palette de la talentueuse Gaïa. Le réveil interrompt un songe, un instant de ravissement et de douce présence. André marchait sur le pont d’un bateau en tenant la main d’une fillette désireuse de boire un verre d’eau.
La fin de matinée suspend le voyage littéraire d’André. Il décide avec Patrick de se rendre chez Vege Rama sur la rue Adelaide pour déjeuner. L’horloge digitale à l’affichage alternatif au début de la rue Makerston persiste depuis quelques jours à afficher trente degrés au passage des garçons. Hormis une syncope de la fonction thermomètre due à la chaleur, une panne semble peu probable. En chemin, sur la rue Roma, André s’arrête un instant devant un chevalet posé sur le trottoir. L’accroche publicitaire du Wanderer Coffee dépeint en quelques mots la boisson stimulante et tonique. Le breuvage est comparé à une étreinte liquide pour le cerveau. Pensif, il associe le café aux personnes rêveuses et passionnées.
La rue Roma se termine au niveau de la mairie. André et Patrick traversent l’esplanade au moment où le carillon Westminster entre dans la première séquence de sa mélodie. La rue Adelaide est suivie. André guette le restaurant vegan à l’emplacement mémorisé voici quelques jours lors d’une recherche sur Internet. Il aperçoit le caisson suspendu de l’enseigne à l’endroit visualisé. La précision du moteur de recherche évite une prospection. La file d’attente est intégrée. Le concept de Ruchi emporte l’adhésion des personnes concernées par la qualité de leur alimentation. Sandra accueille André et Patrick. Elle s’active efficacement à servir les mets sélectionnés pour leur repas : poivron rouge, brocoli, chou-fleur, cubes de tofu, courgette, aubergine. Patrick accompagne de riz brun les légumes en sauce. Le déjeuner est savouré sur le trottoir. Les tables et les tabourets pourvus de lamelles de bois clair ajourées, disposés sur le dallage bétonné légèrement moucheté, sont en aluminium brossé. André et Patrick s’installent à un coin repas dont le niveau dépasse la hauteur d’un banc où un jeune homme vient s’adosser. Son profil rappelle à André celui de son neveu Florian. La vue embrasse le square Anzac, l’acronyme pour Australian and New Zealand Army Corps, un corps d’armée qui affronta les Turcs lors de la bataille des Dardanelles durant la Première Guerre mondiale. Au-dessus de l’esplanade à la végétation fournie, le séduisant campanile en grès de l’horloge plus que centenaire de la gare centrale se montre timidement devant la façade inélégante d’un hôtel d’une chaine internationale qui obstrue le panorama. Durant le repas les bus s’arrêtent régulièrement au bord du trottoir. Les gaz d’échappements dégagent une chaleur étouffante. Le beau jeune homme se lève pour s’approcher de deux personnes venues déjeuner avec lui chez Vege Rama.
André et Patrick quittent la table où ils furent en première loge pour observer la scène de la rue Adelaide animée par les nombreux piétons qui se croisèrent sans se voir. La place est bordée de deux passerelles aériennes qui traversent la rue. Pour accéder à leur niveau sans prendre les escaliers, le couple traverse le Food court situé sous le Post Office Square pour prendre un escalator. La seconde esplanade plus élevée borde la rue parallèle Queen où naissent les passerelles. Engazonnée, bordée de lampadaires en fer noir surmontés de trois globes laiteux, elle dévoile des passants installés sur des chaises longues, les mêmes que celles du jardin botanique. Une sculpture murale de Leonard Shillam intitulée Le Banquier attire les regards contre une façade de la Banque Westpac. Patrick est conquis par la figurine expressive du banquier attablé à son comptoir sous une représentation de l’industrie en développement. Son attitude rigide, sa silhouette décharnée, sa tête filiforme, son visage inexpressif, la paume de ses mains fermées parmi pièces et billets rappellent que l’argent est un aliment indigeste. L’œuvre, créée voici presque cinquante ans, est plus actuelle que jamais.
Une des passerelles mène à la gare centrale visitée brièvement. Elle a perdu son charme d’autrefois comme l’atteste une ancienne photo montrée dans l’enceinte, prise à l’orée du siècle dernier. Les allées du square Anzac sont parcourues. Les divers mémoriaux et statues dédiés aux victimes des guerres sont regardés de loin. La place s'organise en contrebas d’un mausolée serti d’escaliers. Au centre de la rotonde à colonnades, d’inspiration grecque, une flamme brûle en mémoire des soldats australiens morts ou disparus. Les différents espaces verts sont plantés de différentes essences. Les arbres sont les vedettes du square. Les palmiers et les baobabs sont éclipsés par les Bottle Trees, les arbres bouteille. Ces plaisants spécimens au tronc bulbeux, aux ramures amples et foisonnantes captivent le couple. Une de ces outres végétales, sous certains aspects, s’apparente dans l’esprit d’André à un samovar. Un bottle tree a rendu l’âme. Une affichette, traduite courtoisement par une passante plutôt pressée, indique que l’arbre va être déraciné et remplacé. André s’insurge vainement. L’arbre mort, à la beauté dépouillée et au charme attachant, aurait pu rester comme symbole de tous ces humains morts pour rien. La mort fait peur, il faut l’occulter aux regards.
Avant de s’éloigner du site, André et Patrick se désaltèrent au Coffee Club situé sous le Post Office Square à côté du restaurant Vege Rama. Un Cappuccino est siroté par Patrick. André opte pour un thé rooibos apprécié en savourant partiellement une part de gâteau aux chocolat dont tous les ingrédients sont crus ; une recette de Ruchi.
André et Patrick marchent sur Adelaide. Au croisement avec Edward, ils prennent à droite pour suivre Ann. Au carrefour, tous les feux passent au rouge. Tel un ballet hâtif et informel, les piétons traversent dans tous les sens, le parcours oblique étant permis par l’arrêt de tous les véhicules.
A l’intersection suivante, la magnifique façade d’angle en briques ocre rouge de l’ancien hôtel People's Palace, construit voici fort longtemps par l'Armée du Salut pour les personnes à faible revenus, retient l’attention par son charme désuet, ses vérandas étagées, ses rambardes blanches à dentelles, ses nombreuses jacobines et sa tourelle d’angle.
Plus loin sur Ann, la bâtisse ancienne du Brisbane Servants Home, flanquée de deux vérandas, est noyée parmi les gratte-ciel. Lors de sa naissance au dix-neuvième siècle rendue possible par Lady Bowen, elle fut destinée à abriter les femmes célibataires qui migrèrent vers le Queensland pour se faire embaucher en tant que domestiques. L’édifice de charme, surmonté d’un belvédère, acheté par l'École des Arts de Brisbane une dizaine d’années après sa construction, abrite aujourd’hui une bibliothèque municipale.
André et Patrick retournent vivre la suite de l’après-midi dans leur appartement. La nuit de Patrick a été perturbée par l’affaire concernant ses parents. Une sieste s’offre à lui. André œuvre sur l’ordinateur. Plus tard, un entracte est apprécié. Ils sirotent une boisson chaude dans le coin salon de l’appartement. Installés sur le canapé moderne, au bas dossier, au piètement métal argenté, au tissu chiné gris, ils se tiennent la main tout en bavardant.
Lors du diner André termine la douceur de Ruchi agrémentée de rondelles de banane. Patrick se régale avec du cake aux fruits. Des noix de cajou terminent la collation du couple.
En fin de journée le soleil disparait progressivement derrière les collines. Des faisceaux striés d’or s’élancent des lambeaux de nuages qui traversent le sillon de l’astre incandescent. Dans un ciel d’encre, le soleil s’évanouit dans un cratère météorique en fusion en embrasant les nuées qui osent s’approcher du spectacle féerique. L’horizon entre magistralement en scène en s’auréolant d’un ruban de pourpre nuancé d’orangé…






















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