samedi 4 février 2017

Power House Museum au New Farm Park...

Ombre et lumière se partagent le paysage au lever. L’intense azur du ciel, où s’effilochent de légères nappes vaporeuses, se mire sur étendue d'encre du fleuve à l‘onde endormie.
La matinée s’estompe dans le flot du temps. A midi André et Patrick déjeunent au restaurant Govinda’s sur la rue George. En chemin, ils constatent la présence d’un agent en tenue jaune et bleue qui verbalise au bord de la rue Makerston. Il prend ensuite en photo les voitures en infraction.
La fréquentation du centre-ville est faible le samedi ; la clientèle est plus clairsemée. Le repas est servi dès l’arrivée du couple et les places vacantes abondent. Les mets végétariens copieux sont savoureux.
Après le repas la direction de l’embarcadère de North Quay est prise. Au centre du trottoir, le long de la rue George, une bande continue munie de tirets en relief indiquant la direction, ponctuée aux intersections de quatre carrés directionnels similaires au-dessus des Legos, est au service des malvoyants pour les aider à parcourir les rues en toute confiance et de façon autonome. Ce cheminement continu, ce Braille Trail, cette piste en braille sillonne le centre-ville. Ce service bienveillant, totalement inconnu d’André et Patrick, existe depuis plus de vingt ans. Une initiative vraiment ingénieuse.
Un ascenseur destiné aux personnes gênées par les escaliers et aux personnes avec une poussette permet de joindre le quai depuis la rue Queen. André est satisfait d’en profiter. L’abri de l’embarcadère, tapissé en bois d’orme rouge, ajouré pour laisser passer le vent, présente un design aux formes épurées et chaleureuses.
Le ferry, à la proue bleue, arrive à quai vers treize heures dix. Les cartes Go Card sont étrennées. André et Patrick s’accoudent au bastingage à l’avant. Le bateau glisse sur la rivière durant environ huit kilomètres. Aux différents pontons qui jalonnent le parcours, Dan, un jeune garçon énergique, procède à l’amarrage sous l’œil aiguisé du pilote. Il manie les cordages avec dextérité, positionne la courte passerelle avec précision, glisse adroitement la paroi mobile de la coque et surveille le bon déroulement du flux des passagers. Les berges de la rivière sont aménagées en continu. Bordées de falaises par endroits, équipées de passerelles à fleur d’eau à d’autres, reliées par les ponts de caractère Captain Cook Bridge et Story Bridge, dominées par de multiples buildings et gratte-ciel, égayées par des habitations de charme et des édifices anciens, baignées de végétation et d’aires de détente, elles attirent les regards sans discontinuer. Les appareils photos sont à l’œuvre. Le ferry croise régulièrement d’autres bateaux et embarcations légères. Un bateau à roues à aubes équipé d’un moteur sillonne la rivière de long en large sans se fatiguer. Une trentaine de minutes plus tard André et Patrick descendent au débarcadère New Farm où un parc les accueille. Un café terrasse ombragé par un flamboyant d’envergure leur fait signe sur la gauche au bord de la rivière.
La chance qui sait combien André et Patrick apprécient les écrivains de la Beat Generation leur réserve une surprise. Ils sont accueillis par Jack Kerouac qui les reçoit chez lui dans son café au bout de la route End of the Road Coffee. Kevin prépare deux cappuccinos pour le couple qui s’installe en terrasse sur de hauts tabourets en bois. Le bateau à roues glisse sur l’eau devant le café. Un texte écrit à la craie par Jack sur un tableau noir fait sourire André. Le texte en anglais As I walk through the valley of the shadow of the death, I take a look at my self and I realise there's nothing left, except coffee peut se traduire par  Comme je marche à travers la vallée de l'ombre de la mort, je jette un œil à moi-même et je réalise qu'il ne reste rien, sauf le café. L’origine française de Jack se retrouve dans le mot realise écrit avec un s à la place du z de la langue anglaise. Un homme entre pour acheter une canette ; les mots Portland Oregon inscrits sur le dos de son tee-shirt rappellent le précédent road trip aux Etats-Unis. L’ambiance et le moment sont paradisiaques ; une brise souffle distraitement, la végétation alentour offre un écrin de bien-être, le ciel bleu favorise la rêverie, le parasol blanc et un arbre bienveillant préservent des chauds rayons solaires, la saveur du café est très subtile, la présence de l’être aimé qui se promène dans le passé au travers du magazine Wolrd Art d’avril 1996 est appréciée comme un cadeau harmonieux de la vie. Les minutes s’éternisent. Jack tape discrètement sur l’épaule de Patrick et André. Ils sont venus pour découvrir le festival organisé par le Melt qui représente la communauté lesbienne, gay, bisexuelle, trans, queer et intersexe de Brisbane. Le Melt invite tout un chacun, quels que soient son orientation sexuelle, son âge, sa culture, ses capacités et ses intérêts artistiques à venir célébrer l'amour dans la richesse de la différence. Il est temps de saluer Jack et de se rendre à la proche Power House, une ancienne centrale électrique au bord du fleuve transformée en centre culturel.
En chemin, André observe une fillette assise sur l’herbe dans le parc qui a délaissé sa poupée posée à côté d’elle pour jouer sur un téléphone portable. Une jeune femme, au sourire radieux comme le soleil, les accueille au Centre Culturel en répondant en français au bonjour d’André. Elle a vécu dans la banlieue de Bruxelles voici quelques années. Projections de films, conférences, arts visuels, événements musicaux, rencontres avec les artistes concernés par le festival sont aux programmes. Une attachante exposition de peintures, de photos et de graphismes est découverte. Nova Gina, une drag queen aborigène, une diva glamour, est à l’honneur sur une des œuvres. L’identité du tomboy est abordée ; un mot pour désigner une fille, un garçon manqué, aux caractéristiques androgynes à l’inclination masculine. Une peinture représente Dame Sybil Von Thorndyke, une superbe drag queen très connue à Brisbane, à l’origine du réputé Queen's Birthday Ball, du bal annuel de la reine créé en 1960, un événement emblématique qui se déroule au City Hall. L’année passée le thème du bal s’est inspiré du Magicien d'Oz.
Une jeune mariée en robe blanche est croisée en se rendant au sous-sol où l’exposition de cent photos esthétiques de mâles en tenue d’Adam, leur virilité adroitement caché grâce à l’œil du portraitiste Joel Devereux, célèbre de façon ludique la récente addiction pour certains aliments. Les corps enrobés de sucre, de ketchup, de crème chantilly, d’autres laitages et de sex-appeal sont impertinents à souhait.
Autre part dans le centre, des comics explore comment la vision d’une relation homosexuelle, qui coule le plus naturellement ensemble, peut sembler étrangère aux autres.
Après ce temps de découvertes, André et Patrick vont marcher dans le parc New Farm Park qui jouxte le centre culturel. La fillette asiatique s’est éloignée du pique-nique familial. Sa mère la récupère en contrebas du champ. Un parc d’amusement pour enfants se dévoile, bordée du petit café Bellissimo. Le couple décide de se désaltérer avec un smoothie banane, lait d’amande et glaçons. Pour apprécier la préparation tranquillement, ils s’installent à une table parmi les familles qui se détendent. A une table voisine quatre femmes bavardent. Leurs propos sont régulièrement ponctués de rires. Quatre bouquets de fleurs, enveloppés dans des papiers colorés, sont présents dans un contenant à leurs côtés.
La promenade reprend. Le parc à l’herbe jaunie par le soleil est bordé d’habitations. Certaines demeures de caractères sont photographiées par André. Une roseraie, qui souffre de la chaleur, est parcourue. A proximité, un arbre grandiose, peut-être l’ancêtre du parc, est cerclé d’une clôture en fer noire. Le mémorial Sandakan se souvient de la marche de la mort de prisonniers de guerre australiens forcés de marcher à travers les marécages et la jungle dense de l’île de Bornéo en Malaisie, entre Sandakan et Ranau, en 1945.
André et Patrick retournent au ponton pour attendre le prochain ferry annoncé un peu avant dix-sept heures. Une fillette déambule parmi les personnes en partance. Elle porte une paire de chaussures rose et blanche dont les semelles sont équipées d’une roulette sous le talon. Elle glisse sur le sol et avance avec la démarche d’une étonnante ballerine.
Le trajet du retour dure une quarantaine de minutes. Les passagers qui montent et qui descendent aux divers pontons sont nombreux. La proue du bateau est bleue cette fois. Comme à l’aller, les cheveux volent au vent. Certaines accélérations du pilote apportent d’agréables sensations. Alors que le ferry s’apprête à débarquer André et Patrick à North Quay, deux scooters des mers passent à grande vitesse dans un jaillissement d’écume.
Un passage chez Cole’s pour acheter quelques bananes Lady Finger précède le retour nonchalant à la résidence.
 Un peu avant dix-neuf heures, les différentes toitures du côté de South Brisbane paraissent couvertes d’une mantille neigeuse sous un ciel privé de soleil par une nappe gris-bleu visitée de poches de nuages cendrés. Des lumières orangées s’animent progressivement entre les constructions baignées de verdure pour les plus favorisées.
Une nouvelle soirée s’offre à André et Patrick au-dessus des toits de Brisbane…




























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