Ombre et lumière se partagent le paysage au lever. L’intense azur du
ciel, où s’effilochent de légères nappes vaporeuses, se mire sur étendue
d'encre du fleuve à l‘onde endormie.
La matinée s’estompe dans le flot du temps. A midi André et Patrick
déjeunent au restaurant Govinda’s sur
la rue George. En chemin, ils constatent la présence d’un agent en tenue jaune
et bleue qui verbalise au bord de la rue Makerston.
Il prend ensuite en photo les voitures en infraction.
La fréquentation du centre-ville est faible le samedi ; la
clientèle est plus clairsemée. Le repas est servi dès l’arrivée du couple et
les places vacantes abondent. Les mets végétariens copieux sont savoureux.
Après le repas la direction de l’embarcadère de North Quay est prise. Au centre du trottoir, le long de la rue George, une bande continue munie de
tirets en relief indiquant la direction, ponctuée aux intersections de quatre
carrés directionnels similaires au-dessus des Legos, est au service des malvoyants pour les aider à parcourir les
rues en toute confiance et de façon autonome. Ce cheminement continu, ce Braille Trail, cette piste en braille
sillonne le centre-ville. Ce service bienveillant, totalement inconnu d’André
et Patrick, existe depuis plus de vingt ans. Une initiative vraiment
ingénieuse.
Un ascenseur destiné aux personnes gênées par les escaliers et aux
personnes avec une poussette permet de joindre le quai depuis la rue Queen. André est satisfait d’en
profiter. L’abri de l’embarcadère, tapissé en bois d’orme rouge, ajouré pour
laisser passer le vent, présente un design aux formes épurées et chaleureuses.
Le ferry, à la proue bleue, arrive à quai vers treize heures dix. Les
cartes Go Card sont étrennées. André
et Patrick s’accoudent au bastingage à l’avant. Le bateau glisse sur la rivière
durant environ huit kilomètres. Aux différents pontons qui jalonnent le
parcours, Dan, un jeune garçon énergique, procède à l’amarrage sous l’œil aiguisé
du pilote. Il manie les cordages avec dextérité, positionne la courte passerelle
avec précision, glisse adroitement la paroi mobile de la coque et surveille le
bon déroulement du flux des passagers. Les berges de la rivière sont aménagées
en continu. Bordées de falaises par endroits, équipées de passerelles à fleur
d’eau à d’autres, reliées par les ponts de caractère Captain Cook Bridge et Story
Bridge, dominées par de multiples buildings et gratte-ciel, égayées par des
habitations de charme et des édifices anciens, baignées de végétation et
d’aires de détente, elles attirent les regards sans discontinuer. Les appareils
photos sont à l’œuvre. Le ferry croise régulièrement d’autres bateaux et
embarcations légères. Un bateau à roues à aubes équipé d’un moteur sillonne la
rivière de long en large sans se fatiguer. Une trentaine
de minutes plus tard André et Patrick descendent au débarcadère New Farm où un parc les accueille. Un
café terrasse ombragé par un flamboyant d’envergure leur fait signe sur la
gauche au bord de la rivière.
La chance qui sait combien André et Patrick apprécient les écrivains
de la Beat Generation leur réserve
une surprise. Ils sont accueillis par Jack Kerouac qui les reçoit chez lui dans
son café au bout de la route End of the Road Coffee. Kevin prépare deux cappuccinos pour le couple qui
s’installe en terrasse sur de hauts tabourets en bois. Le bateau à roues glisse
sur l’eau devant le café. Un texte écrit à la craie par Jack sur un tableau
noir fait sourire André. Le texte en anglais As I walk through the valley of the shadow of the death, I take a look
at my self and I realise there's nothing left, except coffee peut se traduire
par Comme
je marche à travers la vallée de l'ombre de la mort, je jette un œil à moi-même
et je réalise qu'il ne reste rien, sauf le café. L’origine française de
Jack se retrouve dans le mot realise
écrit avec un s à la place du z de la langue anglaise. Un homme entre
pour acheter une canette ; les mots Portland
Oregon inscrits sur le dos de son tee-shirt rappellent le précédent road
trip aux Etats-Unis. L’ambiance et le moment sont paradisiaques ; une
brise souffle distraitement, la végétation alentour offre un écrin de bien-être,
le ciel bleu favorise la rêverie, le parasol blanc et un arbre bienveillant préservent
des chauds rayons solaires, la saveur du café est très subtile, la présence de
l’être aimé qui se promène dans le passé au travers du magazine Wolrd Art d’avril 1996 est appréciée
comme un cadeau harmonieux de la vie. Les minutes s’éternisent. Jack tape
discrètement sur l’épaule de Patrick et André. Ils sont venus pour découvrir le
festival organisé par le Melt qui représente
la communauté lesbienne, gay, bisexuelle, trans, queer et intersexe de Brisbane.
Le Melt invite tout un chacun, quels
que soient son orientation sexuelle, son âge, sa culture, ses capacités et ses
intérêts artistiques à venir célébrer l'amour dans la richesse de la différence.
Il est temps de saluer Jack et de se rendre à la proche Power House, une ancienne centrale électrique au bord du fleuve
transformée en centre culturel.
En
chemin, André observe une fillette assise sur l’herbe dans le parc qui a
délaissé sa poupée posée à côté d’elle pour jouer sur un téléphone portable. Une
jeune femme, au sourire radieux comme le soleil, les accueille au Centre Culturel
en répondant en français au bonjour d’André. Elle a vécu dans la banlieue de
Bruxelles voici quelques années. Projections de films, conférences, arts visuels,
événements musicaux, rencontres avec les artistes concernés par le festival sont
aux programmes. Une attachante exposition de peintures, de photos
et de graphismes est découverte. Nova Gina, une drag queen aborigène, une diva glamour,
est à l’honneur sur une des œuvres. L’identité du tomboy est abordée ; un mot pour désigner une fille, un garçon
manqué, aux caractéristiques androgynes à l’inclination masculine. Une peinture
représente Dame Sybil Von Thorndyke, une
superbe drag queen très connue à Brisbane, à l’origine du réputé Queen's Birthday Ball, du bal annuel de
la reine créé en 1960, un événement emblématique qui se déroule au City Hall. L’année
passée le thème du bal s’est inspiré du Magicien d'Oz.
Une jeune
mariée en robe blanche est croisée en se rendant au sous-sol où l’exposition de
cent photos esthétiques de mâles en tenue d’Adam, leur virilité adroitement
caché grâce à l’œil du portraitiste Joel Devereux, célèbre de façon ludique la
récente addiction pour certains aliments. Les corps enrobés de sucre, de ketchup,
de crème chantilly, d’autres laitages et de sex-appeal sont impertinents à souhait.
Autre part dans le centre, des comics explore comment la vision d’une
relation homosexuelle, qui coule le plus naturellement ensemble, peut sembler
étrangère aux autres.
Après ce temps de découvertes, André et Patrick vont marcher dans le
parc New Farm Park qui jouxte le
centre culturel. La fillette asiatique s’est éloignée du pique-nique familial. Sa
mère la récupère en contrebas du champ. Un parc d’amusement pour enfants se
dévoile, bordée du petit café Bellissimo.
Le couple décide de se désaltérer avec un smoothie banane, lait d’amande et
glaçons. Pour apprécier la préparation tranquillement, ils s’installent à une
table parmi les familles qui se détendent. A une table voisine quatre femmes
bavardent. Leurs propos sont régulièrement ponctués de rires. Quatre bouquets
de fleurs, enveloppés dans des papiers colorés, sont présents dans un contenant
à leurs côtés.
La promenade reprend. Le parc à l’herbe jaunie par le soleil est bordé
d’habitations. Certaines demeures de caractères sont photographiées par André.
Une roseraie, qui souffre de la chaleur, est parcourue. A proximité, un arbre grandiose,
peut-être l’ancêtre du parc, est cerclé d’une clôture en fer noire. Le mémorial
Sandakan se souvient de la marche de
la mort de prisonniers de guerre australiens forcés de marcher à travers les
marécages et la jungle dense de l’île de Bornéo en Malaisie, entre Sandakan et
Ranau, en 1945.
André et Patrick retournent au ponton pour attendre le prochain ferry
annoncé un peu avant dix-sept heures. Une fillette déambule parmi les personnes
en partance. Elle porte une paire de chaussures rose et blanche dont les
semelles sont équipées d’une roulette sous le talon. Elle glisse sur le sol et
avance avec la démarche d’une étonnante ballerine.
Le trajet du retour dure une quarantaine de minutes. Les passagers qui
montent et qui descendent aux divers pontons sont nombreux. La proue du bateau
est bleue cette fois. Comme à l’aller, les cheveux volent au vent. Certaines accélérations
du pilote apportent d’agréables sensations. Alors que le ferry s’apprête à débarquer
André et Patrick à North Quay, deux
scooters des mers passent à grande vitesse dans un jaillissement d’écume.
Un passage chez Cole’s pour acheter quelques bananes Lady Finger précède le retour nonchalant
à la résidence.
Un peu avant dix-neuf heures,
les différentes toitures du côté de South
Brisbane paraissent couvertes d’une mantille neigeuse sous un ciel privé de
soleil par une nappe gris-bleu visitée de poches de nuages cendrés. Des
lumières orangées s’animent progressivement entre les
constructions baignées de verdure pour les plus favorisées.
Une nouvelle soirée s’offre à André et Patrick au-dessus des toits de
Brisbane…
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