mardi 21 février 2017

Une cabine emblématique londonienne…

Au lever, telle une immense soucoupe volante envahissant le ciel terrestre, un nuage noir démesuré plane immobile sur Brisbane. Le vaisseau pluvial libère un nombre infini de nuées qui prennent position au-dessus des collines environnantes.
Au cours de la matinée, le vaisseau s’éloigne vers d’autres mégapoles. L’azur est libéré de cette masse inconfortable. Seules quelques nuées oubliées s’égarent jusqu'aux confins de l'horizon.
Vers midi André et Patrick marchent sur George Street. La chaleur se maintient autour de trente degrés selon l’information affichée par le cadran familier. A l’angle avec Ann, au passage piéton, avant de traverser la chaussée, des étudiants défilent devant le couple en franchissant la rue George. La même vignette est collée sur chacune des chemises blanches du groupe. André s’avance vers une jeune fille et pose son regard sur les mots imprimés. Il peut lire Rory McFadden. La demoiselle annonce avec un grand sourire que c’est le nom de la Kenmore State High School située à une bonne dizaine de kilomètres. Elle ajoute avant de s’éloigner qu’elle fut fondée il y a plus de quarante ans par des colons venus du village de Kenmore dans le Perthshire en Ecosse.
Le déjeuner se déroule au restaurant Govinda’s. Après le repas, au café Shingle Inn sur la place Reddacliff, Matt sert deux cappuccinos à André et Patrick. Sur la place, deux jeunes hommes en short, deux caméramans professionnels, installent un appareil photo muni d’un intervallomètre qu’ils arriment sur des rails entre deux trépieds stables calés au sol. Patrick explique que l’appareil capture automatiquement, à intervalle régulier, dans un laps de temps donné, le même cliché de la façade de l’hôtel du Treasury Building. Après montage cela générera une vidéo en time-lapse, en images accélérées, qui donnera l’impression que le temps est accéléré.
Un groupe de jeunes filles passe devant les photographes en discutant gaiement. Elles sont toutes vêtues du même short et de la même casquette mauve. Sur le dos de leur tee-shirt blanc, le mot Fresher 2017 est imprimé en mauve.
Une conversation sur la pluralité des vies humaines et sur leurs interactions, dont les effets des contacts, les conséquences des actes sont impossible à connaître, résulte d’un état d’âme d’André lié au fait qu’il ne connaitra jamais la vie de tous les êtres humains croisés. Plus la vie est traversée anonymement, plus les effets secondaires des actions, la portée d'un regard et l’impact visuel de la personne, quels qu’ils soient, seront limités. Patrick parle de l’ego en utilisant une métaphore. La personne imbue d’elle-même, de son personnage, de sa supériorité cherchera à lancer la plus grosse pierre dans le fleuve du temps pour faire le plus de vagues possibles dans l’objectif d’éclabousser le plus grand nombre de gens, de toucher la vie d’un maximum d’êtres. A contrario, la personne consciente de l’impact inconnu de sa présence, cherchera à traverser sa vie terrestre dans un souffle, comme une plume portée par le vent.
Après ces instants de partage à la portée philosophique, André et Patrick se rendent au proche parc Queens Gardens. Ils le découvrent à l’angle de George et Elizabeth où le café restaurant brasserie Irish Murphy's, dans le cadre du prochain Festival Irlandais de Brisbane, a déjà suspendu une banderole, verte et or sur fond de trèfles de la chance, annonçant la St. Patrick’s Day Parade, la prochaine fête de la Saint Patrick qui se déroulera le samedi 11 mars.
A l’entrée du parc, un aigle aux ailes déployées, est figé dans le temps. Il évite ainsi aux promeneurs de presser le pas devant son envergure farouche. Une statue de la reine Victoria, une œuvre du sculpteur anglais Thomas Brock, trône au bout de l’allée diagonale centrale. La chaleur élevée invite à traverser sans flâner le parc à peine ombragé.
André et Patrick se dirigent ensuite sur Queen dans le dessein d’effectuer quelques courses chez Cole’s dans le Centre Myer. Le long de George, une petite ruelle, faufilée entre deux façades après le café irlandais, leur susurre d'approcher. Légèrement en pente, les murs sont couverts d’une multitude de graffitis, de fresques et de dessins, déjà bien fatigués par l’usure du temps. Patrick prend des photos. Un timbre japonais représentant une carte de jeu retient l’attention par la finesse de l’exécution. Sur la surface de gauche, une petite soucoupe volante, au carénage vert nuancé de blanc, est prête au départ. S’agit-il de celle de Klaatu, l’extraterrestre du film Le Jour où la Terre s'arrêta ? Le mot escape, évasion, en lettres majuscules blanches sur fond noir, peint sur le vaisseau spatial, est une invitation à s’échapper du marasme politique humain.
Au bout de la laneway, de la venelle, à l’angle gauche, niché dans une arrière-cour désinvolte, dans un lieu idéal expurgé du mercantilisme du centre-ville, le café Bean se dévoile de manière tout à fait inattendue dans une Red telephone box, une cabine emblématique londonienne, apparue comme par magie contre un mur en briques défraichi, entre des graffitis, au pied d’un escalier de secours tubulaire. À l’image d’un Tardis, l’intérieur du café est plus grand que l’extérieur. André glisse un œil. Le lieu semble connu des citadins car une salle sans fond, au bas d’une volée de marches, est animée.
Une fois André et Patrick revenus dans l’agitation de la rue George, ils sont à quelques pas de la rue piétonne. Au supermarché, Emily, une grande jeune fille souriante, à la chevelure blonde retenue en queue de cheval, accueille le couple à caisse.
Le retour à la tour Regis s’effectue en longeant la rue George dans le dessin de s’arrêter au magasin George Street Newsagency où Patrick achète le magazine littéraire Literary Review de décembre-janvier. En page de couverture une attrayante caricature de Jean Cocteau, habillé d’une chemise jaune sur un fond de ciel bleu étoffé de créatures mystérieuses au premier plan, se dévoile. Courtney encaisse les douze dollars du bimestriel. Le couple profite de l’amabilité de la sympathique jeune femme pour recharger les Go Card.
L’après-midi se continue dans le confort de l’appartement. Patrick alterne la lecture du journal de Donald Friend avec celle du roman La Mer de fertilité de Yukio Mishima. André œuvre sur l’ordinateur. Le temps d’écriture est ponctué d’un enrichissement culturel par l’entremise de la magie d’Internet qui lui offre de satisfaire sa curiosité sur les thèmes et les sujets ayant captivés son intérêt au cours de la journée.
Après dix-sept heures trente, les regards s’échappent vers le panorama. Telles des volutes de fumée émanant de la cheminée d'une locomotive à vapeur, le ciel se pare d’arabesques molletonnées en nuances de gris, aux formes galbées rappelant parfois les silhouettes des leprechauns, lutins et autres créatures imaginaires. La féérie se prolonge une soixante de minutes. Le soleil s'éclipse derrière les collines. Le jour décline. Une féerie nocturne entre en scène. Les volutes cendrées s’empourprent, s’enflamment, s’embrasent dans une fresque aux reliefs dentelés, sublime et saisissante, qui se peint elle-même sous les yeux éblouis d’André et Patrick. A un moment donné dans le flot du temps, l’espace de quelques minutes, seul un rougeoiement embrase la voute céleste telle une chlamyde de lave incandescente rouge vif nimbée de coulées d’or en fusion. La houppelande de la nuit vient progressivement refroidir le torrent lavique. Quelques lèvres purpurines décorent le visage de la nuit qui progressivement s’enveloppe d’une mantille d’ébène...




























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