Au lever, une aquarelle légèrement gouachée
peinte aux aurores sur la voûte céleste par un marchand de sable
insomniaque dévoile une œuvre à la transparence hyaline aux légers bleus limpides
essuyés de blanc nivéen. À l’horizon, sur les crêtes du mont Coot-tha, sur fond de nuées blanches, les
tours de transmission des chaines de télévision de la ville, telles des
gardiennes attentives, s’élèvent distinctement.
Les activités matinales se déroulent tranquillement
dans le confort de l’appartement.
Sous un ciel hésitant sur la conduite à tenir,
André et Patrick se rendent vers midi au centre Myer pour le déjeuner. En chemin le long de la rue George, André remarque le prénom Shioban gravé sur le tronc d’un
eucalyptus dont l’écorce meure lentement comme chaque année. L’enveloppe
protectrice lisse mue en laissant apparaître de séduisantes nuances marbrées.
De longs et fins fragments sont encore attachés au tronc. André se remémore le
visage aux tâches de rousseur et au nez légèrement retroussé d’une fillette qui
vivait à Bexhill-on-Sea dans le Kent, dans la famille qui l’hébergea
lors d’un séjour linguistique au Royaume-Uni quand il était adolescent.
S’agit-il de la même Shioban ?
Sur la place Reddacliff,
la farfouille Suitcase Rummage s’est
installée pour cinq heures d’échanges et de décontraction parmi le contenu des
valises déployé autour des participants. Petits parasols et ombrelles protègent
du soleil.
Dans le Food
Court, les mets à emporter sont choisis chez Vege Rama. André opte pour de la courge en morceaux et pour des légumes
en sauce, agrémentés de cubes de tofu, incluant du chou-fleur, du brocoli et
quelques haricots verts. Patrick se décide pour du riz brun accompagné de
moussaka végétarienne mijotée. Le repas se déroule sur l’esplanade de la rue piétonne
Queen. Le couple s’assoit sur un banc
devant l’entrée de la Priceline Pharmacy.
Les mets sont savourés tout en laissant les regards flâner alentours. La rue
piétonne est animée. Les êtres humains se croisent sans vraiment se voir.
Chacun vaque à son rythme à son occupation du moment.
Une dame habillée en noir, bien portante, la mine
revêche, s’arrête devant le couple. Importune, elle tente de le manipuler. Pour
amorcer un sentiment de culpabilité avant de réclamer cinq dollars, elle insiste
sur le fait qu’il a les moyens de s’acheter à manger. Pour étoffer son intimation,
elle montre son ventre proéminent en disant qu’elle est enceinte. Concentrée
sur sa revendication, elle se désintéresse des propos du couple sans
s’apercevoir qu’il parle en français. André et Patrick la laissent à sa maladresse
et continuent de manger. Mécontente, la dame rébarbative tourne les
talons et s’en va en bougonnant.
Un monsieur entre deux âges passe. Il porte des
tatanes aux pieds. Ce constat n’a rien d’étonnant si ce n’est que la seconde
chaussette portée est enfilée à la moitié du pied ; le bourrelet généré
par les plis du tissu gène et ralentit sa marche. Sans toutefois claudiquer, sa
démarche est déséquilibrée.
Un petit groupe de jeunes filles asiatiques enjouées
passent en chaloupant légèrement. L’une d’entre elle tient un sac de toile en
bandoulière. André est surpris de lire Whole
Foods Market Hawaii. Il se souvient d’une escale à Honolulu début février voici
cinq ans lors d’un tour du monde en bateau avec Patrick où des courses furent
effectuées dans ce magasin organic sur l’avenue
Waialae.
Le repas terminé, André et Patrick se rendent aux
toilettes du centre Myer avant d’aller
siroter un café sur la place Reddacliff
où la farfouille bat son plein sous le soleil. Caity les accueille au Shingle
Inn avec un grand sourire. Elle les invite à prendre place en terrasse et
leur propose deux cappuccinos. Agréablement surpris, ils acceptent avec plaisir
en remplaçant une des tasses par un mug.
Confiante, elle encaissera le paiement à leur départ.
Danny
Black joue de la guitare sur la
terrasse du café voisin. Ce gars barbu du Michigan décida il y a cinq ans de
changer de vie et de parcourir le monde en vivant de sa passion, la guitare,
tout en se faisant des amis. Musicien sur les navires de croisière pour
voyager, il découvre maintenant le continent australien.
Les regards se portent sur l’animation de la
place. Touristes et citadins apprécient de trifouiller dans le contenu des
valises. L’ambiance joyeuse est un plaisir pour les yeux.
Une fois les cappuccinos sirotés lentement, André
se rend à la caisse pour le paiement. Il laisse un bon pourboire à Caity en lui souhaitant a very pleasant day. La jeune fille
rayonne de contentement.
André et Patrick se joignent à la fête marchande.
Assis sur une chaise pliante sous un arbre, un monsieur chapoté d’un canotier,
le profil enjoué évoquant un peu celui de Jim
Carrey, fait un signe de la main quand André prend une photo. Il vend une
multitude d’objets : miniatures, anciens magazines, artefacts de comics Marvel et bien d’autres babioles du
siècle passé. Il mystifie un peu son monde car, outre les deux valises
autorisées, il est venu avec une malle et deux travailleuses pliantes gorgées
de statuettes en tous genres. André achète le numéro dix-huit de décembre 1989
du magazine Disney Uncle Scrooge Adventures.
Un scrooge est un avare grincheux. En
français, la traduction lui a donné le nom de Picsou.
Après ce bain de foule plaisant et rêveur, André
et Patrick décident d’aller se balader dans le parc Roma Street Parkland. Sur Adelaide,
ils croisent la dame au manteau gris clair rayé de discrètes bandes roses qui
circule avec son déambulateur ; son regard semble dirigé dans un autre monde.
André se demande qu’elle fût sa vie ; une joie intérieure l’habite
peut-être.
André et Patrick suivent la rue Albert pour pénétrer dans le parc par le
haut. Une statue du Mahatma Gandhi signale sa récente présence à l’entrée. La
citation Be the change that you want to
see in the world, Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde,
est gravée est lettres d’or sur le marbre noir du piédestal. Le parc vallonné
domine la ville par endroits. La végétation est luxuriante. André aime à contempler
les racines émergeantes des arbres qui se manifestent dans une créativité à
couper le souffle. Les sauriens Water
Dragon, à la longue queue, se plaisent dans le parc ; aujourd’hui ils
sont presque aussi nombreux que les promeneurs. Les attachants reptiles avec
leurs crêtes, leurs griffes et leurs yeux globuleux se sont facilement adaptés
à la présence humaine. Ils se laissent approcher sans bouger et, au besoin, ils
détalent si l’humain est un peu trop entreprenant. Le parc est adapté au farniente
aves ses bancs et ses aires de repos. Un charmant jeune couple d’une quinzaine
d’années est rencontré à diverses reprises. Les bisous à l’ombre des arbres
s’alternent avec les pianotages sur les téléphones portables assis sur un banc.
La variété du peuple des arbres est fascinante. Dans un sous-bois des arbres aux
robustes souches bulbeuses donnent naissance à plusieurs troncs.
André et Patrick parviennent au Hub, à la petite canopée au cœur du parc
où le jardin Spectacle Garden invite
à être découvert. Un bureau d’information est animé par une souriante dame âgée
qui se promène en dehors du guichet faute de touristes. A l’entrée du jardin,
un support donne des informations sur Colin
Campbell, le fondateur du parc. Lorsqu’à la fin du siècle dernier le
chantier ferroviaire de Roma Street décida
de stopper son extension, les terres vacantes restantes furent l’objet de la
convoitise des promoteurs. Colin, visionnaire, horticulteur et homme des
médias, un personnage célèbre dans la ville, considérera que le site serait
idéal pour créer un grand parc public. Après moult discussions, il réussit à supplanter
les grippe-sous en parvenant à décider le gouvernement du Queensland à abonder dans son sens. Le résultat est à la hauteur de
sa vision. Le parc fut ouvert au public voici une quinzaine d’années. Mort il y
a un peu plus de quatre ans, Colin en aura bien profité comme nombre de ses
concitoyens.
Dans le jardin spectaculaire des gouttes de pluie
escortent André et Patrick lors de leur découverte du lieu enchanteur.
L’adresse est connue des Water Dragons
qui pullulent un peu partout ; ils savent gérer aisément l’inattention des
visiteurs éblouis en se carapatant quand cela s’avère nécessaire. Une cascade
bordée de murets roses en dénivelé murmure sur des degrés en contrebas d’une
passerelle. Un ibis, beaucoup plus détendu qu’au centre-ville, oublieux des
promeneurs, contemple le paysage depuis le haut d’un muret. A l’image des jardins
japonais, des carrés en grès églantine affleurent la surface de l’eau pour
traverser à pieds secs le parcours de l’onde cristalline. Certains servent de
support à de gros pots ventrus en terre garnis de fleurs. Les qualificatifs
pour transcrire la beauté de l’ouvrage conjoint de l’homme et de la nature
manquent au narrateur. Un peintre pourrait peut-être y parvenir. Les massifs
arborés, les parterres, servent d’écrins à une large variété de plantes et de
fleurs subtropicales aux couleurs sublimes et aux formes spectaculaires. La nature
ignore l’existence du mot comparaison tant la diversité se conjugue avec la multiplicité.
Les papillons, légers comme des plumes, volètent et butinent en offrant la splendeur de leurs ailes colorées.
Un jardinier épouvantail apporte une note ludique à toute cette magnificence
dont la contemplation est source de joie et d’émerveillement.
La visite du parc se poursuit au gré de la
fantaisie des promeneurs. Les sentiers, les passerelles, les étendues d’eau,
les cascades murales, les bas-reliefs, les sculptures participent à la magie du
lieu et à sa mise en scène.
A un endroit donné le haut de la tige d’une
plante fleurie, tel un oiseau du paradis, ressemble au cou gracile d’un cygne, à
la tête d’une huppe avec sa touffe orange et à celle d’un paon bleu avec sa
crête indigo.
Les Bottle
trees, les arbres bouteille sont également de la partie. André s’adosse un
instant au large tronc du patriarche, peut-être planté par Colin lui-même.
Le ciel s’assombrit et les gouttes de pluie intermittentes
décident d’accentuer leur mélodie aux notes ruisselantes. André et Patrick décident
de retourner à la tour Regis avant que les
cataractes du ciel ne déferlent sur eux. Pour arriver plus vite à destination,
ils s’engagent à traverser la gare de Roma
Street intégrée bien malgré elle dans le cadre romantique du parc. En
chemin, une mante religieuse se pose sur les doigts d’André. Surpris par le
contact piquant de ses pattes ravisseuses, il secoue vivement la main.
Dans l’enceinte de la gare, André et Patrick
franchissent facilement les contrôles à l’entrée et à la sortie des quais en
annonçant qu’ils viennent du parc. Bien inspirés, à peine arrivés dans
l’appartement, ils voient les vannes du ciel s’ouvrirent pour arroser copieusement
la ville. La farfouille se termine sous les trombes d’eau. La densité du
manteau nuageux est telle que le coucher de soleil est totalement occulté.
Après le repas André consulte la messagerie
réservée aux familles du couple. Hier, il a envoyé un message étoffé à sa sœur
Thérèse, escorté d’une photo montage, pour lui souhaiter dimanche une belle et
radieuse journée pour son anniversaire, baignée de joie et de bien-être. Une réponse
laconique, Merci beaucoup plein de bisous,
envoyée depuis son mobile, donne un pincement au cœur.
En fin de soirée, en rejoignant Patrick dans la
chambre, André écoute un instant la pluie fouetter intensément les vitrages
d’angle du salon. Dehors la végétation subtropicale rayonne de joie…
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