Durant la matinée, le spectacle du ciel se déroule
en trois actes. Au lever, le rideau se lève sur un lac céleste de nuées cendrées
aux reflets rosés. Dans les coulisses du ciel des nuages se déchirent pour
étoffer la toile de fond à l’horizon. Après un premier entracte, une centaine
de minutes plus tard, l’acte deux commence. Des ombres chinoises animent le
mont Coot-tha. Sur la ville, des
nuées effilochées chaloupent dans un ballet cadencé par le vent qui dirige la
chorégraphie. Un long entracte précède à onze le dernier lever de rideau. La dernière
scène réunit une sarabande de nuées cotonneuses, diaphanes et lumineuses, poudrées
d’escarbilles à l’incandescence attiédie, échappées du foyer solaire.
Après onze heures trente, André et Patrick
marchent sur George. Alors qu’ils
traversent le passage piéton sur Adelaide,
Patrick voit une navette du Queen Mary II
arrêté au feu rouge. Le paquebot de la Cunard, amarré au Terminal de croisière
sur la presqu’île de Fisherman Island,
appareille en fin d’après-midi pour une croisière à destination de Hong Kong.
Plus loin, sur la scène de la rue piétonne Queen, des membres du fitness Pure exécutent des mouvements
d’assouplissements. Une collecte de fonds de l’organisme de bienfaisance Pure-Palooza se déroule en parallèle du
show improvisé. Elle est destinée à soutenir l’action de l’association Queensland Women's Legal Services qui, outre sa ligne téléphonique pour
répondre aux appels de femmes et d’enfants touchés par la violence domestique,
apporte un soutien gratuit juridique et social.
Plus bas sur la rue, au niveau de la canopée, un
artiste philosophe au visage flavescent, coiffé d’un chapeau pointu chinois,
vêtu d’une tunique, d’une courte cape et d’un pantalon dorés, est en lévitation.
Sa main gauche est posée sur le pommeau d’une longue canne en bambou restée en contact avec le sol. André prend
une photo et donne une obole. Le sage l’invite à prendre un petit bristol de
couleur au hasard dans la bourse de toile transparente accrochée par une
chainette à la manche de sa tunique. Une citation de Confucius se dévoile sur le
petit carton vert : It does not
matter how slowly you go as long as you do not stop qui peut se traduire
par Peu importe la lenteur avec laquelle
tu chemines, tant que tu continues d’avancer. Le Maître de lévitation échange
un sourire avec André et lui sert la main ; il ressent comme un fluide magnétique
qui parcours son corps.
La jeune chanteuse guitariste Ada Richards, une belle jeune femme à la
longue chevelure auburn, se produit sur la rue avec son matériel de
sonorisation. Un peu plus bas, l’artiste saltimbanque aux ballons colorés charme
petits et grands devant la Brisbane Arcade.
André et Patrick parviennent au Queen’s
Plaza où ils déjeunent chez Vegeto.
La jeune femme hindoue, Arshpreet, leur
sert du riz et des légumes au curry. Les mets, finement cuisinés, sont savourés
dans l’espace commun baigné du bruit des conversations. Après le repas, devant
l’entrée du centre commercial, sur la terrasse du café-restaurant Pig N Whistle longeant la rue, ils dégustent
chacun une douceur en sirotant un cappuccino à l’ombre d’un arbre isolé. André
teste la saveur d’un tiramisu rond, demandé nature à la commande passée par
Patrick, et pourtant servi avec une boule de glace vanille et de la chantilly.
Patrick se régale pensivement avec un cheese-cake. Le va-et-vient des piétons
est continuel. La rue piétonne est très animée aujourd’hui. La dame british du café Aromas, vêtue de sa robe à fleurs, passe avec un déambulateur. Un
jeune violoniste joue à quelques mètres ; son interprétation se perd dans
le tumulte de la rue. Le présentoir du menu, positionné à côté de leur table,
reçoit régulièrement la visite des passants. André regarde les visages sans croiser
un seul regard. Chacun suit le déroulement de sa journée selon sa fantaisie et
ses inclinations.
Après ces instants de détente et d’observations dispersées,
André et Patrick marchent sur la rue Albert
pour se rendre au jardin botanique du centre-ville. Le City Welcome Festival bat son plein dans le parc. Quelques étals
étoffent la manifestation dont celui de Huey.
André découvre de superbes tee-shirts colorés aux motifs aborigènes. Lors de ce
festival annuel, les nouveaux étudiants de Brisbane sont invités à découvrir
les diverses activités qui leur sont proposés. De la musique en live est jouée sur un podium, des
expositions sont organisées par les étudiants vétérans, des activités culturelles
sont proposées avec des rencontres où les nouveaux venus peuvent bavarder avec
le maire de Brisbane.
André et Patrick suivent les chemins de traverses
pour cette seconde visite du parc. Une ancienne fontaine ornementée, au parfum
colonial suranné, en retraite depuis fort longtemps, en grès et en marbre,
signale sa présence. Elle se vante d’être l’une des premières fontaines de
l’état raccordée au réseau d’eau potable après la construction du barrage d’Enoggera. Elle se complimente d’avoir
désaltéré bien des promeneurs du parc après sa naissance à la fin des années
soixante au dix-neuvième siècle ; elle remercie ses deux compères à tête
de lion dont bien des litres d’eau potable s'épanchèrent par leur gueule pour
étancher les soifs d’hier.
Autre part, André et Patrick sont étonnés de voir
des saucisses pendre aux cordes végétales d’une famille d’arbres bien étranges.
Ils s’approchent pour constater qu’il s’agit de fruits en forme de gourdins, dont
raffolent les cacatoès. L’information précise que l’arbre kigelia pinnata, originaire d’Afrique de l’Est, est presque aussi
âgé que la fontaine.
A proximité, dans un petit étang, une sculpture
originale en bronze argenté, interpelle. Un homme grand et décharné, entouré de
deux grues Brolgas aux ailes
déployées, est figé dans le temps sur un socle qui dépasse de l’eau verdâtre. Il
s’agit du navigateur Jenny Morell qui
fit naufrage sur une petite île de la Great
Barrier Reef, de la Grande Barrière de Corail, au
large du futur état du Queensland au
début du dix-neuvième siècle. Seul survivant, il vécut une vingtaine d’années
avec ses deux amies à plumes parmi les aborigènes.
Une sculpture inconnue très ouvragée en grès,
d’inspiration nippone, semble oubliée au bord d’une mare où se désaltèrent des
ibis. Un papillon jaune aux élytres parsemés de tachettes rouges se repose sur
une feuille verte jade aux larges nervures émeraude.
Plus loin, dans un sous-bois, André et Patrick
découvrent un macadamia sauvage. L’arbre fut planté par le surintendant du
jardin il y a plus de cent cinquante ans. André ramasse au sol une coque
ronde brunâtre où se cache la noix. Patrick ajoute dans sa paume un péricarpe
vert. La noix de macadamia, endémique au nord-est de
l’Australie, fut découverte il y a des milliers d’années par les aborigènes ;
ils lui attribuèrent mille vertus.
La mangrove est atteinte. André et Patrick suivent
la berge jusqu’à l’entrée du parc au début de la rue Alice. Patrick admire la flore. André flâne brièvement dans la
prairie Queens Park Field où le
festival se déploie. L’entrée de la rue Albert
est atteinte. Le couple prolonge la promenade, se balade autour du vaste lagon
aux nénuphars. Patrick suit le chemin, longe le vénérable Banian. André s’écarte
dans les espaces verts plantés de bosquets et de taillis. Il aperçoit un Bush Stone-curlew. Le volatile est
immobile dans son camouflage de brindilles. Son regard semble perdu dans ses pensées.
André s’approche et parvient à le photographier sans qu’il ne bouge une seule
plume. Proche du bel oiseau rêveur, un superbe massif de crotons épanouis révèle
des feuillages brillamment colorés aux nuances d'or, de rouge, d’orange, de vert,
de rose et de pourpre. Un peu plus loin, les pétales d’une fleur rouge, aux
étendards partiellement auréolés de noir, se prennent pour des ailes de papillons ;
une belle orchidée ou un possible hibiscus.
Tout au long de la découverte, des fleurs inconnues
aux différents visages dévoilent leur charme. Les frimousses s’apparentent à
des cônes de clochettes parme, à de gracieuses étoiles jaunes plantureuses à
cinq branches sur de confortables coussinets blancs duveteux, à de longues étamines
incarnates soulignées de pétales jaune paille espacées, à des corolles aux
pléiades de fines pétales roses effilées disposées en verticille. Les mots sont
bien délicats à trouver pour décrire toutes ces beautés.
André et Patrick s’éloignent des jardins après
ces instants d’exploration enrichissante. Ils retournent tranquillement à la
tour Regis. Depuis le parvis de la
cour suprême, Patrick admire la façade étroite du building en briques rouges de
l’Explorers Inn sur la rue Talbot. L’année
1916 est gravée sur le haut du bâtiment effilé. Plus loin, devant la gare Roma, une file d’attente composée de
plusieurs centaines de personnes, alignées le long du trottoir sur des dizaines
de mètres, interpelle les regards.
Les informations recueillies sur Internet lèvent
le voile sur ce mystérieux attroupement. Toutes ces personnes attendent le bus
pour se rendent au Gabba, au stade de
cricket de Brisbane, où quelques soixante mille spectateurs sont attendus pour
le concert d’Adele Laurie Blue, une célèbre
auteur-compositeur-interprète britannique, inconnue du couple. Un second concert
est prévu demain.
En fin de journée, les nuées laiteuses se
promènent distraitement dans le ciel de Brisbane, indifférentes aux occupations
humaines…
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