Au lever, derrière le mont Coot-tha, une équipée de nuées en rase-motte s’apparente à une banquise
de glace aux cristaux floconneux proches de l'églantine rose. Le ciel harmonieusement
baigné d’azur accueille à l’horizon des flammèches de nuées cendrées passagères
attisées par les rayons obliques du soleil levant. En milieu de matinée, une
caravane de tortillons de nuées blanches aux contours décharnés envahit le ciel
de Brisbane le temps de se charger de l’humidité du fleuve avant de traverser
les régions désertiques pour joindre un caravansérail vers Alice Springs.
La matinée tire sa révérence tout comme la
caravane qui poursuit sa pérégrination. André et Patrick se rendent au Food Court 400 sur la rue George. Le
carillon de l’Hôtel de Ville sonne midi quand ils empruntent l’escalator. Le
serveur du comptoir d’hier leur sourit. Aujourd’hui, leur choix se porte sur du
gratin dauphinois repéré hier chez Smoky Dog. Le mets rissolé à la fois
moelleux et légèrement croustillant est savouré sur la terrasse. André laisse
de côté quelques morceaux de lardons. Les papilles se délectent de cette saveur
oubliée depuis le départ en voyage.
Après le repas, André et Patrick marchent sur la
rue George en direction de la place Reddacliff. En chemin, la dame qui vend
le magazine The Big Issue leur tend
la main en réponse à leur bonjour en français. Ils s’arrêtent pour la lui
serrer. Des sourires sont échangés. Rachel
se présente. Elle est australienne. Les quelques mots de français dont elle se
souvient furent appris avec son mari anglais. Elle montre son alliance sans toutefois
préciser si elle vit encore avec lui. Sa présence dans la rue semble correspondre
à un autre chapitre du livre de son parcours terrestre. André est heureux de ce
contact éphémère à l’image de la présence de toute vie sur Terre même si nombre
d’égos l’oublie dans le tourbillon incessant de leurs activités. Les bavardages
impromptus du couple furent possibles avec les citadins dont le rythme leur
laissa du temps libre. Bien des existences sont vécues en apnées, bien des projets
sont conduits pour réussir un parcours professionnel, bien des activités sont
menées pour se faire une place dans la société, bien des acquisitions sont opérées
pour asseoir une vie, familiale le plus souvent, avec un manque de temps pour
écouter les nouvelles vies ; mais quand tout un chacun prend-il le temps de
rencontrer l’autre, la richesse de l’humanité ? Si demain, seul un être
humain est vivant sur Terre, toute cette agitation aura été vaine.
Parvenus chez Shingle
Inn, le couple décide de s’offrir une douceur après leur déjeuner frugal.
Le display de pâtisseries révèle ses secrets gourmands journaliers. Anna prend
la commande et l’apporte en terrasse. Patrick se régale avec un muffin au chocolat
dont la ganache enroulée au sommet dévoile une saveur divine. André se délecte
lentement avec une barre de brisures d’oléagineux nappée de chocolat noir
onctueux. Des cappuccinos sont sirotés. Patrick narre les péripéties du
feuilleton Fillon et consorts. Telle la durée moyenne de l’épisode d’une série
télévisée, une quarantaine de minutes défile sur la trame du temps.
André et Patrick se rendent ensuite à
l’embarcadère de North Quay pour
monter à bord du bateau-mouche City
Hopper annoncé au départ à treize heures quarante-cinq. Le ponton se
remplit progressivement, le périple sur le fleuve étant gratuit. Le petit
bateau à la robe rouge et blanche, décorée d’une silhouette de kangourou au
pelage noisette près à sautiller, accoste avec douceur. Sean, seul homme à bord, accueille les passagers et pilote de main
de maître la petite coquille de noix qui prend son temps pour glisser sur
l’eau. André et Patrick s’installent sur le pont supérieur baigné d’un ardent
soleil, camouflé de temps à autre par les nuées en mouvement. L’embarcation
prend la direction de l’océan sans toutefois s’aventurer au-delà de New Farm. Au ponton suivant de South Bank Parklands 3 une famille avec
deux garçons blonds portant le même tee-shirt bleu marine montent à bord. Le
plus jeune s’assoit tout devant avec son ballon à côté d’André, seule place
disponible après l’installation des nouveaux passagers. Le timbre de sa voix
est grave malgré son tout jeune âge.
Le couple prend des photos. André remarque en
haut d’une falaise une vaste bâtisse, de plusieurs logements, pourvue de
vérandas. Au niveau du musée maritime, sur un pilotis isolé dans l’eau proche
de la rive, deux pélicans se donnent du bec. Les sculptures en ferraille
rouillées sont décharnées et expressives. A de nombreux emplacements le long
des berges, de longues passerelles installées sur l’eau raccordent la Promenade
aménagée le long des berges. A intervalles réguliers, des piliers ronds
solidement ancrés dans le lit de la rivière soutiennent le tablier des chaussées
où circulent conjointement piétons et vélos.
La Marina de Riverside
est dépassée. Sean procède à l’amarrage
avec dextérité à l’Eagle Street Pier. Des personnes montent à
bord. Le ferry glisse sur l’eau paisible, passe sous le pont Story Bridge où un groupe de pagayeurs
énergiques est salué. André, le crâne saturé de soleil, descend se mettre à
l’abri à la poupe au pont inférieur. Il s’installe sur le banc au confort
rudimentaire adossé à la batayole bâbord. Il pose son regard sur l’écume du
bateau qui laisse un sillage en prolongement de la silhouette imposante du pont
en acier, reliant les quartiers de Fortitude
Valley et de Kangaroo Point, qui
rapetisse avec la distance.
Plus tard, en face du ponton de Sydney Street, sur le front de mer de la
rive opposée à Kangaroo Point, Patrick
admire la somptueuse demeure Shafston
House qui trône sur la crête d’une prairie inclinée engazonnée. Enfilade de baies vitrées protégée par une
véranda, loggia à pans coupés, spacieuses lucarnes pyramidales sur la toiture à
pignons fortement en pente, aux tuiles en terre cuite rouge, donnent une image
mentale de la superbe réalisation.
André décide de s’installer dans la cabine où
les sièges sont rembourrés. Il change de place à différentes reprises pour
admirer les berges. Sur la berge Est, derrière une passerelle à fleur d’eau,
des Bunyas dressent leur tronc aux
branchages ajourés. Le ferry revient à son point de départ après sa dernière
escale à Sydney Street. Il s’arrête aux six pontons intermédiaires. A celui d’Holman Street, la barre change de main. Sean laisse sa place à Leonard.
André, assis à la première rangée s’est offert une vue plongeante sur la timonerie.
Il admire la barre à roue en acajou cerclée de fer forgé. Il assiste au
changement de pilote. Différentes plaques sont apposées sur les parois. André
apprend que le bateau, baptisé Mermaid,
Sirène, a été mis à l’eau l’année de l’exposition universelle.
A la jetée d’Eagle
Street, une quarantaine de passagers
monte à bord. André regarde les visages qui défilent. Seule une dame croise son
regard et lui sourit. Deux jeunes asiatiques embarquent avec leur vélo. Une
ultime passagère presse le pas sur la passerelle d’accès tout en téléphonant, Leonard patiente son arrivée, lui sourit
et reprend la navigation. De son côté Patrick photographie la roue du bateau à
aubes Kookaburra Queen II amarré à son port d’attache privé à une courte
encablure. Le zoom de son appareil étant performant, il cadre une goélette sur
fond de Story Bridge, peut-être un
brigantin au regard de son allure de vieux loup de mer. Un peu plus en avant,
vers le musée maritime, les deux pélicans s’étonnent de leur succès en percevant
à nouveau l’objectif du photographe.
Les deux cyclistes descendent à South Bank où une trentaine de personnes
montent à bord. Le bateau est plein. Le trajet étant gratuit pour joindre le
débarcadère suivant de North Quay, les
citadins préfèrent le City Hopper au ferry quand
les horaires correspondent.
Après une balade d’une centaine de minutes sur le
fleuve, les deux français descendent à terre. D’autres passagers attendent pour
monter à bord dont un jeune homme en fauteuil roulant. Patrick prend une ultime
photo de la grande roue et du Centre des Arts.
Le retour à la tour Regis s’effectue en passant vers la mairie. André et Patrick
constatent sur le King George Square
la présence de petits chapiteaux. Le Brisbane
Twilight Markets bat son plein. Les articles vendus sont réalisés localement.
Les étals alimentaires sont de la partie. Ils découvrent un stand où du jus
frais de canne à sucre est servi. Huey,
une jeune fille originaire de Malaisie, est accueillante et expansive. Elle
paraît passionnée par son activité. André s’intéresse à l’extraction du jus. Il
a apprécié cette délicieuse boisson rafraichissante lors de deux escales à
Bombay. Huey presse deux bâtons de canne avant de servir deux jus additionnés
de citron et de glace pilée. Chaque boisson revient à cinq dollars. La marchande
est bien équipée. Un autre appareil lui permet de sceller un film sur le gobelet
en plastique pour le rendre hermétique. Le couple remercie chaleureusement la
jeune femme. Les breuvages sont sirotés en visitant le marché.
Le chemin est poursuivi jusqu’à l’appartement.
Dans la rue Ann, André sert la main d’un
des bouviers vêtu en blanc, figé autour d’un feu de camp avec ses compagnons.
Le ciel est sombre. Un manteau nuageux recouvre
la ville. Une trouée offre au soleil déclinant d’illuminer des nuées de l’intérieur
comme si une lanterne magique projetait sa lueur sur les nervures contrastées.
Les nuages se bousculent pour éprouver cette sensation aux éclats scintillants.
Le ciel tire une grosse langue noire qui pointe vers l’astre solaire qui amorce
sa disparition derrière le mont Coot-tha.
Un rougeoiement s’empare des nuées qui se morcellent. Le manteau de la nuit
éteint la lanterne devenue veilleuse…
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