Au cours de la nuit, la tonalité de la ligne téléphonique
de la chambre voisine se met à retentir. Le combiné a quitté son logement. Le
bruit perçant et régulier est lancinant. Dormir est impossible. André se lève,
passe une serviette autour de ses reins et se rend à la réception. Le jeune
homme présent à l’accueil compose le numéro de la chambre cent douze et tombe
sur le bip-bip sonore de la ligne occupée. Il appelle alors la sécurité. André
retourne dans le couloir. Deux gardes arrivent. Sans trop savoir quoi faire,
ils parlent dans leur talkie-walkie et demandent du renfort. Pendant l’attente,
le plus petit des deux garçons indonésiens s’intéresse à André. Il lui demande
où il habite, le questionne sur sa vie, s’enquiert de la présence d’enfants dans
son mariage avec Patrick. Deux autres gardes s’approchent. L’un d’entre eux
tient une carte magnétique à la main. Une lumière rouge lui oppose l’accès à la
chambre où les bips semblent résonner de plus belle. L’occupant a mis le verrou.
Des coups sont donnés contre le battant pour réveiller, vainement, le dormeur. Une
cinquième personne est appelée à la rescousse. Des minutes plus tard, un homme
sans uniforme, un responsable de l’hôtel probablement, entre en scène et tente
d’ouvrir la porte avec une clef. Il bataille pour sortir le pêne de la gâche
avec le petit levier. André assiste à la manœuvre. Soudain, le verrou est
libéré. La carte magnétique opère. L’occupant dort comme une marmotte sans être
le moins du monde incommodé par le bruit de la tonalité importune. Le combiné
est raccroché sans autre. André remercie chaleureusement la petite troupe et retourne
se coucher.
Lors du petit-déjeuner, André observe devant lui deux
fillettes attablées côte à côte à une grosse table en bois où leur famille est
installée. Seules les têtes blondes des jumelles dépassent du plateau. Tels des
canaris, elles babillent en gesticulant tout en grignotant distraitement.
La matinée s’envole dans la créativité et les
activités diverses.
Vers treize heures, André et Patrick se rendent à
proximité de la résidence chez Balifruits
& Pie. Contre toute attente, la paillotte est fermée. Les horaires sont
absents de la devanture. La structure légère offre aux deux garçons souplesse et
variabilité dans leur travail. Le trottoir est alors suivi pour se rendre au
centre Beachwalk. André et Patrick
utilisent les escalators pour joindre le Food
Court annoncé au dernier niveau. Toutefois, une surprise les attend. Les comptoirs
alimentaires sont en gestation, la date de leur naissance est inconnue. Le
secteur alentour est consacré aux enfants et aux mamans. Aires de jeux, petits parcs
d’attractions, boutiques spécialisées jalonnent l’allée circulaire qui longe le
placenta constitué d’un polygone régulier constitué de nombreux côtés. Les convives
prématurés reviennent sur leur pas. Ils décident de déjeuner au restaurant Bebek Tepi Sawah repéré en arrivant au
troisième étage. Des canards colorés, figés sur un globe en pierre, les
accueillent. Rien de plus normal, ils représentent les emblèmes du restaurant Les canards au bord des champs de riz. Sur
la terrasse, sous deux ombrelles, des membres de leur famille cancanent sur une
roche de lave polie. André et Patrick s’installent. La table choisie bénéficie
d’un courant d’air qui tamise la forte chaleur. Au premier plan, la vue embrasse
les jardins du niveau inférieur. A l’horizon, les vagues cendrées scintillent
sous les rayons solaires. Un cadre idyllique pour découvrir un des mets
végétariens présents à la carte. Une commande en duo offre de savourer une crème
de tomate et un Tropical Vegetarian constitué
d’une poêlée de cubes de tofu frits et de légumes mijotés dans une sauce au
soja. Des lamelles de bean cake, de
gâteau à base d’haricot, aux autres ingrédients secondaires énigmatiques,
complètent les mets servis par une gracieuse jeune femme. La grande aiguille
fait plus d’un tour du cadran durant le repas apprécié avec lenteur. Une
musique, douce et rythmée à la fois, baigne les oreilles et couvre les coin-coin
volubiles des canards.
Le salon de coiffure de Rob Peetoom a pris place non loin du restaurant. André et Patrick
entrent. La possibilité de passer à tour de rôle sans rendez-vous leur est
offerte. Le prix de la coupe de cheveux revient à cent quinze mille roupies,
soit environ huit euro. A Brisbane, il aurait fallu dépenser près de vingt-cinq
euro par personne. Patrick succède à son mari qui relève quelques informations
sur un magazine. Le sanctuaire de Gunung
Kawi à proximité de la ville de Tampaksiring
retient son attention. De superbes rizières en terrasses sont à traverser
pour joindre le site situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Kuta, dans la province d’Ubud. Selon une légende, les temples
furent taillés à même les rochers des falaises en une nuit par les ongles
puissants de Kebo Iwa. Une liste
d’adresses de cafés et pâtissiers réputés de Kuta et des alentours est capturé par une photo. La grande aiguille
s’offre un autre tour du cadran. André et Patrick sortent du salon de coiffure
après la remise d’un pourboire au jeune coiffeur efficace et attentionné. Son savoir-faire
a comporté des spécificités inconnues en France, tel le passage de la tête sous
l’eau pour éliminer les petits cheveux coupés restés dans la chevelure.
A quelques pas du salon de coiffeur, Patrick
décèle la présence d’un peintre. Le couple s’approche. L’artiste Bambang Wiwoho réalise le portrait d’une
dame asiatique. Né la même année qu’André sur l’île de Java, il fut l’élève du
peintre indonésien Dullah. André
s’attarde sur les coups de pinceaux délicats apportés sous l’œil droit. Le
portrait est criant de ressemblance. L’expression détendue et légèrement
souriante du visage du modèle s’anime sur l’œuvre de façon étonnante. Les
minutes s’égrènent durant l’observation admirative.
Un peu plus tard, André et Patrick entrent au Foodmart où des bouteilles d’eau
minérale Safe d’un litre et demi sont
achetées pour environ un demi-euro l’unité. Patrick en profite pour choisir
deux barquettes de papaye fraiche. Penjualan,
un voile islamique sur la tête et un masque sur la bouche, accueille le couple à
la caisse. Depuis son arrivée à Bali, André a remarqué que l’horaire sur de
nombreux tickets de caisse est fantaisiste et aléatoire ; même sur les
reçus de carte de crédit comme c’est le cas pour cet achat. La direction du Sheraton jouxtant le centre commercial
est prise dans l’objectif de vérifier si leur distributeur automatique de
billets accepte la carte American Express ;
le réseau bancaire français du Crédit industriel
et commercial s’octroyant royalement à l’étranger plus de huit euro par
retrait d’espèces dans une autre banque, quel que soit le montant saisi sur le
clavier. Pour joindre l’accueil, le quidam doit grimper une avalanche de
marches. André patiente sur un fauteuil confortable devant l’entrée d’un des restaurants
de l’hôtel. Patrick revient bredouille.
Ils sortent alors du centre commercial pour
prendre la direction du Citadines. Proche des escaliers en terrasses, dans une
petite guérite, une dame a juste la place de réaliser des jus. Nada prépare deux jus de citron pour le
couple. Sa technique est rapide ; les glaçons sont ajoutés en fin de
préparation sans être mixés. Elle demande à Patrick s’il apprécie le goût plus
suave car du sucre a été ajouté à sa réalisation.
Vers dix-huit heures quinze, André et Patrick
sortent du studio pour monter sur la terrasse. Durant une trentaine de minutes,
ils assistent au spectacle du coucher de soleil. L’océan indien est calme. Les
flots devenus anthracites sous les rayons obliques, partagés par un large
sillon d'or, scintillent sous le manteau nuageux gorgé des reflets de l’astre solaire.
Dans une trouée d’or, il amorce sa plongée sous-marine. Le disque disparait à
l’horizon, les nuées se déchirent, s’étalent au firmament zébré de coulées incandescentes
d’or et d’incarnat, ouvrent des chemins aux circonvolutions spiralées vers les
étoiles. Les nuages environnants prennent des formes dantesques auréolées de
nappes d’orange et de pourpre. Elles s’embrasent avant de se fondre dans un canevas
de teintes délavées aux reflets cendrés des flots qui se plissent en parvenant
sur le rivage. Telles les volutes figées d’une locomotive à vapeur, des nuages platinés
cotonneux s’approchent et s’irisent pour prendre part à la féérie nocturne.
Au moment de redescendre sur terre, un monsieur
asiatique sort de l’ascenseur avec une énorme bouée rose en forme de canard occupant
tout l’espace de la cabine. Lors du dîner Patrick savoure les morceaux de
papaye bien mûrs. André décide de jeûner. La soirée se déroule agréablement
dans le studio. André s’endort l’esprit baigné de la beauté de la Création…
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