Après onze heures trente, André et Patrick
sortent du Citadines. Ils se rendent chez Balifruits
& Pie pour déjeuner. Les paniers tressés accueillent aujourd’hui du riz
blanc ceinturé de tiges et de feuilles de légumes verts locaux, de piment rouge,
de bâtonnets de courgette et carotte. Les nuées blanches en vacances surfent
sur la trame bleu azur du ciel ensoleillé. La jeune fille au
voile islamique et le jeune garçon sont remerciés en rapportant les corbeilles.
Une courte échappée sur la plage devant la
paillote offre d’observer une jeune Ursula
au sourire éclatant, en bikini bicolore, séductrice et sensuelle, sûre de
sa plastique irréprochable, à genou sur le sable ocre, un coquillage dans une
main. La néréide est photographiée par un probable Sean vu de dos qui lève haut son appareil pour réaliser son cliché.
La touriste, peut-être une suissesse, insuffle un vent de fraîcheur à la photo
prise par André sur fond de rouleaux de vagues déferlantes écumeuses. Les
palmiers, derrière le français, regrettent leur absence à proximité de la nymphe
juste sortie de l’eau qui se souhaitait cristalline. Une seconde photo prise
par Patrick montre un rivage paradisiaque de Kuta ; le sable est baigné de l’ombre des arbres, les
chaises-longues sont protégées du soleil par des parasols dont les toiles couleur
cyan affleurent la ligne d’horizon où ciel et océan se marient. La perspective
est toutefois trompeuse. Les vagues paraissent effleurer le bas des transats
alors qu’un dénivelé invisible de nombreux mètres les sépare.
La plage est quittée, la rue Pantai est suivie. En chemin, André et Patrick passent devant une
mini-station d'essence à roulettes, pour deux-roues uniquement, disposée à
l’ombre d’un arbre au bord du trottoir. Les mots en lettres blanches Pertamini Bensin se lisent sur la petite
structure carrée rouge. Le serveur termine de remplir le réservoir d’une
mobylette. La mobilité offerte par les roulettes permet de déplacer la station
au gré du pompiste qui peut la positionner judicieusement autre part en fonction
de la fluctuation du parcours du trafic dans la journée.
A l’entrée du Beachwalk,
André remarque la présence, au bord d’une des marches en terrasse, d’un vase en
terre cuite grise rempli d’eau. Une grosse louche posée en travers du rebord
est à utiliser pour rincer le sable resté sur les pieds du visiteur en
provenance de la plage. Sur l’esplanade, une scène colorée à la gestuelle figée
captive les regards. Un serpent Nâga tenu par six gardiens ondule au bord du
canal. Il enserre dans ses anneaux un nain-démon, foulé du pied par le dieu
Shiva qui trône sur la proie en agitant quatre mains.
André et Patrick s’installent à la terrasse du
café restaurant Kitchnette. Une jeune
et menue serveuse balinaise, Kasir, leur
apporte à table deux cafés latte. Les boissons sont escortées d’un tiramisu pour
André et d’un muffin aux myrtilles pour Patrick. La pâtisserie traditionnelle
italienne, au format familial, a été réalisée maison dans un grand plat en
verre transparent dans la cuisine du restaurant. Sa présentation rappelle
celle de Francette. Curieusement la saveur, la texture et l’onctuosité sont
sensiblement similaires à celles de la recette concoctée avec amour par la
belle-maman d’André, hormis peut-être l’arôme du café qui semble avoir été
oublié. Une famille anglophone avec trois enfants s’installe conjointement à
une table voisine et sur une large chaise-longue. Le papa est grand et svelte,
sa compagne, plus petite, tient un bébé dans ses bras. Les deux autres bambins
sont adorables. Le premier né, venu au monde il y a cinq ans environ, s’amuse à
gambader de chaise-longue en chaise-longue en sautillant d’un matelas à
l’autre. Son regard croise celui d’André qui lui sourit franchement, ravi de la
fraicheur de vivre du bambin. De temps à autre, il apprécie de le regarder
gigoter sur la terrasse. Plus tard, il sera sermonné pour avoir ignoré l’appel
répété de son paternel de revenir vers lui alors qu’il s’était éloigné de
quelques mètres pour aller examiner de grosses noix de coco. André est interpellé
par l’attitude excessive affichée par le père. Son frère, plus jeune, blond comme
les blés, se promène partout sans être inquiété par son géniteur. La
dégustation se poursuit lentement. La forte chaleur est tamisée au gré d’un
vent ensommeillé. Caroline apporte l’addition, réglée par carte de crédit. La
terrasse est quittée, André donne un dernier regard à la famille.
Pour effectuer un retrait d’espèces au niveau
inférieur du centre commercial, le couple passe devant un canal bordé de
végétation où les eaux d’une cascade à débordement se déversent tout au long de
son parcours sinueux. Une photo prise donne la sensation d’être dans un jardin
botanique. L’opération est effectuée dans un des distributeurs d’une banque
locale. Cette fois, le couple parvient judicieusement à retirer deux millions
de roupies en billets de cent mille, la coupure la plus élevée. La fente étant
toujours la même dans les automates, le nombre maximum de vingt billets
distribués aussi, seule la valeur du billet peut alors changer la donne.
Millionnaires, André et Patrick se rendent à la poste. Ils marchent sur la rue Pantai, se baissent pour passer sous les
bras enchevêtrés d’un arbre attrayant qui coiffe le passage ; les branches
ajourées, curieusement en angles droits pour certaines, constituent une petite
jungle. A côté du végétal tortueux, les montants latéraux d’une porte disparue
avec le temps, en béton peint en rose et blanc, sculptés de fines arabesques, se
dressent vaillamment vers le ciel en se souvenant d’une gloire passée. Une
vulgaire planche en bois obstrue le passage qui jadis conduisait à un lieu supposé
prestigieux.
André et Patrick bifurquent à droite pour suivre Raya et Benesari. Sur cette dernière rue, à l’angle serré de la chaussée
étroite, devant le restaurant The Balcony,
le trafic bouchonne subitement. Baigné par le va-et-vient des cyclomoteurs, une
carriole tirée par un cheval, où deux touristes ont pris place, s’escrime à croiser
un taksi. Le couple observe avec
intérêt la scène qui se déroule sans aucun coup de klaxon ni signe
d’énervement. Les chauffeurs sont dégourdis, habiles et doués d’une grande patience.
En prolongement de Jalan Benesari, André et Patrick, après avoir prudemment traversé
la rue Legian toujours très animée, parviennent
à la poste Sari Dewi Post Office au
début de la rue Patimura. Le
tourniquet des cartes postales sur Bali pivote allégrement plusieurs fois pour
la sélection de trente cartes postales. Les timbres pour des envois en France
et aux Etats-Unis complètent l’achat qui se monte royalement à presque un
demi-million de roupies. Les tarifs convertis en euro sont moins éloquents. Le
timbre revient à un peu plus de soixante-dix centimes et chaque carte un peu
moins de trente. La jeune et sympathique postière à la longue chevelure noire
est assistée de deux autres dames assises à une table proche du comptoir. Celle
installée face à la rue, en vis-à-vis de sa collègue, se restaure avec un plat
de nouilles aux légumes. Des sourires sont échangés avant de suivre la rue Legian dans le dessein de se rendre au Legian 27 Cafe.
Le couple flâne, s’attarde, observe, laisse son imagination
se perdre en de poétiques rêveries en contemplant la diversité architecturale qui
a enrichi progressivement la rue et les ruelles au fil des années. Un
cyclomoteur est dépassé. Le carénage peint d’une fresque à l’effigie de dieux
et de démons balinais attire le regard. L’hôtel Aquarius se signale sur la gauche par la présence d’une néréide déversant
les dernières gouttes d’eau d’une amphore. Sur un piédestal de verdure
affleurant la toiture pyramidale, la jeune Loreleï,
en marbre ou en pierre blanche, envoute de son chant mélodieux les deux promeneurs
qui, l’espace d’un instant, oublient le tumulte de la rue. Un peu plus loin,
entre de courts pilastres sculptés sur le haut de la façade d’un commerce,
Patrick remarque des demi-rosaces en pierre blanche, arqués et ornementées.
Une dizaine de minutes plus tard, André et
Patrick s’arrêtent pour découvrir un présentoir de sarongs batiks. Les motifs
raffinés et les couleurs chatoyantes invitent à effectuer une sélection.
Patrick opte pour un modèle dans les nuances de bleu dont chaque face est un univers
en soi. La balinaise qui les accueille est gracieuse et attentionnée. Les cent
vingt mille roupies de cette merveille magnifient sa valeur, même si la contrepartie équivaut à moins de dix euro. Une
fois l’achat terminé, la marchande leur
souhaite Good Luck, bonne chance, en
leur tapotant l’épaule amicalement. Sur la devanture de la boutique, André
s’amuse de voir un Pinocchio étonné d’être dominé par un démon balinais
accroché sur le mur en dessus de lui. Un peu plus loin, un volatile, mi oie mi
canard, au bec et aux pattes palmées orange, est retenu captif dans une petite
cage aux barreaux peints en vert. Une expression résignée se teinte d’une
pointe de rêverie dans son regard lointain.
La destination est atteinte. Une cinquantaine de
minutes se sont écoulées depuis le départ du bureau de poste. Une table est
choisie en terrasse. Une invite rafraichissante est apportée à chacun. Un jeune
garçon apporte deux smoothie à l’ananas. André et Patrick testent une nouvelle
saveur tout en observant l’incessant va-et-vient des véhicules, des deux-roues
et des piétons. Le temps de détente offre de toucher du regard des centaines de
vies dont chaque trame est unique. Elles se côtoient dans ce ballet sur asphalte
orchestré par un inimaginable bouillonnement de frénésie éphémère aux
interactions impénétrables et au déterminisme improbable.
Les minutes glissent sur toute vie quelle que
soit son aventure terrestre. Celle d’André et Patrick est de suivre maintenant
la ruelle Bedugul pour retourner
nonchalamment à leur résidence balinaise. A l’intersection avec Gang Sorga,
une autre ruelle, le restaurant grec Souvlaki
signale sa présence par ses nuances de bleu ciel et de blanc. Un peu plus loin
sur Sorga, l’entrée colorée de l’hôtel
Captain Goose est signalée par une
oie enjouée en tee-shirt et casquette peinte sur un fond rose où se dessinent
des feuilles de palmier en dessous d’un drapeau suédois. La chambre en dortoir
s’annonce à environ six euro la nuit. Tout à côté, en prolongement sur la rue, un
chat tigré regarde le couple passer depuis l’entrée d’un sanctuaire dont les
murs roses de la façade extérieure, aux moulures vert d’eau, privés du charme
et de leur éclat de jadis, espèrent sans trop y croire un rajeunissement. Plus
loin, la ruelle tourne à angle droit. Sur la gauche, les toitures évasées de l’hôtel
Arena se succèdent en terrasse décalée
pour atteindre le ciel. Les balcons et les vérandas un peu désorientés par ce
jeu de construction superposé trouvent toutefois le moyen d’offrir une vue aux
clients des hauteurs. La ruelle Sorga
tire sa révérence dans la rue Popies I.
Après un court trajet sur la droite, André et Patrick parviennent au bord de
mer. La rue Pantai, toujours aussi
animée, est suivie jusqu’à la paillote Balifruits
où deux jus de citron sont commandés. Deux couples russes sont en attente en
terrasse de leur smoothie respectif. Les français patientent en promenant les
regards alentours. Des bras dépassent du mur d’enceinte de la plage dans un jeu
de volley-ball sur le sable. Une fois les jus concoctés et servis dans les gobelets
plastique, André et Patrick continuent la marche vers le proche Citadines.
Patrick assiste au coucher de soleil sur la
terrasse. Des drakkars de nuages gris cendré, aux voiles somptueusement gonflées,
aux proues ornées de têtes de démons évanescentes, se sont répandus dans le
ciel de Kuta après avoir parachuté leurs
passagers chez le Captain Goose. Les
rameurs invisibles se penchent pour regarder sous les coques les faisceaux de lumières
rosées qui inondent les flots argentés. Après leur départ, un vaste nuage
sombre vient planer sur la ville sans autorisation. L’horizon épargné se teinte
de strates de filaments incarnats avant d’être à son tour envahi par la masse
désobligeante. Quelques trouées aux confins inondent les flots d’une pluie de
lumière liliale…
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