lundi 13 mars 2017

Bonne chance à Kuta...

Après onze heures trente, André et Patrick sortent du Citadines. Ils se rendent chez Balifruits & Pie pour déjeuner. Les paniers tressés accueillent aujourd’hui du riz blanc ceinturé de tiges et de feuilles de légumes verts locaux, de piment rouge, de bâtonnets de courgette et carotte. Les nuées blanches en vacances surfent sur la trame bleu azur du ciel ensoleillé. La jeune fille au voile islamique et le jeune garçon sont remerciés en rapportant les corbeilles.
Une courte échappée sur la plage devant la paillote offre d’observer une jeune Ursula au sourire éclatant, en bikini bicolore, séductrice et sensuelle, sûre de sa plastique irréprochable, à genou sur le sable ocre, un coquillage dans une main. La néréide est photographiée par un probable Sean vu de dos qui lève haut son appareil pour réaliser son cliché. La touriste, peut-être une suissesse, insuffle un vent de fraîcheur à la photo prise par André sur fond de rouleaux de vagues déferlantes écumeuses. Les palmiers, derrière le français, regrettent leur absence à proximité de la nymphe juste sortie de l’eau qui se souhaitait cristalline. Une seconde photo prise par Patrick montre un rivage paradisiaque de Kuta ; le sable est baigné de l’ombre des arbres, les chaises-longues sont protégées du soleil par des parasols dont les toiles couleur cyan affleurent la ligne d’horizon où ciel et océan se marient. La perspective est toutefois trompeuse. Les vagues paraissent effleurer le bas des transats alors qu’un dénivelé invisible de nombreux mètres les sépare.
La plage est quittée, la rue Pantai est suivie. En chemin, André et Patrick passent devant une mini-station d'essence à roulettes, pour deux-roues uniquement, disposée à l’ombre d’un arbre au bord du trottoir. Les mots en lettres blanches Pertamini Bensin se lisent sur la petite structure carrée rouge. Le serveur termine de remplir le réservoir d’une mobylette. La mobilité offerte par les roulettes permet de déplacer la station au gré du pompiste qui peut la positionner judicieusement autre part en fonction de la fluctuation du parcours du trafic dans la journée.
A l’entrée du Beachwalk, André remarque la présence, au bord d’une des marches en terrasse, d’un vase en terre cuite grise rempli d’eau. Une grosse louche posée en travers du rebord est à utiliser pour rincer le sable resté sur les pieds du visiteur en provenance de la plage. Sur l’esplanade, une scène colorée à la gestuelle figée captive les regards. Un serpent Nâga tenu par six gardiens ondule au bord du canal. Il enserre dans ses anneaux un nain-démon, foulé du pied par le dieu Shiva qui trône sur la proie en agitant quatre mains.
André et Patrick s’installent à la terrasse du café restaurant Kitchnette. Une jeune et menue serveuse balinaise, Kasir, leur apporte à table deux cafés latte. Les boissons sont escortées d’un tiramisu pour André et d’un muffin aux myrtilles pour Patrick. La pâtisserie traditionnelle italienne, au format familial, a été réalisée maison dans un grand plat en verre transparent dans la cuisine du restaurant. Sa présentation rappelle celle de Francette. Curieusement la saveur, la texture et l’onctuosité sont sensiblement similaires à celles de la recette concoctée avec amour par la belle-maman d’André, hormis peut-être l’arôme du café qui semble avoir été oublié. Une famille anglophone avec trois enfants s’installe conjointement à une table voisine et sur une large chaise-longue. Le papa est grand et svelte, sa compagne, plus petite, tient un bébé dans ses bras. Les deux autres bambins sont adorables. Le premier né, venu au monde il y a cinq ans environ, s’amuse à gambader de chaise-longue en chaise-longue en sautillant d’un matelas à l’autre. Son regard croise celui d’André qui lui sourit franchement, ravi de la fraicheur de vivre du bambin. De temps à autre, il apprécie de le regarder gigoter sur la terrasse. Plus tard, il sera sermonné pour avoir ignoré l’appel répété de son paternel de revenir vers lui alors qu’il s’était éloigné de quelques mètres pour aller examiner de grosses noix de coco. André est interpellé par l’attitude excessive affichée par le père. Son frère, plus jeune, blond comme les blés, se promène partout sans être inquiété par son géniteur. La dégustation se poursuit lentement. La forte chaleur est tamisée au gré d’un vent ensommeillé. Caroline apporte l’addition, réglée par carte de crédit. La terrasse est quittée, André donne un dernier regard à la famille.
Pour effectuer un retrait d’espèces au niveau inférieur du centre commercial, le couple passe devant un canal bordé de végétation où les eaux d’une cascade à débordement se déversent tout au long de son parcours sinueux. Une photo prise donne la sensation d’être dans un jardin botanique. L’opération est effectuée dans un des distributeurs d’une banque locale. Cette fois, le couple parvient judicieusement à retirer deux millions de roupies en billets de cent mille, la coupure la plus élevée. La fente étant toujours la même dans les automates, le nombre maximum de vingt billets distribués aussi, seule la valeur du billet peut alors changer la donne. Millionnaires, André et Patrick se rendent à la poste. Ils marchent sur la rue Pantai, se baissent pour passer sous les bras enchevêtrés d’un arbre attrayant qui coiffe le passage ; les branches ajourées, curieusement en angles droits pour certaines, constituent une petite jungle. A côté du végétal tortueux, les montants latéraux d’une porte disparue avec le temps, en béton peint en rose et blanc, sculptés de fines arabesques, se dressent vaillamment vers le ciel en se souvenant d’une gloire passée. Une vulgaire planche en bois obstrue le passage qui jadis conduisait à un lieu supposé prestigieux.
André et Patrick bifurquent à droite pour suivre Raya et Benesari. Sur cette dernière rue, à l’angle serré de la chaussée étroite, devant le restaurant The Balcony, le trafic bouchonne subitement. Baigné par le va-et-vient des cyclomoteurs, une carriole tirée par un cheval, où deux touristes ont pris place, s’escrime à croiser un taksi. Le couple observe avec intérêt la scène qui se déroule sans aucun coup de klaxon ni signe d’énervement. Les chauffeurs sont dégourdis, habiles et doués d’une grande patience.
En prolongement de Jalan Benesari, André et Patrick, après avoir prudemment traversé la rue Legian toujours très animée, parviennent à la poste Sari Dewi Post Office au début de la rue Patimura. Le tourniquet des cartes postales sur Bali pivote allégrement plusieurs fois pour la sélection de trente cartes postales. Les timbres pour des envois en France et aux Etats-Unis complètent l’achat qui se monte royalement à presque un demi-million de roupies. Les tarifs convertis en euro sont moins éloquents. Le timbre revient à un peu plus de soixante-dix centimes et chaque carte un peu moins de trente. La jeune et sympathique postière à la longue chevelure noire est assistée de deux autres dames assises à une table proche du comptoir. Celle installée face à la rue, en vis-à-vis de sa collègue, se restaure avec un plat de nouilles aux légumes. Des sourires sont échangés avant de suivre la rue Legian dans le dessein de se rendre au Legian 27 Cafe.
Le couple flâne, s’attarde, observe, laisse son imagination se perdre en de poétiques rêveries en contemplant la diversité architecturale qui a enrichi progressivement la rue et les ruelles au fil des années. Un cyclomoteur est dépassé. Le carénage peint d’une fresque à l’effigie de dieux et de démons balinais attire le regard. L’hôtel Aquarius se signale sur la gauche par la présence d’une néréide déversant les dernières gouttes d’eau d’une amphore. Sur un piédestal de verdure affleurant la toiture pyramidale, la jeune Loreleï, en marbre ou en pierre blanche, envoute de son chant mélodieux les deux promeneurs qui, l’espace d’un instant, oublient le tumulte de la rue. Un peu plus loin, entre de courts pilastres sculptés sur le haut de la façade d’un commerce, Patrick remarque des demi-rosaces en pierre blanche, arqués et ornementées.
Une dizaine de minutes plus tard, André et Patrick s’arrêtent pour découvrir un présentoir de sarongs batiks. Les motifs raffinés et les couleurs chatoyantes invitent à effectuer une sélection. Patrick opte pour un modèle dans les nuances de bleu dont chaque face est un univers en soi. La balinaise qui les accueille est gracieuse et attentionnée. Les cent vingt mille roupies de cette merveille magnifient sa valeur, même si la  contrepartie équivaut à moins de dix euro. Une fois l’achat terminé, la marchande  leur souhaite Good Luck, bonne chance, en leur tapotant l’épaule amicalement. Sur la devanture de la boutique, André s’amuse de voir un Pinocchio étonné d’être dominé par un démon balinais accroché sur le mur en dessus de lui. Un peu plus loin, un volatile, mi oie mi canard, au bec et aux pattes palmées orange, est retenu captif dans une petite cage aux barreaux peints en vert. Une expression résignée se teinte d’une pointe de rêverie dans son regard lointain.
La destination est atteinte. Une cinquantaine de minutes se sont écoulées depuis le départ du bureau de poste. Une table est choisie en terrasse. Une invite rafraichissante est apportée à chacun. Un jeune garçon apporte deux smoothie à l’ananas. André et Patrick testent une nouvelle saveur tout en observant l’incessant va-et-vient des véhicules, des deux-roues et des piétons. Le temps de détente offre de toucher du regard des centaines de vies dont chaque trame est unique. Elles se côtoient dans ce ballet sur asphalte orchestré par un inimaginable bouillonnement de frénésie éphémère aux interactions impénétrables et au déterminisme improbable.
Les minutes glissent sur toute vie quelle que soit son aventure terrestre. Celle d’André et Patrick est de suivre maintenant la ruelle Bedugul pour retourner nonchalamment à leur résidence balinaise. A l’intersection avec Gang Sorga, une autre ruelle, le restaurant grec Souvlaki signale sa présence par ses nuances de bleu ciel et de blanc. Un peu plus loin sur Sorga, l’entrée colorée de l’hôtel Captain Goose est signalée par une oie enjouée en tee-shirt et casquette peinte sur un fond rose où se dessinent des feuilles de palmier en dessous d’un drapeau suédois. La chambre en dortoir s’annonce à environ six euro la nuit. Tout à côté, en prolongement sur la rue, un chat tigré regarde le couple passer depuis l’entrée d’un sanctuaire dont les murs roses de la façade extérieure, aux moulures vert d’eau, privés du charme et de leur éclat de jadis, espèrent sans trop y croire un rajeunissement. Plus loin, la ruelle tourne à angle droit. Sur la gauche, les toitures évasées de l’hôtel Arena se succèdent en terrasse décalée pour atteindre le ciel. Les balcons et les vérandas un peu désorientés par ce jeu de construction superposé trouvent toutefois le moyen d’offrir une vue aux clients des hauteurs. La ruelle Sorga tire sa révérence dans la rue Popies I. Après un court trajet sur la droite, André et Patrick parviennent au bord de mer. La rue Pantai, toujours aussi animée, est suivie jusqu’à la paillote Balifruits où deux jus de citron sont commandés. Deux couples russes sont en attente en terrasse de leur smoothie respectif. Les français patientent en promenant les regards alentours. Des bras dépassent du mur d’enceinte de la plage dans un jeu de volley-ball sur le sable. Une fois les jus concoctés et servis dans les gobelets plastique, André et Patrick continuent la marche vers le proche Citadines.
Patrick assiste au coucher de soleil sur la terrasse. Des drakkars de nuages gris cendré, aux voiles somptueusement gonflées, aux proues ornées de têtes de démons évanescentes, se sont répandus dans le ciel de Kuta après avoir parachuté leurs passagers chez le Captain Goose. Les rameurs invisibles se penchent pour regarder sous les coques les faisceaux de lumières rosées qui inondent les flots argentés. Après leur départ, un vaste nuage sombre vient planer sur la ville sans autorisation. L’horizon épargné se teinte de strates de filaments incarnats avant d’être à son tour envahi par la masse désobligeante. Quelques trouées aux confins inondent les flots d’une pluie de lumière liliale…

































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