Le ciel est empli de nuages gris menaçants.
Quelques zébrures d’azur percent la masse des cirrus. Le ballet de la plage commence
dès le matin, avec la mise en place des transats, des parasols et la venue des
caisses de boissons.
Les oiseaux noirs aux ventres blancs continuent
leur vol autour de leur arbre préféré devant l’hôtel où André et Patrick observent
ces scènes de vie en prenant le petit-déjeuner. Un long pick-up chargé de
balinais sur son plateau, un cyclomoteur tenant deux planches de surf sur un
côté et une autre sur la tête, un minibus chargé de femmes voilées passent tour
à tour devant la terrasse.
Cette année sera pour Patrick et André celle des
deux étés et des deux automnes ; un de chaque dans le tropique du capricorne
et dans celui du cancer, leur hémisphère de résidence. À Bali, c’est le premier
jour de l’automne. A Annecy, le printemps commence. Ainsi va la magie de la
planète et du cosmos.
Patrick repense aux ogoh-ogoh, ces énormes monstres en papier mâché qui se trouvent un
peu dans chaque village. Hier, avec André, il en a vu beaucoup en cours de création.
Ces statues seront transportées le jour du réveillon pour attirer les démons aux
carrefours des routes. Les prêtres effectueront alors un exorcisme pour les éliminer.
Finalement, les ogoh- ogoh finiront
brûlés. Le lendemain, le jour de l’an, le Nyepi,
sera un jour de silence pour contrer les
démons qui auraient échappé à l’holocauste.
Le vingt-sept mars de cette année, lors de la cérémonie
du Nyepi, l’île sera totalement paralysée,
aucune circulation ne sera autorisée, personne ne marchera dans les rues et
l’électricité sera coupée. L’objectif est de faire croire aux démons que l’île
est devenu déserte afin qu’ils partent tourmenter les hommes ailleurs.
Un vent fort soulève les feuilles et les rideaux
en lamelles de bois de la paillotte. André et Patrick mangent chez Balifruits & Pie du riz avec des
légumes. André prend son temps pour mastiquer le fruit de l’abondance de la
nature en ajoutant un peu de piment à chaque bouchée.
Après le repas, la direction du Beachwalk est prise. En allant effectuer
un retrait d’un million et demi de roupies dans un distributeur du centre
commercial, le couple s’aperçoit que l’immense ogoh-ogoh de la scène s’est étoffé de la présence d’autres congénères
plus petits que lui mais encore plus vindicatifs dans leurs expressions. Patrick
touche un des personnages et s’aperçoit que le contact est moelleux. Les corps
semblent réalisés en mousse polyuréthane ou en polystyrène. Les couleurs vives,
les attributs démesurés, les attitudes gracieuses et menaçantes à la fois confèrent
un charme fou aux créatures éphémères. Des trompes, des ailes, des crocs, des ongles
crochus de sorciers, de longues dents saillantes, des ceintures spectaculaires
et autres embellissements personnifient chaque protagoniste de la future cérémonie.
Un papy ogoh-ogoh avec sa barbe
blanche et son échine courbée est une réussite incomparable. L’appareil photo
numérique de Patrick immortalise ces héros d’un jour irrémédiablement destinés
au bûcher.
Les yeux baignés de couleurs chatoyantes et de
beauté créative, André et Patrick se rendent chez The coffee bean & Tea Leaf où Ibrahim
les accueille. Il prend la commande de deux cappuccinos avec un gâteau au chocolat
pour André et un cheese-cake au chocolat pour Patrick. Le jeune, mince et
discret Arie apporte la sélection à
table.
Plus tard, des emplettes sont effectuées au Foodmart. Deux sachets sous vide des délicieuses
et craquantes arachides grillées indonésiennes à l’ail, une barquette de fruit
du dragon, trois bouteilles d’eau minérale, des bananes et des tranchettes à la
noix de coco sont achetées pour un total de quelques cent soixante-dix mille
roupies, un peu plus de dix euro.
La suite de l’après-midi se déroule dans le
studio où André œuvre sur l’ordinateur. Un entracte s’offre à la paillote où
des jus d’ananas sont appréciés distraitement en terrasse. L’animation sur le
trottoir et sur la rue est continuelle. Les deux garçons sont remerciés en
emportant deux jus de citrons pour être sirotés dans le studio.
Sur la plage, au jour déclinant, André et Patrick
assistent à un festival de nuances de gris offert par le soleil caché derrière
les nuages. Des rouleaux se succèdent à la surface de l’océan, les vagues naissantes
se télescopent avant de mourir sur le sable. Patrick remarque la présence d’un petit
poisson mort sur le sable ; il semble sourire de profil. Une importante
formation nuageuse recouvre le rivage de Kuta.
D’énormes volumes gris et sombres se déplacent au gré des éléments. Deux vents
contradictoires s’opposent, un chaud qui provient de la terre et un autre plus
frais qui vient de la mer. Les vagues mousseuses se déchaînent et viennent
s’écraser sur le sable ocre.
A un moment donné, une formation de cinq oiseaux
vole de concert haut dans le ciel. Vers l’horizon, les lumières de la ville
scintillent comme des diamants au bord de l’eau. Une masse de nuées noires stagne
au lointain, déchirée parfois par un éclair vif. Un grondement sourd vient
ponctuer cet éclat de lumière. Ce soir, les couleurs se déclinent en nuances de
gris comme celles de l’océan agité…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire