lundi 20 mars 2017

Ogoh-ogoh...

Le ciel est empli de nuages gris menaçants. Quelques zébrures d’azur percent la masse des cirrus. Le ballet de la plage commence dès le matin, avec la mise en place des transats, des parasols et la venue des caisses de boissons.
Les oiseaux noirs aux ventres blancs continuent leur vol autour de leur arbre préféré devant l’hôtel où André et Patrick observent ces scènes de vie en prenant le petit-déjeuner. Un long pick-up chargé de balinais sur son plateau, un cyclomoteur tenant deux planches de surf sur un côté et une autre sur la tête, un minibus chargé de femmes voilées passent tour à tour devant la terrasse.
Cette année sera pour Patrick et André celle des deux étés et des deux automnes ; un de chaque dans le tropique du capricorne et dans celui du cancer, leur hémisphère de résidence. À Bali, c’est le premier jour de l’automne. A Annecy, le printemps commence. Ainsi va la magie de la planète et du cosmos.
Patrick repense aux ogoh-ogoh, ces énormes monstres en papier mâché qui se trouvent un peu dans chaque village. Hier, avec André, il en a vu beaucoup en cours de création. Ces statues seront transportées le jour du réveillon pour attirer les démons aux carrefours des routes. Les prêtres effectueront alors un exorcisme pour les éliminer. Finalement, les ogoh- ogoh finiront brûlés. Le lendemain, le jour de l’an, le Nyepi, sera un  jour de silence pour contrer les démons qui auraient échappé à l’holocauste.
Le vingt-sept mars de cette année, lors de la cérémonie du Nyepi, l’île sera totalement paralysée, aucune circulation ne sera autorisée, personne ne marchera dans les rues et l’électricité sera coupée. L’objectif est de faire croire aux démons que l’île est devenu déserte afin qu’ils partent tourmenter les hommes ailleurs.
Un vent fort soulève les feuilles et les rideaux en lamelles de bois de la paillotte. André et Patrick mangent chez Balifruits & Pie du riz avec des légumes. André prend son temps pour mastiquer le fruit de l’abondance de la nature en ajoutant un peu de piment à chaque bouchée.
Après le repas, la direction du Beachwalk est prise. En allant effectuer un retrait d’un million et demi de roupies dans un distributeur du centre commercial, le couple s’aperçoit que l’immense ogoh-ogoh de la scène s’est étoffé de la présence d’autres congénères plus petits que lui mais encore plus vindicatifs dans leurs expressions. Patrick touche un des personnages et s’aperçoit que le contact est moelleux. Les corps semblent réalisés en mousse polyuréthane ou en polystyrène. Les couleurs vives, les attributs démesurés, les attitudes gracieuses et menaçantes à la fois confèrent un charme fou aux créatures éphémères. Des trompes, des ailes, des crocs, des ongles crochus de sorciers, de longues dents saillantes, des ceintures spectaculaires et autres embellissements personnifient chaque protagoniste de la future cérémonie. Un papy ogoh-ogoh avec sa barbe blanche et son échine courbée est une réussite incomparable. L’appareil photo numérique de Patrick immortalise ces héros d’un jour irrémédiablement destinés au bûcher.
Les yeux baignés de couleurs chatoyantes et de beauté créative, André et Patrick se rendent chez The coffee bean & Tea Leaf  où Ibrahim les accueille. Il prend la commande de deux cappuccinos avec un gâteau au chocolat pour André et un cheese-cake au chocolat pour Patrick. Le jeune, mince et discret Arie apporte la sélection à table.
Plus tard, des emplettes sont effectuées au Foodmart. Deux sachets sous vide des délicieuses et craquantes arachides grillées indonésiennes à l’ail, une barquette de fruit du dragon, trois bouteilles d’eau minérale, des bananes et des tranchettes à la noix de coco sont achetées pour un total de quelques cent soixante-dix mille roupies, un peu plus de  dix euro.
La suite de l’après-midi se déroule dans le studio où André œuvre sur l’ordinateur. Un entracte s’offre à la paillote où des jus d’ananas sont appréciés distraitement en terrasse. L’animation sur le trottoir et sur la rue est continuelle. Les deux garçons sont remerciés en emportant deux jus de citrons pour être sirotés dans le studio.
Sur la plage, au jour déclinant, André et Patrick assistent à un festival de nuances de gris offert par le soleil caché derrière les nuages. Des rouleaux se succèdent à la surface de l’océan, les vagues naissantes se télescopent avant de mourir sur le sable. Patrick remarque la présence d’un petit poisson mort sur le sable ; il semble sourire de profil. Une importante formation nuageuse recouvre le rivage de Kuta. D’énormes volumes gris et sombres se déplacent au gré des éléments. Deux vents contradictoires s’opposent, un chaud qui provient de la terre et un autre plus frais qui vient de la mer. Les vagues mousseuses se déchaînent et viennent s’écraser sur le sable ocre.
A un moment donné, une formation de cinq oiseaux vole de concert haut dans le ciel. Vers l’horizon, les lumières de la ville scintillent comme des diamants au bord de l’eau. Une masse de nuées noires stagne au lointain, déchirée parfois par un éclair vif. Un grondement sourd vient ponctuer cet éclat de lumière. Ce soir, les couleurs se déclinent en nuances de gris comme celles de l’océan agité…





















Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire