Soudain, à sept heures dix, durant les rites matinaux,
un tremblement de terre se produit. Deux secousses sismiques de quelques secondes
chacune se succèdent. Le bâtiment du Citadines vacille et les murs sont pris
d’un léger flottement. Les vibrations légèrement sonores glissent sur les
matériaux dans une aubade donnée à l’aurore sous les fenêtres du ciel par une
mère-nature qui frétille délicatement. André, dans la salle de bains, admire l’oscillation
de tout ce qui est inanimé, est surpris par le froissement des parois murales, écoute
le gémissement des particules contrariées par la propagation de la vague frissonnante
née du tremblement de l’écorce terrestre. Tous les clients encore endormis se
réveillent subitement. Les éclats de voix remplacent le bruissement des
secousses. L’affolement s’empare de quelques individus qui quittent leur
chambre précipitamment. D’autres sortent dans le couloir, s’observent perplexes,
s’interrogent du regard comme pour se rassurer sur la conduite à tenir. Les
minutes passent, la terre demeure silencieuse, la vie reprend son cours.
Vers huit heures, le couple se rend au buffet
pour le petit-déjeuner. André constate que la corbeille des bananes est vide.
Patrick pense à une razzia des clients suite au séisme. Ils se sont
probablement tous trouvés au buffet en même temps. Une légère peur diffuse les
aura peut-être incités aussi à emporter des bananes au cas où. André décide de
se rendre au Mini Mart à côté pour en
acheter. Bredouille, il marche sur la rue Raya,
chaussé des tatanes blanches en toile de l’hôtel, dans l’espoir d’en
trouver autre part. Une petite échoppe, aussi étroite qu’un corridor, restée
voilée lors des diverses traversées précédentes de la rue, se dévoile. Une
grande corbeille de bananes plantain trône vers la caisse. La marchande, dont
les deux bambins dévisagent André, les vend au kilo. L’acheteur acquiesce et
débourse vingt-cinq mille roupies pour le petit régime pesé contenant quinze fruits.
Tout heureux, il retourne à la terrasse du Citadines où Patrick termine sa
collation.
Des arachides grillées et la dernière tranche
humide à la noix de coco sont savourées avec cinq bananes. Un cortège retient
l’attention sur le rivage. Une ribambelle d’enfants en uniforme, au short bleu
marine dessiné latéralement d’une bande blanche pour les garçons et à la jupe
bleu marine pour les filles, tous en tee-shirt blanc où le chiffre trois est
imprimé sur le dos dans un médaillon rond, défile durant plusieurs minutes sur
la plage en venant de la droite. Ils sont tous chaussés de souliers fermés sur
des chaussettes blanches. Certains portent un sac à dos. Un équipage mystérieux
qui reviendra sur ses pas une trentaine de minutes plus tard quand André et
Patrick quitteront la terrasse du buffet en laissant les dix bananes restantes
sur la tablette en bois pour que d’autres clients en profitent.
Depuis le studio, Patrick photographie un tout
jeune jardinier du Citadines, en polo de couleur parme, qui œuvre sur la terrasse.
Il rêvasse, remue doucement la tête, sourit béatement tout en s’activant lentement.
Les bagages sont finalisés. André et Patrick œuvrent chacun sur leur
ordinateur. Après onze heures trente, ils sortent du Citadines. La ruelle Raya est suivie. André souhaite photographier
la devanture de l’échoppe Cheap Mart
où il a acheté les bananes. Ensuite, parvenus, chez Balifruits, ils s’installent en terrasse. Le déjeuner leur est
offert. Ils acceptent avec joie par égards pour les deux garçons. Vouloir
payer les deux repas, d’une valeur d’un peu plus de deux euro, pourrait les
froisser. Savoir simplement accepter est une démonstration de savoir-vivre. Les
mets sont savourés. Patrick parle d’un débat sur la première chaine de télévision
où les cinq principaux candidats à la présidence furent conviés. Un sondage fut
réalisé en parallèle auprès de deux millions de téléspectateurs.
Après le repas, un sac en toile écrue décoré d’un
damier noir et blanc sur une face est acheté chez Foodmart pour une valeur d’environ cinq euro. Chaque case est imprimée
des termes I love Bali où le mot aime est remplacé par un cœur rouge.
Un peu plus tard, André et Patrick sont installés
à la terrasse de chez Coffee Bean.
Ibrahim est en congé. Deux nouveaux visages se dévoilent. Lia Sandyani prend la commande d’un cappuccino, d’un thé vert,
d’une part de gâteau au chocolat et d’un Chicago cheese-cake. La qualité d’un
dernier instant, l'aspect sous lequel il se présente à la conscience, dépendent
du regard posé sur lui. Il sera vécu de manière différente selon l’état d’âme
de la personne et sa conduite pourra embellir ou ternir la scène finale. C’est
le dernier dessert chez Coffee Bean,
comme ce fut le dernier déjeuner chez Balifruits.
André regarde la finitude avec sérénité même si une parcelle de son ego tend à
vouloir prolonger l’instant qui pourtant demeure sans fin ; le moment en
cours, c’est toujours maintenant. André prend régulièrement des photos séquentielles
dans le cadre du chrono journal quotidien. C’est à la fois pour se souvenir et
pour favoriser la narration. Il pense à une amie qui a écrit dans un de ses
romans : La photo est la preuve flagrante
de ce qui n’est plus.
Un rendez-vous a été pris à quatorze heures. Il invite
à adapter le déroulement de l’activité qui le précède. André et Patrick se
lèvent et s’éloignent du Coffee Bean
pour retourner au Citadines. Un passage dans le studio permet de se laver les
dents et de se changer avant le départ. Les légers vêtements de toile et les
sandales sont mis dans les valises. André enfile le pantalon en soie réalisé
par Paresh.
Quelques instants plus tard, ils procèdent au check-out ; la facture des
trajets en navette depuis et vers l’aéroport est réglée avec les roupies
restantes. Un court instant assis dans un coin d’angle du hall permet à André
de feuilleter le journal en anglais Bali
News. La navette arrive. Les bagages sont déposés dans le coffre, le couple
monte à bord et le véhicule s’éloigne rapidement de l’hôtel. Il passe devant la
ruelle empruntée par Wilos sur la
gauche pour prendre sa sœur. Dans l’angle du virage suivant, les diverses boutiques
qui vendent des casques pour les conducteurs de deux-roues se rappellent à
André. Il se souvient que le premier prix d’un casque revient à soixante mille
roupies, soit moins de cinq euro ; inimaginable en France.
Dans une intersection, la navette passe à côté d’une
sculpture colossale blanche, réalisée sur un vaste rocher entouré d’un lagon,
qui symbolise une bataille mythologique de l'épopée Mahabharata. Sur un char magistral et un attelage à timon affolé, Ghatotkacha et Karna s’affrontent vaillamment.
Plus loin, un scooter qui roule tranquillement
est doublé. Un couple et un enfant sont assis l’un derrière l’autre sur le
siège. Le bambin devant sa mère, ensommeillé, se frotte les quinquets. Une trentaine
de minutes après le départ, André et Patrick sont déposés devant l’entrée de l’aéroport
de Ngurah Rai dont la structure alliant
modernisme et temples balinais impressionne. Les concepteurs sont parvenus à
intégrer divers somptueux édifices chargés de sculptures et un vaste mur
d’enceinte ouvragé, en pierre blanche et ocre orange, autour d’une immense
canopée en tubulures blanches qui ondule autour d’immenses axes centraux.
L’effet est saisissant. A l’intérieur, depuis le premier niveau, ils
contemplent en contrebas le long du mur d’enceinte, sous la première vague de
la canopée, un jardin arboré qui côtoie une esplanade. La part belle est faite
au vent qui circule selon sa fantaisie sous la canopée. La lumière baigne le
complexe où une vaste zone de détente intègre plusieurs cafés et boutiques vers
l’accès au hall des départs. Les voyageurs au long court s’installent à la terrasse
du Coffee Club. André allume
l’ordinateur. Patrick commande deux cappuccinos à Devi. Les breuvages sont sirotés lentement. André matérialise en
mots le déroulement de la journée du lundi 20 mars. Le texte et les photos sont
actualisés sur le blog après seize heures. Tina
débarrasse la tasse de café de Patrick. Celle d’André est encore en partie
pleine. Une table se libère devant une série de prises de courant. André et
Patrick s’y installe pour recharger la batterie de l’ordinateur du narrateur.
Il s'attèle ensuite allégrement au récit de la journée du samedi 18 mars. L’ouvrage
est interrompu pour effectuer l’enregistrement en ligne en direct sur le site Sri Lankan Airlines pour les vols de
demain. Une jeune fille à la longue chevelure blonde, qui se rend peut-être à
Amsterdam, s’installe à la table du couple pour profiter également des prises
de courant pour son téléphone. La journée du dix-huit est actualisée avant de
se rendre dans le hall des départs pour procéder à l’enregistrement des valises,
possible trois heures avant le décollage. Les bagages sont passés au scanner et
les passeports contrôlés. Au comptoir de KLM, Donny, un jeune homme indonésien, procède aux opérations avec courtoisie
et efficacité. A l’entrée de la zone Duty
Free, une mappemonde montre l’heure de différentes villes ; dans
quatre minutes, il sera onze heures à Londres, vingt-deux heures à Sydney et
sept heures à New-York. A côté, une immense affiche sur la merveilleuse
Indonésie dévoile un énorme dragon de Komodo.
Parmi les boutiques de la zone hors taxes, un aquarium offre au regard une
petite barrière blanche de corail où nagent des poissons jaunes, noirs et
bleus. Un petit bosquet d’orangers apporte une note de verdure à la décoration.
Des lampions rouges sont suspendus par endroits.
Quelques minutes plus tard, André et Patrick
entrent au premier étage dans le salon Premier Lounge. L’ascenseur est
capricieux et refuse de s’élever ; une dame ressort à la demande de l’homme
qui l’accompagne, la cabine se décide à bouger. Le poids maximum était pourtant
loin d’être atteint. Le couple s’installe sur de petits fauteuils en dralon
bleu-vert devant une table en bois marron. Les îlots du buffet regorgent de nourritures
joliment présentées. André apprécie un velouté de pomme de terre avant de
savourer un curry de riz aux légumes, quelques nouilles de riz et un peu de
salade de légumes. Hormis le velouté, Patrick déguste un menu similaire. Après
le repas André œuvre sur l’ordinateur.
A vingt heures cinquante, le salon est quitté
pour se rendre en salle d’embarquement numéro deux. Vers vingt-et-une heure
trente l’Airbus A330 s’envole avec légèreté malgré sa lourde structure. La
magie de la vitesse lui offre de surfer sur l’air. Durant le vol André et
Patrick regardent chacun sur un écran, encastré dans le dossier de devant, le
film Pete’s Dragon. Cette nouvelle
adaptation de Peter et Elliott le Dragon a
été tournée voici deux ans en Nouvelle-Zélande. Quand André voit les premières
images, il pense à la phrase Il était une
fois… qui annonce un récit merveilleux. Cette aventure auréolée de magie, vécue
par Peter, se raconte à l’enfant qui vit en lui. La présence du légendaire Robert
Redford dans le rôle d’un grand-père conteur, qui a su préserver en lui la
magie d’un instant vécu dans sa jeunesse, apporte une note attachante à l’œuvre
des studios Disney.
Quelques minutes avant minuit, l’avion atterrit
en douceur sur le tarmac de l’aéroport Changi
à Singapour. Une fois sortis de l’appareil, après un parcours dans les couloirs
qui paraît sans fin, André et Patrick arrivent dans le hall d’arrivée des
bagages. Ils délestent le tapis roulant des deux valisent cabine, ils montent à
bord d’un train électrique, ils descendent au terminal trois et entrent un
instant plus tard dans le tunnel qui les amène devant la réception de l’hôtel Crowne Plaza. Justina, une frêle jeune femme au visage chaussé d’une grosse
monture de lunette, leur attribue la chambre quatre cent dix-huit. Une petite
trentaine de minutes se sont écoulées depuis l’atterrissage de l’avion. André
et Patrick gagnent leur chez eux d’une nuit et s’activent pour embarquer rapidement
à bord du vaisseau des rêves…
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