La vie à Bali incite au farniente. La chaleur
souvent écrasante limite les mouvements inutiles. Depuis leur arrivée sur l’île,
André et Patrick constatent que les scènes de la vie quotidienne sont empruntes
de quiétude et de lenteur. Une ombre toutefois vient chagriner ce tableau
idyllique ; le régulier concert de klaxon des voitures qui ponctuent le
quotidien du balinais. Les conducteurs des deux-roues s’épargnent cette
nuisance sonore en slalomant entre les piétons et les voitures dans un ballet bien
orchestré, efficace et rythmé.
La cérémonie du petit-déjeuner offre chaque matin
des scénettes de vie différentes. Un couple de garçons est présent en terrasse
à la table voisine d’André et Patrick. Il est possible que leur venue sur Terre
remonte à moins de vingt ans. De la même taille, l’un est blond avec des gestes
gracieux et légers ; l’autre, châtain clair, s’active avec plus d’énergie.
Leur apparence svelte et juvénile donne l’impression à André qu’ils sont à peine
sortis de l'adolescence. Le salé et le sucré se réunissent allègrement sur la
majorité des assiettes des convives dans une valse à deux temps. Les estomacs
doivent être compatissants devant cette profusion de nourriture au même repas.
Une autre valse est attrayante, celle des serveurs et serveuses, nombreux dans
le buffet restaurant. Quelques garçons sont en short et tee-shirt, d’autres
arborent une tenue plus traditionnelle. Outre le sarong et la chemisette, ils
portent sur la tête un udang, un
turban avec deux sortes de pétales qui donnent une apparence de léger diadème.
Quelques jeunes filles portent la kebaya,
une tunique traditionnelle colorée en soie, à manches longues ou courtes, ornée
de brocart, de motifs brodés et de dentelle. Les touristes dans le champ visuel
d’André, affairés sur leur téléphone, se privent d’observer toute cette beauté
vestimentaire. Outre les taksis assidus,
de temps à autre les camionnettes jaune et vert des Public Bus passent sur la rue en contrebas.
La matinée s’envole sur les ailes de la créativité
et de la détente. Après onze heures trente André et Patrick s’approchent en
marchant de la paillote Balifruits &
Pie. Une variante du repas d’hier est servie. Les brisures de tofu ont
laissé place aux fameuses écailles de bean
cake, servies chez les canards. Les mets sont savourés et la cuillérée
d’épices appréciée. Les regards se promènent tout comme les pensées. Le restaurant
est côtoyé de chaque côté par deux autres activités commerciales. En l’absence
de clients, dans un ordre aléatoire dicté par leur humeur, deux garçons rêvassent,
somnolent ou papotent dans la boutiquette
où des vêtements, lunettes et articles de plage sont proposés. Le jeune homme
de l’autre échoppe, assis derrière le comptoir, propose toute une palette
d’activités nautiques et d‘excursions sur l’île. Le soleil étant au zénith, on
peut imaginer que la clientèle est plus nombreuse le matin ou dans la fin
d’après-midi. Le repas se termine pour les deux végétariens. Ils décident
d’aller tester la saveur du café chez le réputé Kopi Pot.
Tour à tour les rues Raya-Benesari et Legian
sont suivies. Au début du chemin une bâtisse d’envergure en pierre grise lisse à
la conséquente toiture plate, ancienne au regard des corniches, colonnes
carrées, pilastres et autres modillons, nichée derrière un long mur empierré,
interpelle par son aspect abandonné des vivants malgré les signes de vie qui se
devinent. La partie habitée de la demeure conserve un certain charme en
vieillissant plus lentement que celle soumise aux meurtrissures du temps et des
éléments. La ruelle serpente, une fourgonnette réfrigérée est dépassée, la
porte arrière est ouverte, son chargement de sacs de glace rappelle la banquise.
Les enseignes commerciales rivalisent avec les câbles aériens au travers
de la rue étroite. Une moto passe bruyamment avec un impressionnant chargement
d’étoffes pliées ; seul le haut du casque du conducteur dépasse le large amoncellement.
Quelques secondes auparavant, un scooter se trouvait au même emplacement avec à
son bord un jeune homme en polo rayé d’ondulations bleutées. La vie palpite à
chaque seconde d’un continuel mouvement. Une étroite venelle accroche le regard
par son porche d’accès en pierre orange à l’entablement décoré d’un fastueux
fronton surmonté de frises blanches. Les roches qui affleurent le passage
intérieur sont de couleurs variées, probablement peintes. André et Patrick
parviennent à destination après une trentaine de minutes d’agréable flânerie. Ils
s’installent sur une sorte de terrasse d’angle couverte, ceinturée de deux
murets en vieilles pierres, qui surplombe la salle aménagée dans la végétation.
La récente toiture pyramidale sur pilotis, réalisée en bois de merbau à l’aspect
brun orangé, est couverte d’un tressage de fibres de pandanus à l’image des
farés polynésiens. Surata, un serveur
au zèle ensommeillé, leur apporte un cappuccino et un café viennois dont la
chantilly est aussi anémiée que les pâtisseries regardées hier. La saveur des
boissons est aussi fade que l’ambiance morose, dépourvue de la présence
d’autres convives. Toutefois, les quelques sculptures disposées dans la
végétation, le cadre plaisant et le havre serein compensent le manque
d’hospitalité. Au moment du paiement, le caissier reste assis derrière son comptoir
et refuse de prendre la carte de crédit tendue par Surata. Il prétexte que le montant est trop faible. Le couple
quitte ce lieu de charme un peu sabordé par les dispositions malencontreuses
des hôtes dont le sourire est resté sur la plage.
La rue Legian
est poursuivie. Depuis son arrivée à Bali, André remarque un peu partout sur son
chemin, et notamment au sol, des chapelets de petites corbeilles de feuilles de
palmier, des Canang Sari, garnies de mégots
de cigarettes, de pétales de fleurs fanées, de nourriture meurtrie et d’autres
artefacts dépréciés. Il s’agit d’offrandes, appelées Segehan, offertes chaque matin par les balinais, non pas aux dieux
vivants dans les montagnes, mais aux démons Bhuta
et Kala pour apaiser leurs ardeurs.
Dans sa réflexion, André se remémore les
coqs privés de liberté dont le motif de leur captivité lui échappait ;
peut-être sont-ils enfermés pour distraire les démons.
S’imprégner de la vie journalière des balinais
permet à Patrick et André de lever le voile sur leurs interrogations qui
naissent lors des balades le long des rues. Aujourd’hui comme les jours
précédents, le couple remarque la présence régulière sur son chemin de statues
aux expressions menaçantes et démoniaques ; de probables avatars de Bhuta et Kala. La créativité et la fantaisie des balinais est remarquable
quand ils réalisent des statues de créatures mythiques. Elles jalonnent rues et
ruelles de Kuta. Les deux promeneurs avancent lentement l’œil aux aguets. La
rue Legian regorge de ces œuvres ;
elles se dévoilent à condition toutefois de s’attarder et de pénétrer en
terrain inconnu, au risque de se faire chasser pour un toutou acariâtre.
André et Patrick s’arrêtent en face du Balai Banjar Pengabetan. Devant
l’entrée de cet édifice mystérieux, au
balcon en pierres rose orangé étoffé d’une myriade de sculptures blanches sous
un plafond boisé de pierreries, André remarque la présence de nombreux Segehan.
Plus loin, ils entrent au Legian 27 cafe où Niken
les accueille avec joie. Les mains sont rafraichies avec l’invite roulée. Tout
en sirotant un smoothie fraise banane, le couple bavarde avec la jeune fille.
Elle projette d’ouvrir un poulailler dans son village quand elle aura mis assez
d’argent de côté en travaillant à Bali.
Après ces instants de détente conviviale, André
et Patrick suivent Jalan Poppies I. Plus avant dans la rue, dans une
alcôve, une statue de Ganesh semble recroquevillée sur son piédestal. Parvenus
au niveau du Masa Inn Hotel, de
grosses gouttes de pluie s’échappent des nuages menaçants. La cour de l’auberge
révèle la présence de deux superbes statues androgynes aux somptueuses parures
colorées, les bras évoluant dans un mouvement de danse figé, gracieux et
raffiné. La coiffe de celle de droite
est ornée de fleurs de frangipanier. Le couple s’abrite un instant pour
un temps d’admiration. L’art omniprésent le long des rues de Kuta participe au charme de la promenade.
Les premières gouttes de pluie s’évaporent au contact du sol, les secondes
amorcent un puzzle irrégulier, les suivantes complètent le dessin chiné pour le
noyer dans une pellicule uniforme. La pluie tropicale perdure. Décision est
prise de retourner à l’hôtel en tâchant d’éviter au mieux les dégringolades du
ciel. Au niveau du centre Beachwalk,
une coupe de fruit du dragon est achetée au Foodmart. André et Patrick arrivent mouillés au Citadines ; leurs habits de
toile absorbant facilement les perles de pluie chaudes et rafraichissantes.
Patrick est présent sur la terrasse pour le
coucher de soleil. Le ciel est assombri par les nuages. Le disque solaire
patiente en coulisse la venue du vent qui les fragmente et les disperse. Il
disparait discrètement sans parade. Des nuées effilochées se teintent d’un
léger incarnat. Les gros nuages cendrés s’écartent à l’horizon en offrant à la voûte
céleste de s’empourprer à loisir. Avant de retourner au studio pour dîner,
Patrick photographie un espace de la terrasse aménagé pour un évènement spécial.
Une table joliment dressée sur une nappe prune baigne dans le romantisme des
pétales de fleurs qui dessinent au sol un grand cœur pour accueillir le couple
d’amoureux…
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