dimanche 12 mars 2017

Pluie tropicale...

La vie à Bali incite au farniente. La chaleur souvent écrasante limite les mouvements inutiles. Depuis leur arrivée sur l’île, André et Patrick constatent que les scènes de la vie quotidienne sont empruntes de quiétude et de lenteur. Une ombre toutefois vient chagriner ce tableau idyllique ; le régulier concert de klaxon des voitures qui ponctuent le quotidien du balinais. Les conducteurs des deux-roues s’épargnent cette nuisance sonore en slalomant entre les piétons et les voitures dans un ballet bien orchestré, efficace et rythmé.
La cérémonie du petit-déjeuner offre chaque matin des scénettes de vie différentes. Un couple de garçons est présent en terrasse à la table voisine d’André et Patrick. Il est possible que leur venue sur Terre remonte à moins de vingt ans. De la même taille, l’un est blond avec des gestes gracieux et légers ; l’autre, châtain clair, s’active avec plus d’énergie. Leur apparence svelte et juvénile donne l’impression à André qu’ils sont à peine sortis de l'adolescence. Le salé et le sucré se réunissent allègrement sur la majorité des assiettes des convives dans une valse à deux temps. Les estomacs doivent être compatissants devant cette profusion de nourriture au même repas. Une autre valse est attrayante, celle des serveurs et serveuses, nombreux dans le buffet restaurant. Quelques garçons sont en short et tee-shirt, d’autres arborent une tenue plus traditionnelle. Outre le sarong et la chemisette, ils portent sur la tête un udang, un turban avec deux sortes de pétales qui donnent une apparence de léger diadème. Quelques jeunes filles portent la kebaya, une tunique traditionnelle colorée en soie, à manches longues ou courtes, ornée de brocart, de motifs brodés et de dentelle. Les touristes dans le champ visuel d’André, affairés sur leur téléphone, se privent d’observer toute cette beauté vestimentaire. Outre les taksis assidus, de temps à autre les camionnettes jaune et vert des Public Bus passent sur la rue en contrebas.
La matinée s’envole sur les ailes de la créativité et de la détente. Après onze heures trente André et Patrick s’approchent en marchant de la paillote Balifruits & Pie. Une variante du repas d’hier est servie. Les brisures de tofu ont laissé place aux fameuses écailles de bean cake, servies chez les canards. Les mets sont savourés et la cuillérée d’épices appréciée. Les regards se promènent tout comme les pensées. Le restaurant est côtoyé de chaque côté par deux autres activités commerciales. En l’absence de clients, dans un ordre aléatoire dicté par leur humeur, deux garçons rêvassent, somnolent ou papotent dans la boutiquette où des vêtements, lunettes et articles de plage sont proposés. Le jeune homme de l’autre échoppe, assis derrière le comptoir, propose toute une palette d’activités nautiques et d‘excursions sur l’île. Le soleil étant au zénith, on peut imaginer que la clientèle est plus nombreuse le matin ou dans la fin d’après-midi. Le repas se termine pour les deux végétariens. Ils décident d’aller tester la saveur du café chez le réputé Kopi Pot.
Tour à tour les rues Raya-Benesari et Legian sont suivies. Au début du chemin une bâtisse d’envergure en pierre grise lisse à la conséquente toiture plate, ancienne au regard des corniches, colonnes carrées, pilastres et autres modillons, nichée derrière un long mur empierré, interpelle par son aspect abandonné des vivants malgré les signes de vie qui se devinent. La partie habitée de la demeure conserve un certain charme en vieillissant plus lentement que celle soumise aux meurtrissures du temps et des éléments. La ruelle serpente, une fourgonnette réfrigérée est dépassée, la porte arrière est ouverte, son chargement de sacs de glace rappelle la banquise. Les enseignes commerciales rivalisent avec les câbles aériens au travers de la rue étroite. Une moto passe bruyamment avec un impressionnant chargement d’étoffes pliées ; seul le haut du casque du conducteur dépasse le large amoncellement. Quelques secondes auparavant, un scooter se trouvait au même emplacement avec à son bord un jeune homme en polo rayé d’ondulations bleutées. La vie palpite à chaque seconde d’un continuel mouvement. Une étroite venelle accroche le regard par son porche d’accès en pierre orange à l’entablement décoré d’un fastueux fronton surmonté de frises blanches. Les roches qui affleurent le passage intérieur sont de couleurs variées, probablement peintes. André et Patrick parviennent à destination après une trentaine de minutes d’agréable flânerie. Ils s’installent sur une sorte de terrasse d’angle couverte, ceinturée de deux murets en vieilles pierres, qui surplombe la salle aménagée dans la végétation. La récente toiture pyramidale sur pilotis, réalisée en bois de merbau à l’aspect brun orangé, est couverte d’un tressage de fibres de pandanus à l’image des farés polynésiens. Surata, un serveur au zèle ensommeillé, leur apporte un cappuccino et un café viennois dont la chantilly est aussi anémiée que les pâtisseries regardées hier. La saveur des boissons est aussi fade que l’ambiance morose, dépourvue de la présence d’autres convives. Toutefois, les quelques sculptures disposées dans la végétation, le cadre plaisant et le havre serein compensent le manque d’hospitalité. Au moment du paiement, le caissier reste assis derrière son comptoir et refuse de prendre la carte de crédit tendue par Surata. Il prétexte que le montant est trop faible. Le couple quitte ce lieu de charme un peu sabordé par les dispositions malencontreuses des hôtes dont le sourire est resté sur la plage.
La rue Legian est poursuivie. Depuis son arrivée à Bali, André remarque un peu partout sur son chemin, et notamment au sol, des chapelets de petites corbeilles de feuilles de palmier, des Canang Sari, garnies de mégots de cigarettes, de pétales de fleurs fanées, de nourriture meurtrie et d’autres artefacts dépréciés. Il s’agit d’offrandes, appelées Segehan, offertes chaque matin par les balinais, non pas aux dieux vivants dans les montagnes, mais aux démons Bhuta et Kala pour apaiser leurs ardeurs. Dans sa réflexion, André se remémore  les coqs privés de liberté dont le motif de leur captivité lui échappait ; peut-être sont-ils enfermés pour distraire les démons.
S’imprégner de la vie journalière des balinais permet à Patrick et André de lever le voile sur leurs interrogations qui naissent lors des balades le long des rues. Aujourd’hui comme les jours précédents, le couple remarque la présence régulière sur son chemin de statues aux expressions menaçantes et démoniaques ; de probables avatars de Bhuta et Kala. La créativité et la fantaisie des balinais est remarquable quand ils réalisent des statues de créatures mythiques. Elles jalonnent rues et ruelles de Kuta. Les deux promeneurs avancent lentement l’œil aux aguets. La rue Legian regorge de ces œuvres ; elles se dévoilent à condition toutefois de s’attarder et de pénétrer en terrain inconnu, au risque de se faire chasser pour un toutou acariâtre.
André et Patrick s’arrêtent en face du Balai Banjar Pengabetan. Devant l’entrée  de cet édifice mystérieux, au balcon en pierres rose orangé étoffé d’une myriade de sculptures blanches sous un plafond boisé de pierreries, André remarque la présence de nombreux Segehan.
Plus loin, ils entrent au Legian 27 cafeNiken les accueille avec joie. Les mains sont rafraichies avec l’invite roulée. Tout en sirotant un smoothie fraise banane, le couple bavarde avec la jeune fille. Elle projette d’ouvrir un poulailler dans son village quand elle aura mis assez d’argent de côté en travaillant à Bali.
Après ces instants de détente conviviale, André et Patrick suivent Jalan Poppies I. Plus avant dans la rue, dans une alcôve, une statue de Ganesh semble recroquevillée sur son piédestal. Parvenus au niveau du Masa Inn Hotel, de grosses gouttes de pluie s’échappent des nuages menaçants. La cour de l’auberge révèle la présence de deux superbes statues androgynes aux somptueuses parures colorées, les bras évoluant dans un mouvement de danse figé, gracieux et raffiné. La coiffe de celle de droite  est ornée de fleurs de frangipanier. Le couple s’abrite un instant pour un temps d’admiration. L’art omniprésent le long des rues de Kuta participe au charme de la promenade. Les premières gouttes de pluie s’évaporent au contact du sol, les secondes amorcent un puzzle irrégulier, les suivantes complètent le dessin chiné pour le noyer dans une pellicule uniforme. La pluie tropicale perdure. Décision est prise de retourner à l’hôtel en tâchant d’éviter au mieux les dégringolades du ciel. Au niveau du centre Beachwalk, une coupe de fruit du dragon est achetée au Foodmart. André et Patrick arrivent mouillés au Citadines ; leurs habits de toile absorbant facilement les perles de pluie chaudes et rafraichissantes.
Patrick est présent sur la terrasse pour le coucher de soleil. Le ciel est assombri par les nuages. Le disque solaire patiente en coulisse la venue du vent qui les fragmente et les disperse. Il disparait discrètement sans parade. Des nuées effilochées se teintent d’un léger incarnat. Les gros nuages cendrés s’écartent à l’horizon en offrant à la voûte céleste de s’empourprer à loisir. Avant de retourner au studio pour dîner, Patrick photographie un espace de la terrasse aménagé pour un évènement spécial. Une table joliment dressée sur une nappe prune baigne dans le romantisme des pétales de fleurs qui dessinent au sol un grand cœur pour accueillir le couple d’amoureux…



























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