dimanche 19 mars 2017

Pura Ulun Danu Beratan...

Lors de la collation matinale, savourée à la terrasse du buffet au second niveau, des trombes d’eau s’abattent mélodieusement sur Kuta. La circulation sur la rue garde son rythme indépendamment de la chaussée gorgée de pluie.
A neuf heures trente, André et Patrick patientent devant l’entrée du Citadines. Wilos arrive avec un peu de retard. Les passagers montés à bord de son véhicule, il roule et zigzague dans Kuta. Après quelques instants, il s’arrête sur le bas-côté de la rue Kresna qui longe un canal. Il sort en annonçant sans autre qu’il va voir sa sœur. Depuis l’accotement, où le chauffeur a disparu, deux bambins un peu dépenaillés regardent les français restés dans la voiture. Wilos revient quelques minutes plus tard accompagné d’une jeune fille qui monte à côté de lui. Il présente sa sœur Lola qui arrive de Flores ; c’est sa première visite à Bali. André et Patrick se regardent avec amusement. A aucun moment, leur assentiment n’a été sollicité. Le chauffeur démarre. Quelques centaines de mètres plus loin, à l’angle de la rue Dewi Sri, un pont en béton en forme d’arche, gardé par deux dragons menaçants, signale sa présence insolite au travers du canal. Wilos serpente dans les rues pour joindre la rue Raya Seminyak. Régulièrement, André remarque un peu partout en ville que de nombreux conducteurs de voiture relèvent les balais des essuie-glaces pour éviter que le caoutchouc ne se colle sur le pare-brise avec les fortes chaleurs. Le quartier de Kuta Utara est traversé en direction du nord de l’île. A un endroit donné au bord de la route, des moellons en lave noire sont empilés en formant de petites pyramides. Le fabriquant, ingénieux, sait captiver le regard des futurs clients constructeurs. Les premières rizières apaisantes apparaissent en offrant un contraste agréable avec l’agitation continuelle des balinais. Par endroits, hormis la présence des rizières, des fermes aux toitures ondulées, des granges en bois, le dépouillement urbain, les bancs en bois devant les habitations, les empilements divers non structurés donnent l’étonnante impression de voyager au milieu du siècle passé savoyard.
Depuis leur périple aux jardins aquatiques, devant la kyrielle sans fin des deux-roues qui surgissent de partout telle une hémorragie incontrôlable, André s’est intéressé à la population de l’île de Bali. Sa superficie est environ un quart plus étendue que celle de la Haute-Savoie. Toutefois, peuplée cinq fois plus que le département français, l’île offre son écrin d’abondance et sa végétation luxuriante à plus de quatre millions d’âmes.
Le long de la rue Raya Kerobokan, devant la devanture de l’épicerie Warung Suta, au rideau extensible en accordéon, qui rappelle la période des grands-mères des années soixante, un chien au pelage blanc blond roussâtre, bercé par le ronronnement des moteurs, dort la tête posée sur la bordure du trottoir purpurin et l’échine adossée à un plot en pierre où une corbeille d’offrande se remarque.
Plus loin, sur la droite, la végétation naturelle sert d’écrin à une vaste jardinerie agrémentée de canaux arborés superbement entretenus.
Un peu partout où le regard se pose, il capte la présence de scooters et autres engins motorisés à deux roues qui patientent le retour de leur cavalier. Tout au long du parcours, l’œil se fatigue de voir surgir continuellement des sanctuaires au premier plan du décor. La quasi-totalité est habitée ; les voitures sont garées avec le plus grand naturel entre les statues des divers dieux du syncrétisme balinais. Certaines demeures au portique ouvragé ont même trouvé le moyen de s’adjoindre un temple dans leur enceinte privée. Régulièrement des étals alimentaires proposent leurs spécificités ; l’un d’entre eux propose des roulés de porc à la bière. Devant le comptoir où s’aligne une ribambelle de bouteilles, un personnage en pierre, au couvre-chef en forme de cône tronqué, au nez empâté proéminent, fait la grimace avec une seule dent en fronçant la peau de son visage.
Au niveau de la ville de Mengwi, au croisement qui conduit à l’ouest à la ville de Tabanan, sur un parvis céleste hors du temps, un carrosse blanc à ciel ouvert orné d’insignes royaux, attelé de quatre magnifiques pur-sang alezan, transporte en grande pompe Sri Rama et son épouse Sita. Le couple royal, debout dans son habit d’apparat blanc couvert d’or, salue la foule qui les ovationne sur son passage. Le phaéton maitrise avec art la fougue des chevaux qui se cabrent malgré leur brillant harnachement.
Sur fond de végétation luxuriante et de palmiers animés par la légèreté du souffle d’Eole, durant une vingtaine de minutes, des rizières se succèdent au bord de la route. Un banjar, un hameau traditionnel est traversé. Un beau jeune homme en tee-shirt bleu azur et short anthracite, assis sur banc devant un salon de coiffure, dirige son regard sur deux des huit Ogoh-ogoh présents devant la façade. Leurs membres sont cerclés de larges rayures rouges, marron et crème. Ces figurines expressives reflètent la forme d'êtres mythologiques. Depuis quelques jours, Patrick et André les voient apparaître un peu partout. Rivalisant de créativité, elles naissent en carton mâché entre les mains des habitants des divers banjar de Bali qui les embellissent de peintures colorées, de joyaux et d’ornements en tous genres. Toutes ces marionnettes, aux tailles et aux expressions variées, à l’effigie du malin dont la mine exulte en faisant du tort à autrui, sont destinées à être exhibées un peu partout sur l’île lors des processions du réveillon du Nyepi, du nouvel an balinais basé sur le calendrier Saka. Elles seront ensuite brûlées dans les flammes.
Plus loin vers le nord, la voiture est stoppée par une file de véhicules arrêtée sur la chaussée. Wilos sort et se renseigne. Le mot accident est prononcé ; il semble englober bien des péripéties. André lance à haute voix : une vache a peut-être renversé une chèvre au milieu de la route. Patrick éclate de rire. Les minutes passent. André en profite pour sortir se dégourdir. Il marche au bord de la route devant un sanctuaire aux murets roses. Il s’approche de deux statues figuratives représentant deux hommes debout l’un derrière l’autre. Celui de devant, coiffé d’une sorte de béret, vocifère en agrippant le bout d’un fusil posé sur son épaule droite par le personnage de derrière. Cette algarade imaginée par l’observateur, figée dans le temps, demeure très expressive. Le détenteur du fusil est animé d’un mouvement de recul en voulant dégager l’arme prisonnière de la main. L’embouteillage se résorbe graduellement. André retourne dans la voiture qui avance lentement. La véranda d’une maison fatiguée, blanche et rose, est encombrée de trois longues tables métalliques. Deux tapis roulés sont posés sur celles tête-bêche. Plus avant, des kiosques variés se succèdent sur un raidillon en terrasse. Le trafic reprend son cours normal. Le ralentissement était dû à une ribambelle de cars de tourisme remplis d’enfants venus de l’île de Java, aux dires de Wilos. Le lieu et le motif de ce rassemblement conséquent restera un mystère. Le trajet se poursuit. Trois Volkswagen coccinelles, aux carrosseries de couleurs vives rose, jaune et rouge, sont croisées. Plus loin, des étals, couverts d’un toit incliné en tôle, dévoilent des régimes de bananes, des fruits exotiques et des durians suspendus en grosses grappes dont les indonésiens raffolent.
Une dizaine de kilomètres avant sa destination, le groupe des quatre s’arrête au Hidden Garden Agriculture. La plantation de café Luwak, en contrebas de la route, s’est dotée d’un charmant café pour la dégustation. L’accueil est courtois et chaleureux. André et Patrick grimpent une volée de marches pour entrer, transitent par le comptoir où les boissons proposées sont inscrites à la craie blanche sur un tableau noire, découvrent une petite salle ouverte sur une terrasse à pilotis qui donne sur la plantation de café et sur des rizières étagées sur la droite, choisissent de tester la saveur du café Tuwak au chocolat. Ils invitent le frère et la sœur à participer à la dégustation. Lola opte pour un café vanille et Wilos pour un café au ginseng. Une table voisine sur la terrasse reçoit la présence de francophones ; une mère aux cheveux blancs, qui rappelle à André l’héroïne du film Out of Africa, et son fils, à l’attitude un peu hautaine. L’homme vit au Qatar avec son épouse qatarie qui, malencontreusement, reçoit sur sa robe le contenu d’un des douze petits verres de dégustation disposés sur un set plastifié qui offrent de tester les saveurs disponibles. Sous chaque contenant, la nature du café testé est expliquée. Une information supplémentaire inouïe se révèle en haut à droite du set. La particularité du café Kopi Luwak tient au fait que les grains de café organic utilisés transitent tout d’abord par l’organisme de la civette Luwak qui ressemble à une marmotte. Elle avale les cerises du caféier, digère la pulpe mais pas le noyau, qui se retrouve dans ses excréments. Lors du processus de digestion du petit animal, les sucs gastriques composés d'enzymes font subir une transformation bénéfique aux grains de café dont l’arôme privé d’amertume est augmenté. André et Patrick sirotent lentement le breuvage servi dans de petites verrines ; la chaude couleur brun clair s’étoffe de légers reflets dorés. La vue offre de distinguer un autre café au bord de la route. Dans le champ fleuri qui sépare les deux établissements, une dame coiffée d’un chapeau chinois œuvre mystérieusement parmi les fougères arborescentes. André photographie une peinture où deux oiseaux au long plumage blanc sont heureux de vivre dans une nature luxuriante. Tout à côté de l’œuvre, une ancienne réclame sur le mur vante le célèbre, et encore commercialisé, café Miscela Leone. Le succédané de café au malt d’orge, présenté sur l’ancienne illustration, est conditionné dans une briquette avec du lait pour la prima colazione, le petit-déjeuner. Après ces instants de découverte, le voyage continue. Un Wai est échangé avec le serveur qui bavarde avec Patrick en sortant ; André lui dit Take Care - Prenez soin de vous en lui touchant l’épaule. Il lui retourne cette invitation. Les franco-qataris sont déjà partis avec leur guide francophone et leur chauffeur resté dans le véhicule, comme il se doit dans la haute société.
Un peu avant midi trente, l’équipée parvient au lac Bratan, né voici fort longtemps dans le cratère d’un volcan au cœur des  montagnes de Bedugul. Sur ses eaux, au bord du rivage, André et Patrick découvrent le temple pittoresque Ulun Danu qui surnage dans un décor idyllique depuis un demi millénaire, à une centaine d’années près au regard des divers calendriers balinais. Il fut édifié en l’honneur de la déesse de l'eau Dewi Danu qui veille depuis lors à la continuelle irrigation de l’île et la protégeant des esprits malins. Avant d’entrer, Patrick s’approche sur la gauche d’un stûpa, un monument funéraire conséquent à la présence inattendue. Le Pura, le temple principal, dévoile ensuite sa magnificence avec sa toiture sombre constituée de onze niveaux superposés couverts de chaume noire. D’autres temples plus petits sont consacrés chacun aux dieux Shiva, Vishnou et Brahma. Les touristes sont au rendez-vous ; de nombreuses nationalités se côtoient. Le nombre de  femmes voilées est conséquent. Le ciel nuageux s’est éclairci. Le couple réalise de belles photos grâce à la luminosité offerte par le disque solaire. Tout au bout de la jetée, délaissée par les visiteurs, de jeunes garçons balinais pêchent à la ligne sans se préoccuper de l’effervescence touristique. Un père et son fiston mangent à l’ombre de petits arbres. Le riz blanc fait invariablement parti du menu ; merci Dewi Danu. Sur la rive, en arrière-plan, une grande mosquée au bulbe bleu étoilé contraste avec la culture hindouiste. André et Patrick quittent tranquillement le site où de nombreux édifices et sculptures variés agrémentent un vaste espace de détente devant les parkings. Dans le cadre d’une prochaine cérémonie festive inconnue du couple, un groupe d’hommes balinais, tous coiffés de l’udang, tresse sur de grosses et longues tiges de bambou les feuilles couleur jaune paille d’un palmier. Les échoppes des marchands sont atteintes. La chance opère. André, à la recherche depuis son arrivée sur l’île d’un udang, aperçoit un étal garni de ces turbans balinais difficiles à trouver. Son choix se porte sur le premier modèle qui accroche son regard. La transaction est effectuée le temps de sortir les soixante-dix mille roupies demandées, soit un peu moins de cinq euro. Le vieux monsieur qui encaisse les billets coiffe le garçon enchanté de sa trouvaille.
Le site est quitté. Wilos prend la direction du proche jardin botanique de Bali qui culmine à environ mille quatre cents mètres d’altitude. Le tarif du parking et des deux entrées reviennent à environ trois euro. Les balinais semblent ignorer les plans ; la carte du site est inexistante. Le chauffeur circule durant plusieurs minutes avant de déposer ses passagers quelque part dans le lieu très étendu. André et Patrick se promènent sans trop savoir où se diriger. Une charmille d’orchidées or et carmin se dévoile le long d’une allée couverte d’un treillage supporté par une double colonnade carrée en béton posée sur des piédestaux en briques roses. Les fleurs ornementales de la plante pendillent gracilement au gré du vent en travers du chemin.
A proximité, le couple visite une vaste serre qui abrite un jardin de bégonias. Fontaines, cascades, bassins, artefacts décoratifs, allées empierrées de gros cailloux, arches en roches dont les silhouettes paraissent animées se prélassent dans la végétation luxuriante. Des arbres expressifs et éveillés profitent de la beauté et de la tranquillité du lieu. Ils s’identifient dans l’esprit d’André aux Ents, aux esprits de la forêt de la Terre du Milieu, au regard de leur identité aux chevelures ébouriffées, aux écorces colorées, aux branches ramifiées et tortueuses. Ils s’apparentent peut-être à des avatars de l’épopée Ramayana. Les fleurs variées et enluminées s’épanouissent dans ce cadre enchanté. Une fois sorti de ce lieu enchanteur, le couple s’approche d’un étal où Patrick achète un sachet de chips qu’il grignote en marchant. Une promenade aux alentours permet de regarder divers ornements en pierre et d’admirer d’autres fleurs. Le couple évite de s’éloigner pour éviter de s’égarer. Le ciel se charge de nuages noirs menaçants. André et Patrick préfèrent retourner à la voiture pour éviter d’être surpris par une pluie tropicale.
A la sortie du jardin botanique, avant le portique final où les mots Salamat jalan Terima kasihBonne route et Merci, saluent le visiteur, Wilos arrête la voiture devant des étals pour acheter de quoi boire et grignoter. André en profite pour aller photographier le portique de face.
Lors de la descente, à divers endroits, de superbes rizières en terrasse, panoramiques pour certaines, captivent les regards. Un pick-up est croisé. Sur la plateforme arrière, un groupe de jeunes garçons en liesse entoure un immense ogoh-ogoh coloré. En approchant de Denpasar, un magasin de meubles expose du mobilier sur le trottoir. Un banc en bois brut admirablement poncé, aux accoudoirs en forme de lyre, au dossier ouvragé et sculpté, à la ligne aérienne malgré les cintrages de bois, captive le regard du couple. André repense avec enthousiasme aux magnifiques portes d’entrée en bois sculpté et ciselé admirées devant la devanture d’un artisan quelque part le long du trajet effectué dans la matinée.
Wilos dépose ses passagers au Citadines un peu avant dix-sept heures. Lola est saluée d’un geste de la main. L’enveloppe avec le solde du règlement est donnée au conducteur. Le chemin du centre Beachwalk est suivi pour acheter des fruits du dragon pour le dîner d’André. Un énorme ogoh-ogoh muni de quatre bras a fait son apparition sur la scène centrale du centre commercial. Une photo capture sa gestuelle menaçante. Au retour, un arrêt à la paillote offre de siroter un rafraichissement en terrasse. André opte pour un smoothie d’avocat. Patrick choisit de tester un jus d’ananas. Des jus de citrons sont emportés pour les siroter dans le studio.
Après dix-huit heures vingt et durant une trentaine de minutes, André et Patrick sont sur la plage devant le Citadines. Ils assistent au coucher de soleil qui s’annonce grandiose. Un couple de dames se promène. Un autre est pris en photo par André avec le téléphone potable de l’une des deux jeunes filles. La plage, un vrai dépotoir, est couverte de déchets. André est confondu par l’attitude des touristes. Le soleil se couche magistralement dans des envolées d’or et de rubis au travers d’une fenêtre bien délimitée par les nuages sombres et intenses…




















































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