Lors de la collation matinale, savourée à la
terrasse du buffet au second niveau, des trombes d’eau s’abattent
mélodieusement sur Kuta. La
circulation sur la rue garde son rythme indépendamment de la chaussée gorgée de
pluie.
A neuf heures trente, André et Patrick patientent
devant l’entrée du Citadines. Wilos
arrive avec un peu de retard. Les passagers montés à bord de son véhicule, il
roule et zigzague dans Kuta. Après quelques
instants, il s’arrête sur le bas-côté de la rue Kresna qui longe un canal. Il sort en annonçant sans autre qu’il va
voir sa sœur. Depuis l’accotement, où le chauffeur a disparu, deux bambins
un peu dépenaillés regardent les français restés dans la voiture. Wilos revient quelques minutes plus tard
accompagné d’une jeune fille qui monte à côté de lui. Il présente sa sœur Lola qui arrive de Flores ; c’est sa première visite à Bali. André et Patrick se
regardent avec amusement. A aucun moment, leur assentiment n’a été sollicité.
Le chauffeur démarre. Quelques centaines de mètres plus loin, à l’angle de la
rue Dewi Sri, un pont en béton en
forme d’arche, gardé par deux dragons menaçants, signale sa présence insolite
au travers du canal. Wilos serpente
dans les rues pour joindre la rue Raya
Seminyak. Régulièrement, André remarque un peu partout en ville que de
nombreux conducteurs de voiture relèvent les balais des essuie-glaces pour
éviter que le caoutchouc ne se colle sur le pare-brise avec les fortes
chaleurs. Le quartier de Kuta Utara
est traversé en direction du nord de l’île. A un endroit donné au bord de la
route, des moellons en lave noire sont empilés en formant de petites pyramides.
Le fabriquant, ingénieux, sait captiver le regard des futurs clients
constructeurs. Les premières rizières apaisantes apparaissent en offrant un
contraste agréable avec l’agitation continuelle des balinais. Par endroits,
hormis la présence des rizières, des fermes aux toitures ondulées, des granges
en bois, le dépouillement urbain, les bancs en bois devant les habitations, les
empilements divers non structurés donnent l’étonnante impression de voyager au
milieu du siècle passé savoyard.
Depuis leur périple aux jardins aquatiques,
devant la kyrielle sans fin des deux-roues qui surgissent de partout telle une
hémorragie incontrôlable, André s’est intéressé à la population de l’île de
Bali. Sa superficie est environ un quart plus étendue que celle de la Haute-Savoie.
Toutefois, peuplée cinq fois plus que le département français, l’île offre son
écrin d’abondance et sa végétation luxuriante à plus de quatre millions d’âmes.
Le long de la rue Raya Kerobokan, devant la devanture de l’épicerie Warung Suta, au rideau extensible en
accordéon, qui rappelle la période des grands-mères des années soixante, un
chien au pelage blanc blond roussâtre, bercé par le ronronnement des moteurs,
dort la tête posée sur la bordure du trottoir purpurin et l’échine adossée à un
plot en pierre où une corbeille d’offrande se remarque.
Plus loin, sur la droite, la végétation naturelle
sert d’écrin à une vaste jardinerie agrémentée de canaux arborés superbement entretenus.
Un peu partout où le regard se pose, il capte la
présence de scooters et autres engins motorisés à deux roues qui patientent le
retour de leur cavalier. Tout au long du parcours, l’œil se fatigue de voir
surgir continuellement des sanctuaires au premier plan du décor. La quasi-totalité
est habitée ; les voitures sont garées avec le plus grand naturel entre
les statues des divers dieux du syncrétisme balinais. Certaines demeures au
portique ouvragé ont même trouvé le moyen de s’adjoindre un temple dans leur enceinte
privée. Régulièrement des étals alimentaires proposent leurs
spécificités ; l’un d’entre eux propose des roulés de porc à la bière.
Devant le comptoir où s’aligne une ribambelle de bouteilles, un personnage en
pierre, au couvre-chef en forme de cône tronqué, au nez empâté
proéminent, fait la grimace avec une seule dent en fronçant la peau de son visage.
Au niveau de la ville de Mengwi, au croisement qui conduit à l’ouest à la ville de Tabanan, sur un parvis céleste hors du
temps, un carrosse blanc à ciel ouvert orné d’insignes royaux, attelé de quatre
magnifiques pur-sang alezan, transporte en grande pompe Sri Rama et son épouse Sita.
Le couple royal, debout dans son habit d’apparat blanc couvert d’or, salue la
foule qui les ovationne sur son passage. Le phaéton maitrise avec art la fougue
des chevaux qui se cabrent malgré leur brillant harnachement.
Sur fond de végétation luxuriante et de palmiers
animés par la légèreté du souffle d’Eole, durant une vingtaine de minutes, des
rizières se succèdent au bord de la route. Un banjar, un hameau traditionnel est traversé. Un beau jeune homme en
tee-shirt bleu azur et short anthracite, assis sur banc devant un salon de
coiffure, dirige son regard sur deux des huit Ogoh-ogoh présents devant la façade. Leurs membres sont cerclés de
larges rayures rouges, marron et crème. Ces figurines expressives reflètent la
forme d'êtres mythologiques. Depuis quelques jours, Patrick et André les voient
apparaître un peu partout. Rivalisant de créativité, elles naissent en carton
mâché entre les mains des habitants des divers banjar de Bali qui les embellissent de peintures colorées, de
joyaux et d’ornements en tous genres. Toutes ces marionnettes, aux tailles et
aux expressions variées, à l’effigie du malin dont la mine exulte en faisant du
tort à autrui, sont destinées à être exhibées un peu partout sur l’île lors
des processions du réveillon du Nyepi,
du nouvel an balinais basé sur le calendrier Saka. Elles seront ensuite brûlées dans les flammes.
Plus loin vers le nord, la voiture est stoppée
par une file de véhicules arrêtée sur la chaussée. Wilos sort et se renseigne. Le mot accident est prononcé ; il
semble englober bien des péripéties. André lance à haute voix : une vache a peut-être renversé une chèvre au
milieu de la route. Patrick éclate de rire. Les minutes passent. André en
profite pour sortir se dégourdir. Il marche au bord de la route devant un sanctuaire
aux murets roses. Il s’approche de deux statues figuratives représentant deux
hommes debout l’un derrière l’autre. Celui de devant, coiffé d’une sorte de
béret, vocifère en agrippant le bout d’un fusil posé sur son épaule droite par
le personnage de derrière. Cette algarade imaginée par l’observateur, figée
dans le temps, demeure très expressive. Le détenteur du fusil est animé d’un
mouvement de recul en voulant dégager l’arme prisonnière de la main. L’embouteillage
se résorbe graduellement. André retourne dans la voiture qui avance lentement.
La véranda d’une maison fatiguée, blanche et rose, est encombrée de trois
longues tables métalliques. Deux tapis roulés sont posés sur celles tête-bêche.
Plus avant, des kiosques variés se succèdent sur un raidillon en terrasse. Le
trafic reprend son cours normal. Le ralentissement était dû à une ribambelle de
cars de tourisme remplis d’enfants venus de l’île de Java, aux dires de Wilos. Le lieu et le motif de ce
rassemblement conséquent restera un mystère. Le trajet se poursuit. Trois Volkswagen
coccinelles, aux carrosseries de couleurs vives rose, jaune et rouge, sont
croisées. Plus loin, des étals, couverts d’un toit incliné en tôle, dévoilent
des régimes de bananes, des fruits exotiques et des durians suspendus en
grosses grappes dont les indonésiens raffolent.
Une dizaine de kilomètres avant sa destination,
le groupe des quatre s’arrête au Hidden
Garden Agriculture. La plantation de café Luwak, en contrebas de la route, s’est dotée d’un charmant café
pour la dégustation. L’accueil est courtois et chaleureux. André et Patrick grimpent
une volée de marches pour entrer, transitent par le comptoir où les boissons
proposées sont inscrites à la craie blanche sur un tableau noire, découvrent
une petite salle ouverte sur une terrasse à pilotis qui donne sur la plantation
de café et sur des rizières étagées sur la droite, choisissent de tester la saveur
du café Tuwak au chocolat. Ils invitent
le frère et la sœur à participer à la dégustation. Lola opte pour un café
vanille et Wilos pour un café au ginseng.
Une table voisine sur la terrasse reçoit la présence de francophones ; une
mère aux cheveux blancs, qui rappelle à André l’héroïne du film Out of Africa, et son fils, à l’attitude
un peu hautaine. L’homme vit au Qatar avec son épouse qatarie qui, malencontreusement,
reçoit sur sa robe le contenu d’un des douze petits verres de dégustation disposés
sur un set plastifié qui offrent de tester les saveurs disponibles. Sous chaque
contenant, la nature du café testé est expliquée. Une information
supplémentaire inouïe se révèle en haut à droite du set. La particularité du
café Kopi Luwak tient au fait que les grains de café organic utilisés transitent tout d’abord par l’organisme de la
civette Luwak qui ressemble à une
marmotte. Elle avale les cerises du caféier, digère la pulpe mais pas le noyau,
qui se retrouve dans ses excréments. Lors du processus de digestion du petit
animal, les sucs gastriques composés d'enzymes font subir une transformation
bénéfique aux grains de café dont l’arôme privé d’amertume est augmenté. André
et Patrick sirotent lentement le breuvage servi dans de petites verrines ;
la chaude couleur brun clair s’étoffe de légers reflets dorés. La vue offre de distinguer
un autre café au bord de la route. Dans le champ fleuri qui sépare les deux
établissements, une dame coiffée d’un chapeau chinois œuvre mystérieusement
parmi les fougères arborescentes. André photographie une peinture où deux
oiseaux au long plumage blanc sont heureux de vivre dans une nature luxuriante.
Tout à côté de l’œuvre, une ancienne réclame sur le mur vante le célèbre, et
encore commercialisé, café Miscela Leone.
Le succédané de café au malt d’orge, présenté sur l’ancienne illustration, est
conditionné dans une briquette avec du lait pour la prima colazione, le petit-déjeuner. Après ces instants de
découverte, le voyage continue. Un Wai
est échangé avec le serveur qui bavarde avec Patrick en sortant ; André
lui dit Take Care - Prenez soin de vous en lui touchant
l’épaule. Il lui retourne cette invitation. Les franco-qataris sont déjà partis
avec leur guide francophone et leur chauffeur resté dans le véhicule, comme il
se doit dans la haute société.
Un peu avant midi trente, l’équipée parvient au
lac Bratan, né voici fort longtemps dans
le cratère d’un volcan au cœur des montagnes de Bedugul. Sur ses eaux, au bord du rivage, André et Patrick découvrent
le temple pittoresque Ulun Danu qui surnage
dans un décor idyllique depuis un demi millénaire, à une centaine d’années près
au regard des divers calendriers balinais. Il fut édifié en l’honneur de la
déesse de l'eau Dewi Danu qui veille
depuis lors à la continuelle irrigation de l’île et la protégeant des esprits malins. Avant
d’entrer, Patrick s’approche sur la gauche d’un stûpa, un monument funéraire
conséquent à la présence inattendue. Le Pura,
le temple principal, dévoile ensuite sa magnificence avec sa toiture sombre
constituée de onze niveaux superposés couverts de chaume noire. D’autres
temples plus petits sont consacrés chacun aux dieux Shiva, Vishnou et Brahma.
Les touristes sont au rendez-vous ; de nombreuses nationalités se
côtoient. Le nombre de femmes voilées
est conséquent. Le ciel nuageux s’est éclairci. Le couple réalise de belles
photos grâce à la luminosité offerte par le disque solaire. Tout au bout de la
jetée, délaissée par les visiteurs, de jeunes garçons balinais pêchent à la
ligne sans se préoccuper de l’effervescence touristique. Un père et son fiston
mangent à l’ombre de petits arbres. Le riz blanc fait invariablement parti du
menu ; merci Dewi Danu. Sur la
rive, en arrière-plan, une grande mosquée au bulbe bleu étoilé contraste avec
la culture hindouiste. André et Patrick quittent tranquillement le site où de
nombreux édifices et sculptures variés agrémentent un vaste espace de détente devant
les parkings. Dans le cadre d’une prochaine cérémonie festive inconnue du
couple, un groupe d’hommes balinais, tous coiffés de l’udang, tresse sur de grosses et longues tiges de bambou les
feuilles couleur jaune paille d’un palmier. Les échoppes des marchands sont atteintes.
La chance opère. André, à la recherche depuis son arrivée sur l’île d’un udang, aperçoit un étal garni de ces turbans
balinais difficiles à trouver. Son choix se porte sur le premier modèle qui accroche
son regard. La transaction est effectuée le temps de sortir les soixante-dix
mille roupies demandées, soit un peu moins de cinq euro. Le vieux monsieur qui
encaisse les billets coiffe le garçon enchanté de sa trouvaille.
Le site est quitté. Wilos prend la direction du proche jardin botanique de Bali qui
culmine à environ mille quatre cents mètres d’altitude. Le tarif du parking et
des deux entrées reviennent à environ trois euro. Les balinais semblent ignorer
les plans ; la carte du site est inexistante. Le chauffeur circule durant
plusieurs minutes avant de déposer ses passagers quelque part dans le lieu très
étendu. André et Patrick se promènent sans trop savoir où se diriger. Une
charmille d’orchidées or et carmin se dévoile le long d’une allée couverte d’un
treillage supporté par une double colonnade carrée en béton posée sur des
piédestaux en briques roses. Les fleurs ornementales de la plante pendillent
gracilement au gré du vent en travers du chemin.
A proximité, le couple visite une vaste serre qui
abrite un jardin de bégonias. Fontaines, cascades, bassins, artefacts
décoratifs, allées empierrées de gros cailloux, arches en roches dont les
silhouettes paraissent animées se prélassent dans la végétation luxuriante. Des
arbres expressifs et éveillés profitent de la beauté et de la tranquillité du
lieu. Ils s’identifient dans l’esprit d’André aux Ents, aux esprits de la forêt de la Terre du Milieu, au regard de
leur identité aux chevelures ébouriffées, aux écorces colorées,
aux branches ramifiées et tortueuses. Ils s’apparentent peut-être à des avatars
de l’épopée Ramayana. Les fleurs
variées et enluminées s’épanouissent dans ce cadre enchanté. Une fois sorti de
ce lieu enchanteur, le couple s’approche d’un étal où Patrick achète un sachet
de chips qu’il grignote en marchant. Une promenade aux alentours permet de
regarder divers ornements en pierre et d’admirer d’autres fleurs. Le couple
évite de s’éloigner pour éviter de s’égarer. Le ciel se charge de nuages noirs
menaçants. André et Patrick préfèrent retourner à la voiture pour éviter d’être
surpris par une pluie tropicale.
A la sortie du jardin botanique, avant le portique
final où les mots Salamat jalan Terima kasih
– Bonne route et Merci, saluent le
visiteur, Wilos arrête la voiture
devant des étals pour acheter de quoi boire et grignoter. André en profite pour
aller photographier le portique de face.
Lors de la descente, à divers endroits, de
superbes rizières en terrasse, panoramiques pour certaines, captivent les
regards. Un pick-up est croisé. Sur la plateforme arrière, un groupe de jeunes
garçons en liesse entoure un immense ogoh-ogoh
coloré. En approchant de Denpasar,
un magasin de meubles expose du mobilier sur le trottoir. Un banc en bois brut
admirablement poncé, aux accoudoirs en forme de lyre, au dossier ouvragé et
sculpté, à la ligne aérienne malgré les cintrages de bois, captive le regard du
couple. André repense avec enthousiasme aux magnifiques portes d’entrée en bois
sculpté et ciselé admirées devant la devanture d’un artisan quelque part le
long du trajet effectué dans la matinée.
Wilos dépose ses passagers au Citadines un peu avant
dix-sept heures. Lola est saluée d’un geste de la main. L’enveloppe avec le
solde du règlement est donnée au conducteur. Le chemin du centre Beachwalk est suivi pour acheter des
fruits du dragon pour le dîner d’André. Un énorme ogoh-ogoh muni de quatre bras a fait son apparition sur la scène
centrale du centre commercial. Une photo capture sa gestuelle menaçante. Au retour,
un arrêt à la paillote offre de siroter un rafraichissement en terrasse. André
opte pour un smoothie d’avocat. Patrick choisit de tester un jus d’ananas. Des
jus de citrons sont emportés pour les siroter dans le studio.
Après dix-huit heures vingt et durant une
trentaine de minutes, André et Patrick sont sur la plage devant le Citadines. Ils
assistent au coucher de soleil qui s’annonce grandiose. Un couple de dames se
promène. Un autre est pris en photo par André avec le téléphone potable de
l’une des deux jeunes filles. La plage, un vrai dépotoir, est couverte de
déchets. André est confondu par l’attitude des touristes. Le soleil se couche magistralement
dans des envolées d’or et de rubis au travers d’une fenêtre bien délimitée par
les nuages sombres et intenses…

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