Après sept heures, le navire s’approche des
côtes. La skyline quelconque d’Abu Dhabi, avec ses silhouettes de buildings et
de gratte-ciel privés de charme, partage à l’horizon le ciel blafard au bleu
délavé et les flots aux reflets qui se veulent argentés.
A la cafeteria, les assiettes sont ovales et
spacieuses. Une dame, pour son petit-déjeuner, charge et empile les aliments,
le salé comme le sucré, en privant son plat d’un minimum d’esthétisme. Ce
procédé interpelle André qui s’installe avec son mari à la poupe. La possibilité
de retourner maintes fois au buffet offre de répartir les mets avec harmonie à
chaque passage. Tout comme le goût et l'odorat, le plaisir visuel participe au
cérémonial des repas. Depuis la table, le regard de Patrick s’intéresse à un enchaînement
de cubes carrés de lumière disposés en dessus d’une série de banquettes adossées,
positionnées face à face pour créer de petits compartiments conviviaux. Tels de
petits aquariums aux parois de lave incandescente, les cubes, chapeautés de
trois quadrangles au format dégressif, sont
suspendus au bout d’un bras en métal noir fixé sur le mur lambrissé de bois
havane. Regardés en enfilade, ils s’apparentent à un kaléidoscope de lave en
fusion prête à jaillir. Malgré son côté sombre et un peu obscur, la décoration du
buffet Zanzibar est attrayante et riche de découvertes pour l’œil attentif.
André complète son repas de bananes, de dattes et
d’arachides avec deux pommes cuites au four. Les viennoiseries choisies par
Patrick font trempette dans le café avant de chatouiller agréablement les
papilles. Le navire termine les manœuvres d’accostage au Port Zayed à Abu Dhabi. Dans le panorama sans
intérêt, au bord de l’eau, une vaste coupole d’argent coiffant des
constructions disgracieuses attire l’attention du couple. Telle une ravissante soucoupe
volante, la carapace est confectionnée d’une multitude de cadrans hexagonaux, superposés et enchevétrés, du plus bel effet. Le relief étagé offre une surface de jeu à
la lumière qui scintille comme sur les facettes d’un diamant. Une superbe
réalisation dans un environnement ingrat privé d’esthétisme.
André et Patrick oeuvrent dans la cabine durant
la matinée. Vers onze heures, les balcons sont lavés. Les séparations sont
escamotées pour laisser passer les équipes de nettoyage. André et Patrick
tournent la tête et regardent au travers de la porte coulissante l’eau jaillissante
qui tente de nettoyer le sol et les parois vitrées des rambardes. Le sel et la
poussière incrustée résistent à l’assaut du liquide sous pression. L’opération
étant conduite simultanément sur les autres ponts, l’eau dégouline de partout
en laissant des trainées. Un ouvrage à grande échelle pour un résultat peu concluant.
Le déjeuner est apprécié à la cafeteria Zanzibar.
Au buffet végétarien, des courgettes à la paysanne nappées de chapelure, de
fromage et d’œufs côtoient des tortillas farcies de légumes, d’haricots et de
fromage, accompagnées de guacamole et de sauce tomate piquante. André complète
son repas avec une crêpe aux champignons.
André et Patrick s’installent ensuite dans les
fauteuils en tissu or au pont sept pour siroter un cappuccino. Le barista Gusti
Sugianta apporte à la table les breuvages à l’écume laiteuse. André apprécie
son café en savourant un canollo au chocolat emporté au buffet. Les minutes se
réjouissent du bien-être du couple qui surfe sur la vague de l’instant présent.
Plus tard, Cristina accueille le couple à la réception
au pont cinq. Elle leur explique la signification du code sept cent quatre
figurant sur la carte de cabine. Il correspond à un package inclus dans leur
croisière ; au buffet toutes les boissons à la carte sont gratuites entre
midi et quatorze heures, sauf les cafés.
Au bureau des excursions au pont six, Chiara, une jeune femme italienne à la
chevelure blonde bouclée, apporte des précisions en français sur certains tours envisagés. Des brochures en
français sur les escales sont parcourues du regard. André repère une attraction
insolite sur l’île de Yas où le parc
à thème Ferrari World, consacré à la
marque au cheval cabré, a vu récemment le jour. Il est médusé de lire qu’une
canopée de vingt mille mètres carrés couvre la partie centrale du parc. André
pense à son beau-frère Tony qui serait sûrement enchanté de découvrir cet
univers dédié au constructeur mythique italien.
La suite de l’après-midi se déroule dans la
cabine. André œuvre sur l’ordinateur. Patrick poursuit sur le Kindle la lecture
du livre Le Maître et Marguerite de
Mikhail Boulgakov. Vers dix-huit heures, le couple dîne au buffet de manière à
pouvoir assister au spectacle annoncé à dix-neuf heures. Le buffet du dîner
ouvrant à dix-huit heures trente, André compose son menu de deux bananes et
d’arachides. Patrick opte pour de la pizza, quelques frites et un wrap aux
brisures de légumes indéterminés. Le repas terminé, après un bref passage en
cabine pour déposer le mug d’arachides, André et Patrick se rendent au Teatro l’Avanguardia au pont six. Ils découvrent le théâtre. La couleur
taupe des sièges, aux dossiers à hauteur alternée, alignés sur une moquette
bordeaux parsemée de petits carrés ambrés, ternit l’éclat des nuances mordorées
et rouges de l’attrayante décoration design. Deux escaliers en spirales, à l’avant
des marches en habit de lumière scintillante, descendent de chaque côté de la
scène. Assis au quatrième rang de l’orchestre, le fond illuminé du théâtre en
arrière-plan, ils se prennent en photo grâce au petit écran pivotant de
l’appareil Olympus. L’équipe d’animation laisse libre cour à sa fantaisie avant
le show. Grimés des atours des années vingt, les artistes improvisés s’en donnent
à cœur joie. Une femme à la longue chevelure auburn agite le drapeau de la
paix, scande les mots Amor e Pace,
Amour et Paix, confabule avec les passagers. La
toile arc-en-ciel virevolte sous les mouvements énergiques de l’hippie dont la
tête est ceinturée d’un bandeau coloré. Les garçons de l’escouade enjouée invitent
les passagères à danser sur l’estrade où un pianiste en costume noir joue des
airs entrainants. L’un d’entre eux porte une paire de lunettes roses fantaisie à
la taille démesurée, admirée et essayée par un passager assis devant la scène
sous le rire hilare de sa compagne. Un couple de
dames est assis à proximité, de l’autre côté de l’allée à gauche. L’une d’entre
elles est invitée à valser ; sa conjointe prend des photos de la
prestation applaudie. Un couple italien d’âge mûr semble jouer une scène de
ménage improvisée. La dame, un sosie de la Chichiolina, change de place à plusieurs
reprises. Son conjoint, debout, la suit du regard en lèvant les yeux au ciel.
Elle termine sa pantomime sur la gauche au bout
du second rang. Elle laisse une place vide entre elle et l’homme désabusé comme
pour marquer un désaccord imaginé.
A dix-neuf heures, Jimmy, le Directeur de
croisière, présente dans cinq langues, la représentation qui va débuter. Rôdé à
enchainer les différents langages à un ryhtme effréné, il mitraille les mots
sans leur laisser le temps de s’assembler pour véhiculer leur message. Qu’à
cela ne tienne, ses mimiques et ses jeux de rôle galvanisent les spectateurs.
Le spectacle The Voices commence, les
lumières s’éteignent, l’orchestre joue en coulisse, le jeune chanteur Emmanuel Marquez, apparenté à son neveu
Florian dans l’esprit d’André, entre en scène. Sa voix est grave et profonde.
La chanson suivante est interprêtée par Estefania
sanchez dont le tibre de voix aigu est cristallin. Les danseurs et
danseuses de la troupe du navire, en costumes de scène noirs, accompagent les
deux artistes dans leur prestation. Les paillettes et les plumes rouges
arrivent avant le final où les chansons New
York New York et My Way sont interprétées. Avant la tombée du rideau, un grand
portrait en noir et blanc de Frank Sinatra se déroule depuis le haut de la
scène.
A l’issue du show, André et Patrick se promènent
dans les boutiques du bord. Dans le magasin Candy
Shop, un petit nounours aux couleurs de l’arc-en-ciel, aux grands yeux ouverts
émerveillés, fait les yeux doux à André. Il est choisi. Mirlinda encaisse les dix dollars de l’adoption…
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