Au lever à six heures, le navire longe les côtes
du Sultanat d’Oman pour accoster au port de Mascate. Le voile du ciel, libre de
tout nuage, oscille entre le bleu, le gris et le rose au rythme du lever du
soleil qui émerge lentement à l’horizon. Parmi d’autres, un ample îlot rocheux à
bâbord, nimbé d’une lumière rose pâle, attire les regards. Sur les flots animés
d’une légère ondulation, il s’apparente à un iceberg en mouvement échappé de la
banquise. A tribord, un tanker s’approche d’une raffinerie. Tout au long des
côtes, des massifs montagneux, escarpés et dentelés, se succèdent et
s’amoncellent au lointain.
Un peu avant sept heures trente, alors qu’André
et Patrick prennent leur petit-déjeuner au buffet, le navire amorce les manœuvres
d’accostage. Un jeune serveur du Honduras tape amicalement sur l’épaule d’André
après une scénette liée à la présence d’un sac au sol. Les installations du
port Sultan Quaboos entrent dans le
champ de vision à l’amarrage. La collation se termine. Le couple retourne à la
cabine pour se préparer à sortir. Depuis le balcon, une quarantaine de bus alignés
dévoile sa présence sur le quai ; ils attendent les excursionnistes.
A huit heures quarante-cinq, au lounge L’Insolito, André et Patrick reçoivent
des mains de Marina deux autocollants portant le numéro de leur excursion. Ils
sortent du navire, reçoivent un visa journalier libellé en anglais et en arabe,
s’approchent du car quarante-cinq, regardent l’affiche collée sur le
pare-brise, lisent les mots Mystical
Muscat et prennent place à l’avant. Des passagers viennent de Fribourg en
Suisse. Un monsieur en surpoids au corps grippé par le manque d’exercice, venu
dans un fauteuil roulant déposé dans la soute par le chauffeur, grimpe les
quelques marches avec difficulté pour venir s’asseoir au premier rang à la
place d’un couple invité à se déplacer. La dame bougonne en sourdine ;
elle se voit privée de la vue avant panoramique. Raphael, l’accompagnateur
francophone, est en duo avec Ahmed, un omanais de Mascate venu parler de son
pays. Le bus est l’un des derniers à partir car une vingtaine de passagers manque
à l’appel. Après enquête, Raphael annonce qu’ils sont montés par erreur à bord
d’un véhicule d’une autre excursion. Cela est vraiment étonnant au regard de
l’organisation très encadrée. André détaille l’intérieur de l’habitacle. Les
vitrages du bus sont tous tapissés sur la partie haute d’une cantonnière
plissée bleu roi assortie aux rideaux cache-soleil. Des liserés mordorés
terminés de pompons serpentent sur le tissu satiné. Le bus démarre et quitte
l’enceinte du port interdite aux piétons. Des navettes gratuites sont à la disposition
des passagers désirant se rendre au port. Le trajet vers la première étape dure
un peu moins d’une heure. Les propos anglais d’Ahmed, souvent empreints
d’humour, sont traduits en français par Raphael. Agé de vingt-trois ans, il habite
seul car les règles du Sultanat lui interdisent de vivre avec une compagne
avant le mariage. Les rapports sexuels sont interdits avant la nuit de noce.
Pour pouvoir se marier, il doit d’abord être autonome financièrement. Il peut
convoler avec quatre épouses, toutefois, il doit pouvoir assumer toutes les
dépenses liées à ces quatre unions. Il annonce que le futur époux doit verser
avant le mariage environ douze mille euro aux parents de la promise. Comme pour
minimiser ces contraintes, il flagorne à propos de l’absence de sous-vêtements
sous les djellabas qui permet d’honorer à tout moment les ardeurs des épouses.
Coiffé du traditionnel Koma, il le
dépose pour effectuer une démonstration. Il noue adroitement sur sa tête le
turban omanais en précisant que pour protéger la nuque des rayons solaires, le
tissu est moins replié sur la tête pour le laisser prendre sur le haut du dos. En
fin de manipulation, les frisettes décorent son front et les pompons font office
de favoris.
Le car arrive à la Grande Mosquée Qaboos à l’architecture
marmoréenne raffinée. Symbole de la renaissance du pays, elle fut construite il
y a une trentaine d’années avec les deniers personnels du Sultan Qaboos Bin Said Al-Said, au pouvoir
depuis l’année mille neuf cent soixante-dix. Le ciel d’azur immaculé offre un
contraste magnifique avec la blancheur du marbre et la verdure luxuriante qui
arbore les entourages de la mosquée. Raphael annonce une durée d’une heure pour
la visite. André et Patrick préfèrent flâner autour de l’édifice religieux,
l’intérieur ayant été découvert lors d’une précédente escale à Mascate. Les ensembles
paysagés se sont étoffés avec les années pour offrir aujourd’hui un écrin magnifique.
Les minarets s’élancent avec grâce vers la voûte céleste. Une promenade se
déroule lentement sous les deux galeries somptueuses qui bordent la mosquée.
Les plafonds à caissons en bois ciselé et mouluré sont de toute beauté. Une
multitude de niches en ogive dévoilent une kyrielle de fresques magnifiques
réalisées en mosaïques dans une palette de couleurs inouïe. La mosquée est
entourée sur des centaines de mètres de bosquets fleuris aux alignements
géométriques. Outre le blanc, les nuances de rouge, d’ocre, de rose et de vert
rivalisent de beauté. André remarque que la forme ogivale est reine dans la
structure élaborée de la mosquée. Les portes en bois parées d’or sont mises en
valeur par le blanc des marbres aux nuances nacrées et ivoirines. Des oiseaux
se prélassent sur les coupoles encore épargnées par les rayons solaires. Les
artistes ont excellé dans l’exécution des détails omniprésents dans les
sculptures, les parures et les ornementations. La coupole du dôme central, d’or
et de rubis, les marbres richement façonnés, les enjolivures des fresques révèlent
le talant incomparable des orfèvres ciseleurs qui se consacrèrent à la
réalisation de la mosquée. Patrick devient photographe devant tant de
magnificence. André s’imprègne de la magie du lieu, se laisse porter par la
quiétude et la sérénité qui se dégagent du site baigné de l’amour des artistes
et des milliers de mains qui participèrent à sa naissance. Nul besoin d’entrer
dans la mosquée pour ressentir son aura éthérée et étonnamment immatérielle devant
la profusion de marbre, de pierre, de bois et de pierreries.
Durant le trajet retour vers le port, Ahmed sort
quelques billets de banque omanais pour les faire circuler parmi les passagers.
André photographie une coupure de cent rials d’une valeur d’un peu moins de
trois cents euro. Il se souvient que lors de leur dernière venue à Oman il y a
cinq ans un rial valait deux euro. La mémoire flotte sur les souvenirs. Il se remémore
que la fête nationale est célébrée le 18 novembre, jour anniversaire du Sultan
né voici bientôt soixante-dix-sept ans à Şalālah,
non loin du village de pêcheurs de Taqah
où naquit sa mère. Il y a fort longtemps, le fabuleux palais de la légendaire
Reine de Saba se dressait dans la région de Khor
Rori, sur l’ancien site de la florissante cité portuaire de Sumhuram, capitale jadis du commerce de
l’encens, qu’André et Patrick visitèrent il y a cinq ans. Le car arrive à destination.
André sort de sa songerie. Raphael annonce qu’une vingtaine de minutes est accordée
pour la visite du souk. L’étape suivante, le palais du Sultan où résident les
dignitaires invités, comme Chirac en son temps ou Obama plus récemment, se
trouvent non loin de la mosquée. Le couple s’étonne de l’organisation décousue des
étapes et décide de rester au port plutôt que de rouler à nouveau une petite
heure sur un trajet sensiblement similaire au précédent. De plus, seuls les
espaces extérieurs du palais sont accessibles à la visite comme André et
Patrick le constatèrent précédemment. Raphael est remercié. La direction du Kargeen Caffé, situé dans l’annexe du musée
Bait Al Baranda, est prise. André
pense à Evelyne, la sympathique jeune serveuse philippine, à Mascate depuis de
nombreuses années, dont l’accueil fut chaleureux à chacune de leur visite. Contre
toute attente le café a disparu. Le mouvement de la vie coupe les liens
toujours éphémères malgré la propension de l’ego à l’oublier. Le port et ses
ruelles ayant déjà été arpentés maintes fois, André et Patrick décident de
retourner à bord du Fantasia. Le Loaloat Al Behar, un des yachts du
Sultan est amarré dans le port. Une nouvelle structure est en cours de
réalisation au bord de la corniche. Patrick pense à un terminal de croisière,
les paquebots accostant devant les containers. Une vaste canopée blanche ondule
sur l’ossature métallique du futur complexe. A l’entrée du port de marchandises,
les navettes à destination des différents paquebots attendent les passagers. Le
couple prend place dans un des minibus dont les rangées de sièges se terminent
par un strapontin. Une fois toutes les places occupées moins une, le conducteur
démarre. Quelques minutes plus tard il dépose ses passagers à la coupée du
navire.
André et Patrick se rendent au buffet pour
déjeuner. Midi trente est passé. Précédée d’une animatrice, une troupe d’enfants
défile joyeusement main dans la main. Des paupiettes de chou garnies de riz et
de légumes s’invitent à table avec des poivrons gratinés à la mozzarella,
farcis également de riz et de légumes. Les mets sont savourés avant d’aller
siroter un cappuccino sept ponts plus bas. Un petit carreau de chocolat noir Venchi plié dans une feuille dorée
accompagne les breuvages servis par le jeune balinais. Le début d’après-midi se
déroule à œuvrer et lire dans la cabine. Après seize heures trente, une pause
est appréciée au buffet. Camomille au jus de citron et thé Earl Grey sont
sirotés. Depuis sa place, André admire une œuvre centrée dans un cadre en bois.
Des motifs tribaux décorent la toile de jute chinée ocre marron.
André et Patrick montent ensuite sur le pont
piscine pour se promener en contemplant le paysage aride. Les monts rocheux
acérés et désertiques, qui bordent la bande de terre aménagée le long des
côtes, occupent tout l’horizon. L’encensoir monumental sur sa colline aménagée
en piédestal géant est toujours présent dans le paysage. Construit voici fort
longtemps selon le désir du Sultan Qaboos, il représente l’emblème portuaire de
Mascate. Une attrayante felouque en bois clair promène des personnes sur l’eau.
Vers dix-huit heures, le navire Albatros,
auréolé de brume, s’éloigne discrètement pour disparaitre à l’horizon qui se
confond avec la mer. André et Patrick se dirigent au buffet pour dîner avant le
spectacle. André savoure les rondelles d’une banane avec des dattes d’Oman et
des arachides indonésiennes. Patrick se régale avec un veggie burger accompagné
de frites et de wraps. Deux biscuits aux fruits confits, emportés lors du thé
de l’après-midi, terminent son repas.
Le navire lève l’ancre vers dix-huit heures
trente. Le soleil se couche. Depuis le vitrage du buffet, le couple contemple
les nuées effilochées vagabondes teintées de rose et de pourpre. Au premier
plan, le port des containers est vide. Les caisses de métal ont été déplacées
plus loin dans le port. La physionomie des installations est en pleine
mutation.
Au théâtre, le maestro italien Mauro Bertolino
joue un concerto sans partition. Une dextérité acquise avec la pratique se
déchaine sur les touches du piano qui peinent à exprimer les notes tant la
rapidité des gestes est extravagante. La nervosité du pianiste massacre le
concerto dans un jeu en apnée qui fait trembler le piano d’indignation.
Vers vingt-deux heures, le micro, à la fois
présent dans la cabine et dans la salle de bain, grésille. La voix de Jimmy, le
directeur de croisière, jaillit bruyamment pour annoncer une information
importante. Le voilà reparti à déblatérer un message en cinq langues. Le navire
se détourne de sa trajectoire pour aller accoster au port de Sour en raison d’une urgence médicale.
Un homme sera débarqué. Le speaker ajoute que ce détour ne change en rien le déroulement
normal de la croisière. Alors pourquoi réveiller Patrick qui dort et surprendre
André qui se prépare à le rejoindre au pays des rêves...
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