jeudi 30 mars 2017

Escale à Mascate…

Au lever à six heures, le navire longe les côtes du Sultanat d’Oman pour accoster au port de Mascate. Le voile du ciel, libre de tout nuage, oscille entre le bleu, le gris et le rose au rythme du lever du soleil qui émerge lentement à l’horizon. Parmi d’autres, un ample îlot rocheux à bâbord, nimbé d’une lumière rose pâle, attire les regards. Sur les flots animés d’une légère ondulation, il s’apparente à un iceberg en mouvement échappé de la banquise. A tribord, un tanker s’approche d’une raffinerie. Tout au long des côtes, des massifs montagneux, escarpés et dentelés, se succèdent et s’amoncellent au lointain.
Un peu avant sept heures trente, alors qu’André et Patrick prennent leur petit-déjeuner au buffet, le navire amorce les manœuvres d’accostage. Un jeune serveur du Honduras tape amicalement sur l’épaule d’André après une scénette liée à la présence d’un sac au sol. Les installations du port Sultan Quaboos entrent dans le champ de vision à l’amarrage. La collation se termine. Le couple retourne à la cabine pour se préparer à sortir. Depuis le balcon, une quarantaine de bus alignés dévoile sa présence sur le quai ; ils attendent les excursionnistes.
A huit heures quarante-cinq, au lounge L’Insolito, André et Patrick reçoivent des mains de Marina deux autocollants portant le numéro de leur excursion. Ils sortent du navire, reçoivent un visa journalier libellé en anglais et en arabe, s’approchent du car quarante-cinq, regardent l’affiche collée sur le pare-brise, lisent les mots Mystical Muscat et prennent place à l’avant. Des passagers viennent de Fribourg en Suisse. Un monsieur en surpoids au corps grippé par le manque d’exercice, venu dans un fauteuil roulant déposé dans la soute par le chauffeur, grimpe les quelques marches avec difficulté pour venir s’asseoir au premier rang à la place d’un couple invité à se déplacer. La dame bougonne en sourdine ; elle se voit privée de la vue avant panoramique. Raphael, l’accompagnateur francophone, est en duo avec Ahmed, un omanais de Mascate venu parler de son pays. Le bus est l’un des derniers à partir car une vingtaine de passagers manque à l’appel. Après enquête, Raphael annonce qu’ils sont montés par erreur à bord d’un véhicule d’une autre excursion. Cela est vraiment étonnant au regard de l’organisation très encadrée. André détaille l’intérieur de l’habitacle. Les vitrages du bus sont tous tapissés sur la partie haute d’une cantonnière plissée bleu roi assortie aux rideaux cache-soleil. Des liserés mordorés terminés de pompons serpentent sur le tissu satiné. Le bus démarre et quitte l’enceinte du port interdite aux piétons. Des navettes gratuites sont à la disposition des passagers désirant se rendre au port. Le trajet vers la première étape dure un peu moins d’une heure. Les propos anglais d’Ahmed, souvent empreints d’humour, sont traduits en français par Raphael. Agé de vingt-trois ans, il habite seul car les règles du Sultanat lui interdisent de vivre avec une compagne avant le mariage. Les rapports sexuels sont interdits avant la nuit de noce. Pour pouvoir se marier, il doit d’abord être autonome financièrement. Il peut convoler avec quatre épouses, toutefois, il doit pouvoir assumer toutes les dépenses liées à ces quatre unions. Il annonce que le futur époux doit verser avant le mariage environ douze mille euro aux parents de la promise. Comme pour minimiser ces contraintes, il flagorne à propos de l’absence de sous-vêtements sous les djellabas qui permet d’honorer à tout moment les ardeurs des épouses. Coiffé du traditionnel Koma, il le dépose pour effectuer une démonstration. Il noue adroitement sur sa tête le turban omanais en précisant que pour protéger la nuque des rayons solaires, le tissu est moins replié sur la tête pour le laisser prendre sur le haut du dos. En fin de manipulation, les frisettes décorent son front et les pompons font office de favoris.
Le car arrive à la Grande Mosquée Qaboos à l’architecture marmoréenne raffinée. Symbole de la renaissance du pays, elle fut construite il y a une trentaine d’années avec les deniers personnels du Sultan Qaboos Bin Said Al-Said, au pouvoir depuis l’année mille neuf cent soixante-dix. Le ciel d’azur immaculé offre un contraste magnifique avec la blancheur du marbre et la verdure luxuriante qui arbore les entourages de la mosquée. Raphael annonce une durée d’une heure pour la visite. André et Patrick préfèrent flâner autour de l’édifice religieux, l’intérieur ayant été découvert lors d’une précédente escale à Mascate. Les ensembles paysagés se sont étoffés avec les années pour offrir aujourd’hui un écrin magnifique. Les minarets s’élancent avec grâce vers la voûte céleste. Une promenade se déroule lentement sous les deux galeries somptueuses qui bordent la mosquée. Les plafonds à caissons en bois ciselé et mouluré sont de toute beauté. Une multitude de niches en ogive dévoilent une kyrielle de fresques magnifiques réalisées en mosaïques dans une palette de couleurs inouïe. La mosquée est entourée sur des centaines de mètres de bosquets fleuris aux alignements géométriques. Outre le blanc, les nuances de rouge, d’ocre, de rose et de vert rivalisent de beauté. André remarque que la forme ogivale est reine dans la structure élaborée de la mosquée. Les portes en bois parées d’or sont mises en valeur par le blanc des marbres aux nuances nacrées et ivoirines. Des oiseaux se prélassent sur les coupoles encore épargnées par les rayons solaires. Les artistes ont excellé dans l’exécution des détails omniprésents dans les sculptures, les parures et les ornementations. La coupole du dôme central, d’or et de rubis, les marbres richement façonnés, les enjolivures des fresques révèlent le talant incomparable des orfèvres ciseleurs qui se consacrèrent à la réalisation de la mosquée. Patrick devient photographe devant tant de magnificence. André s’imprègne de la magie du lieu, se laisse porter par la quiétude et la sérénité qui se dégagent du site baigné de l’amour des artistes et des milliers de mains qui participèrent à sa naissance. Nul besoin d’entrer dans la mosquée pour ressentir son aura éthérée et étonnamment immatérielle devant la profusion de marbre, de pierre, de bois et de pierreries.
Durant le trajet retour vers le port, Ahmed sort quelques billets de banque omanais pour les faire circuler parmi les passagers. André photographie une coupure de cent rials d’une valeur d’un peu moins de trois cents euro. Il se souvient que lors de leur dernière venue à Oman il y a cinq ans un rial valait deux euro. La mémoire flotte sur les souvenirs. Il se remémore que la fête nationale est célébrée le 18 novembre, jour anniversaire du Sultan né voici bientôt soixante-dix-sept ans à Şalālah, non loin du village de pêcheurs de Taqah où naquit sa mère. Il y a fort longtemps, le fabuleux palais de la légendaire Reine de Saba se dressait dans la région de Khor Rori, sur l’ancien site de la florissante cité portuaire de Sumhuram, capitale jadis du commerce de l’encens, qu’André et Patrick visitèrent il y a cinq ans. Le car arrive à destination. André sort de sa songerie. Raphael annonce qu’une vingtaine de minutes est accordée pour la visite du souk. L’étape suivante, le palais du Sultan où résident les dignitaires invités, comme Chirac en son temps ou Obama plus récemment, se trouvent non loin de la mosquée. Le couple s’étonne de l’organisation décousue des étapes et décide de rester au port plutôt que de rouler à nouveau une petite heure sur un trajet sensiblement similaire au précédent. De plus, seuls les espaces extérieurs du palais sont accessibles à la visite comme André et Patrick le constatèrent précédemment. Raphael est remercié. La direction du Kargeen Caffé, situé dans l’annexe du musée Bait Al Baranda, est prise. André pense à Evelyne, la sympathique jeune serveuse philippine, à Mascate depuis de nombreuses années, dont l’accueil fut chaleureux à chacune de leur visite. Contre toute attente le café a disparu. Le mouvement de la vie coupe les liens toujours éphémères malgré la propension de l’ego à l’oublier. Le port et ses ruelles ayant déjà été arpentés maintes fois, André et Patrick décident de retourner à bord du Fantasia. Le Loaloat Al Behar, un des yachts du Sultan est amarré dans le port. Une nouvelle structure est en cours de réalisation au bord de la corniche. Patrick pense à un terminal de croisière, les paquebots accostant devant les containers. Une vaste canopée blanche ondule sur l’ossature métallique du futur complexe. A l’entrée du port de marchandises, les navettes à destination des différents paquebots attendent les passagers. Le couple prend place dans un des minibus dont les rangées de sièges se terminent par un strapontin. Une fois toutes les places occupées moins une, le conducteur démarre. Quelques minutes plus tard il dépose ses passagers à la coupée du navire.
André et Patrick se rendent au buffet pour déjeuner. Midi trente est passé. Précédée d’une animatrice, une troupe d’enfants défile joyeusement main dans la main. Des paupiettes de chou garnies de riz et de légumes s’invitent à table avec des poivrons gratinés à la mozzarella, farcis également de riz et de légumes. Les mets sont savourés avant d’aller siroter un cappuccino sept ponts plus bas. Un petit carreau de chocolat noir Venchi plié dans une feuille dorée accompagne les breuvages servis par le jeune balinais. Le début d’après-midi se déroule à œuvrer et lire dans la cabine. Après seize heures trente, une pause est appréciée au buffet. Camomille au jus de citron et thé Earl Grey sont sirotés. Depuis sa place, André admire une œuvre centrée dans un cadre en bois. Des motifs tribaux décorent la toile de jute chinée ocre marron.
André et Patrick montent ensuite sur le pont piscine pour se promener en contemplant le paysage aride. Les monts rocheux acérés et désertiques, qui bordent la bande de terre aménagée le long des côtes, occupent tout l’horizon. L’encensoir monumental sur sa colline aménagée en piédestal géant est toujours présent dans le paysage. Construit voici fort longtemps selon le désir du Sultan Qaboos, il représente l’emblème portuaire de Mascate. Une attrayante felouque en bois clair promène des personnes sur l’eau. Vers dix-huit heures, le navire Albatros, auréolé de brume, s’éloigne discrètement pour disparaitre à l’horizon qui se confond avec la mer. André et Patrick se dirigent au buffet pour dîner avant le spectacle. André savoure les rondelles d’une banane avec des dattes d’Oman et des arachides indonésiennes. Patrick se régale avec un veggie burger accompagné de frites et de wraps. Deux biscuits aux fruits confits, emportés lors du thé de l’après-midi, terminent son repas.
Le navire lève l’ancre vers dix-huit heures trente. Le soleil se couche. Depuis le vitrage du buffet, le couple contemple les nuées effilochées vagabondes teintées de rose et de pourpre. Au premier plan, le port des containers est vide. Les caisses de métal ont été déplacées plus loin dans le port. La physionomie des installations est en pleine mutation.
Au théâtre, le maestro italien Mauro Bertolino joue un concerto sans partition. Une dextérité acquise avec la pratique se déchaine sur les touches du piano qui peinent à exprimer les notes tant la rapidité des gestes est extravagante. La nervosité du pianiste massacre le concerto dans un jeu en apnée qui fait trembler le piano d’indignation.
Vers vingt-deux heures, le micro, à la fois présent dans la cabine et dans la salle de bain, grésille. La voix de Jimmy, le directeur de croisière, jaillit bruyamment pour annoncer une information importante. Le voilà reparti à déblatérer un message en cinq langues. Le navire se détourne de sa trajectoire pour aller accoster au port de Sour en raison d’une urgence médicale. Un homme sera débarqué. Le speaker ajoute que ce détour ne change en rien le déroulement normal de la croisière. Alors pourquoi réveiller Patrick qui dort et surprendre André qui se prépare à le rejoindre au pays des rêves...






















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