Au lever, des nuées cendrées filamentées de blanc
et dessinées de barbilles cotonneuses sillonnent le ciel d’azur. Telles des
entités voyageuses, dans un gracieux canevas, de fines passerelles spiralées
les relient entre elles. Leur charme attire un groupe de nuages uniformes et volumineux
qui les assimile tel un vaisseau Borg ; toute résistance est inutile et
futile. Le ciel impuissant s’assombrit légèrement pour montrer sa
désapprobation. Le soleil, gêné par cette masse amalgamée, peine à diriger ses
chauds rayons. Dans la matinée, le vaisseau nuageux à la toison difforme s’en
est allé. Le ciel d’azur accueille de timides nuées informées du sort de leurs
semblables.
Vers midi, André et Patrick atteignent la rue
piétonne Queen. Sur l’estrade de la
scène, ils aperçoivent des instruments à vent, cuivres et percussions. Un
groupe de musiciens en polo prune se prépare à donner un concert. Sur une
banderole bordeaux, André peut lire en lettres blanches le nom de l’orchestre Queensland Wind and Brass. Le public est
présent. Les places assises étant occupées, les autres participants restent
debout. Le couple continue son chemin vers le Queen’s Plaza. Des sonorités d’une musique légère populaire se
laissent entendre.
La charmante Arshpreet
l’accueille chez Vegeto. Elle lui
sert du riz brun et des légumes au curry dans une assiette ovale en carton
grège. Les mets, toujours aussi fins, sont savourés à table dans l’espace
collectif. L’animation est moindre, toutefois les bavardages vont bon train.
Après le repas, André et Patrick se rendent au Stop 41 sur la rue Adelaide pour prendre le bus 471
de douze heures cinquante-quatre à destination du jardin botanique de Coot-Tha. André s’installe sur un banc.
Son regard se pose sur un jeune couple assis sur le trottoir contre un mur en
briques à gauche de l’entrée du coiffeur Jimmy
Rod’s. Une question écrite sur un sac en papier devant la jeune fille
blonde interpelle André. Il peut lire Your
place or mine ? La traduction offre plusieurs possibilités. Mot à mot
cela peut donner Votre place ou la
mienne ? ou alors Chez toi ou
chez moi ? s’agissant d’un sachet d’un chaîne de restaurants née dans la banlieue
de Johannesburg en Afrique du Sud. La première interprétation effectuée
spontanément revêt un aspect philosophique. Depuis son enfance, André aime à
regarder les visages de ses semblables tout en se demandant parfois qu’elle est
leur vie, leurs pensées, leurs rêves. Il se souvient d’un film aux nombreux
quiproquos où les deux principaux protagonistes avaient permuté leur personnalité
dans le corps de l’autre pour une journée, sans toutefois connaître leur
vie intérieure.
Le bus arrive. La réflexion naissante d’André est
interrompue. Amusé, il voit le jeune couple s’installer juste devant eux. La
chevelure du jeune garçon gracile, aux traits fins et aux yeux bleu lagon, est
fournie et ondulée. Celle de sa compagne potelée, à la chair laiteuse, est
coupée plus court sur la nuque.
Lors du trajet dans le quartier résidentiel de Rosalie, André admire une villa de
charme avec une véranda sur Hope Street.
Pour contempler la ville de Brisbane et ses environs, le couple a décidé de
descendre au terminus, au sommet du mont Coot-tha
qui culmine à moins de trois cents mètres. Le trajet depuis le centre a duré
une trentaine de minutes. Le bus le dépose au terminus sur Sir Samuel Griffith Drive.
Un panorama de la vaste plaine en contrebas,
hérissée des buildings et des gratte-ciels du centre-ville de Brisbane, se
dévoile sur un terrassement circulaire bordé de garde-corps et dominé par un mirador
accessible par des degrés en paliers. Patrick y découvre une vaste table
d’orientation détaillée qui situe les pôles attractifs de la ville et de la
côte. Les regards se promènent. Les environs de la capitale sont tapissés de
constructions ; la banlieue est très étendue. Les pylônes des chaines de
télévisions sont proches dans la végétation. Divers panneaux d’affichages
fournissent des informations sur les siècles passés. La présence des aborigènes
le long du fleuve remonte à l’aube de l’humanité. Depuis l’arrivée des colonies
pénitentiaires au dix-neuvième siècle, une centaine d’année a suffi pour
changer radicalement le paysage environnant. Un dessin de la jeune Ashleigh, âgée de onze ans lors de la
création de son œuvre voici seize ans, dévoile sa vision de Brisbane en deux
mille soixante-dix. Les arbres sont omniprésents, la végétation fleurit sur les
toits des buildings, les déplacements s’effectuent au travers de tubes aériens,
les aires de détente sont nombreux, la couleur est partout.
André et Patrick quittent la plateforme circulaire
d’observation pour se rendre en léger contrebas au café Kuta où William demande à André, pour pouvoir enregistrer sa
commande, le numéro de la table où il sera installé. Le système est différent
des cafés du centre-ville où un petit support avec un nombre est donné au client à la caisse. Le serveur cherche alors
les chiffres dans la salle ; ici la disposition des tables numérotées est
constante. La personne seule doit se dédoubler avec cette pratique. Une fois
les deux cappuccinos servis à la table concernée, Patrick rejoint André en terrasse
où deux places se sont libérées. Les breuvages sont sirotés en contemplant le
paysage.
Un peu plus tard, les abords sont découverts. Un
autre café-restaurant est présent dans le dénivelé. L’eau cristalline d’une
petite cascade en pente douce murmure sur les paliers avant de s’écouler dans
une fontaine circulaire en pierre où les roches assemblées, de couleurs
différentes, sont harmonieusement réparties. Les terrasses du café Summit se succèdent en décalé pour
optimiser la vue. Chacune des toitures en tuiles rouges est à quatre pans
égaux. Le cadre est enchanteur. Entre les deux établissements, dans un écrin de
verdure ornementé de fleurs bleues et blanches, un charmant petit belvédère circulaire
couvert, accessible par une volée de marches cerclées de rose, invite à contempler
le panorama. Patrick est pris en photo devant la skyline de Brisbane. Des grappes de nuées cotonneuses aux formes et
aux tailles variées flânent dans le ciel bleu azur.
André et Patrick trouvent l’accès du chemin de
randonnée qui permet de joindre le jardin botanique du mont distant d’un peu
moins de trois kilomètres. André hésite à le parcourir sans connaître la nature
du terrain. Finalement, le jardin est rejoint avec le bus après un retrait
d’espèces au distributeur du café Kuta.
Une ultime visite commence. Proche des arbres aux
troncs à bulbes, les attractives petites abeilles noires indigènes Stingless Bees, dépourvues d'aiguillon, sont
saluées à l’entrée du jardin botanique. Du miel tapisse légèrement le bas de la
ruche, nichée dans le tronc d’un arbre, dont l’activité est incessante. Un
oranger, de la variété suave Joppa,
dévoile ses fruits encore verts, tout comme un grenadier situé à proximité,
planté il y a plus de vingt ans. Plus loin, les fruits encore verts d’un bergamotier
à la texture rugueuse se confondent avec le feuillage. Des grappes de fruits,
nichées au cœur de longues feuilles vert clair effilées, interpellent les
regards. Après lecture de la pancarte descriptive, André et Patrick apprennent
qu’il s’agit de baies savoureuses orange-berry.
De minuscules fleurs blanches parfumées précèdent la venue des fruits juteux à
la douce saveur du miel et aux accents résineux.
Le pays des agrumes est quitté pour une balade
autour du lagon. André retrouve avec plaisir les arbres bouteille et les Aka Screw aux racines tentacules superposées
à la base des troncs ; inertes, elles donnent pourtant une sensation de
mouvement tel un grouillement immobile. Une cuisine spacieuse protégée du
soleil se dévoile de manière inattendue vers le milieu de l’étendue d’eau. Les
pique-niqueurs bénéficient d’éviers en inox et d’appareils de cuisson ;
une première pour le couple. André est amusé quand Patrick lui montre la
présence d’un plan de romarin le long du sentier qui entre dans la cuisine.
L’aromate est prêt pour agrémenté la saveur des plats mijotés. La main parcourt
une branche qui dévoile une senteur parfumée de Provence.
Un petit pont est traversé pour joindre
l’archipel aux nénuphars. Un ruisselet chante au passage des promeneurs. Tout
autour des étangs la vie animale est en mouvement. Des gallinules sombres au
bec rouge barbotent, un kangourou, un echidna, un koala et un platypus, tous en
habits de bronze, se délassent sur l’herbe, des waters dragons jouent à
cache-cache avec les promeneurs, un kangourou né des mains de la sculptrice
Pauline Borsht, majeur depuis trois ans, est étalé de tout son long au bord du
chemin, des ibis se reflètent dans l’eau miroir. Un ponton ombragé avec ses
rambardes avance timidement parmi les nénuphars ; il offre de voir les
nuées se refléter dans la nappe d’eau qui le borde. Dans une futaie de bambous
aux tiges jaunes, Patrick parvient à photographier une pintade brush-turkey dont le mouvement de la
tête est étrangement au ralenti. Lors des précédentes rencontres avec ses
congénères, leur tête était continuellement en mouvement, tout comme leurs
pattes qui gratouillaient sans se lasser.
André et Patrick retournent tranquillement vers
la sortie. En chemin, un martin-chasseur, un kookaburras rieur aux yeux perçants médite sur un arroseur au
sommet d’un pilotis en bois planté au bord d’un étang où des canards pataugent.
Un héron blanc, à la silhouette élancée, traverse majestueusement un petit pré
de sa démarche aérienne. André lit une dédicace sur un banc en bois aux nuances
d’acajou. Lyn Pankhurst évoque le
souvenir de sa mère Kathleen Bolton
qui aimaient les jardins. Le nom de la disparue évoque chez le lecteur un personnage
déjanté d’une célèbre série télévisée médiévale.
Un monsieur lit un roman sous l’abri vers le
planétarium. Il a posé son canotier à sa droite sans se préoccuper des
personnes restées debout qui attendent le bus. Le montant disponible sur la
carte Go Card d’André est épuisé. Le
chauffeur lui offre sa place de retour à North Quay avec un sourire en levant le pouce. André s’était déjà enquis
du solde de la carte auprès de ce même conducteur lors du trajet précédent.
Depuis les vitrages de l’appartement, un coucher
de soleil flamboyant s’offre au couple pour sa dernière soirée à Brisbane. Le
disque incandescent embrase l’horizon au-dessus du mont Coot-tha et lance des éclairs de feu. Le bouche à oreille
fonctionne admirablement bien entre les nuées qui s’empressent d’affluer pour
se parer de joyaux d’or et de rubis. Les retardatrices se contentent de
quelques colliers aux reflets pourpre. Des filaments étourdis s’amusent à
capturer des éclats orangés dans leur crinière qui s’effiloche au vent. Le manteau
de la nuit transforme lentement les nuées en ombres chinoises et dépose une
cape ténébreuse sur la ville…
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