dimanche 5 mars 2017

Your place or mind ? – Coot-tha Lookout...

Au lever, des nuées cendrées filamentées de blanc et dessinées de barbilles cotonneuses sillonnent le ciel d’azur. Telles des entités voyageuses, dans un gracieux canevas, de fines passerelles spiralées les relient entre elles. Leur charme attire un groupe de nuages uniformes et volumineux qui les assimile tel un vaisseau Borg ; toute résistance est inutile et futile. Le ciel impuissant s’assombrit légèrement pour montrer sa désapprobation. Le soleil, gêné par cette masse amalgamée, peine à diriger ses chauds rayons. Dans la matinée, le vaisseau nuageux à la toison difforme s’en est allé. Le ciel d’azur accueille de timides nuées informées du sort de leurs semblables.
Vers midi, André et Patrick atteignent la rue piétonne Queen. Sur l’estrade de la scène, ils aperçoivent des instruments à vent, cuivres et percussions. Un groupe de musiciens en polo prune se prépare à donner un concert. Sur une banderole bordeaux, André peut lire en lettres blanches le nom de l’orchestre Queensland Wind and Brass. Le public est présent. Les places assises étant occupées, les autres participants restent debout. Le couple continue son chemin vers le Queen’s Plaza. Des sonorités d’une musique légère populaire se laissent entendre.
La charmante Arshpreet l’accueille chez Vegeto. Elle lui sert du riz brun et des légumes au curry dans une assiette ovale en carton grège. Les mets, toujours aussi fins, sont savourés à table dans l’espace collectif. L’animation est moindre, toutefois les bavardages vont bon train.
Après le repas, André et Patrick se rendent au Stop 41 sur la rue Adelaide pour prendre le bus 471 de douze heures cinquante-quatre à destination du jardin botanique de Coot-Tha. André s’installe sur un banc. Son regard se pose sur un jeune couple assis sur le trottoir contre un mur en briques à gauche de l’entrée du coiffeur Jimmy Rod’s. Une question écrite sur un sac en papier devant la jeune fille blonde interpelle André. Il peut lire Your place or mine ? La traduction offre plusieurs possibilités. Mot à mot cela peut donner Votre place ou la mienne ? ou alors Chez toi ou chez moi ? s’agissant d’un sachet d’un chaîne de restaurants née dans la banlieue de Johannesburg en Afrique du Sud. La première interprétation effectuée spontanément revêt un aspect philosophique. Depuis son enfance, André aime à regarder les visages de ses semblables tout en se demandant parfois qu’elle est leur vie, leurs pensées, leurs rêves. Il se souvient d’un film aux nombreux quiproquos où les deux principaux protagonistes avaient permuté leur personnalité dans le corps de l’autre pour une journée, sans toutefois connaître leur vie intérieure.
Le bus arrive. La réflexion naissante d’André est interrompue. Amusé, il voit le jeune couple s’installer juste devant eux. La chevelure du jeune garçon gracile, aux traits fins et aux yeux bleu lagon, est fournie et ondulée. Celle de sa compagne potelée, à la chair laiteuse, est coupée plus court sur la nuque.
Lors du trajet dans le quartier résidentiel de Rosalie, André admire une villa de charme avec une véranda sur Hope Street. Pour contempler la ville de Brisbane et ses environs, le couple a décidé de descendre au terminus, au sommet du mont Coot-tha qui culmine à moins de trois cents mètres. Le trajet depuis le centre a duré une trentaine de minutes. Le bus le dépose au terminus sur Sir Samuel Griffith Drive.
Un panorama de la vaste plaine en contrebas, hérissée des buildings et des gratte-ciels du centre-ville de Brisbane, se dévoile sur un terrassement circulaire bordé de garde-corps et dominé par un mirador accessible par des degrés en paliers. Patrick y découvre une vaste table d’orientation détaillée qui situe les pôles attractifs de la ville et de la côte. Les regards se promènent. Les environs de la capitale sont tapissés de constructions ; la banlieue est très étendue. Les pylônes des chaines de télévisions sont proches dans la végétation. Divers panneaux d’affichages fournissent des informations sur les siècles passés. La présence des aborigènes le long du fleuve remonte à l’aube de l’humanité. Depuis l’arrivée des colonies pénitentiaires au dix-neuvième siècle, une centaine d’année a suffi pour changer radicalement le paysage environnant. Un dessin de la jeune Ashleigh, âgée de onze ans lors de la création de son œuvre voici seize ans, dévoile sa vision de Brisbane en deux mille soixante-dix. Les arbres sont omniprésents, la végétation fleurit sur les toits des buildings, les déplacements s’effectuent au travers de tubes aériens, les aires de détente sont nombreux, la couleur est partout.
André et Patrick quittent la plateforme circulaire d’observation pour se rendre en léger contrebas au café Kuta où William demande à André, pour pouvoir enregistrer sa commande, le numéro de la table où il sera installé. Le système est différent des cafés du centre-ville où un petit support avec un nombre est donné au  client à la caisse. Le serveur cherche alors les chiffres dans la salle ; ici la disposition des tables numérotées est constante. La personne seule doit se dédoubler avec cette pratique. Une fois les deux cappuccinos servis à la table concernée, Patrick rejoint André en terrasse où deux places se sont libérées. Les breuvages sont sirotés en contemplant le paysage.
Un peu plus tard, les abords sont découverts. Un autre café-restaurant est présent dans le dénivelé. L’eau cristalline d’une petite cascade en pente douce murmure sur les paliers avant de s’écouler dans une fontaine circulaire en pierre où les roches assemblées, de couleurs différentes, sont harmonieusement réparties. Les terrasses du café Summit se succèdent en décalé pour optimiser la vue. Chacune des toitures en tuiles rouges est à quatre pans égaux. Le cadre est enchanteur. Entre les deux établissements, dans un écrin de verdure ornementé de fleurs bleues et blanches, un charmant petit belvédère circulaire couvert, accessible par une volée de marches cerclées de rose, invite à contempler le panorama. Patrick est pris en photo devant la skyline de Brisbane. Des grappes de nuées cotonneuses aux formes et aux tailles variées flânent dans le ciel bleu azur.
André et Patrick trouvent l’accès du chemin de randonnée qui permet de joindre le jardin botanique du mont distant d’un peu moins de trois kilomètres. André hésite à le parcourir sans connaître la nature du terrain. Finalement, le jardin est rejoint avec le bus après un retrait d’espèces au distributeur du café Kuta.
Une ultime visite commence. Proche des arbres aux troncs à bulbes, les attractives petites abeilles noires indigènes Stingless Bees, dépourvues d'aiguillon, sont saluées à l’entrée du jardin botanique. Du miel tapisse légèrement le bas de la ruche, nichée dans le tronc d’un arbre, dont l’activité est incessante. Un oranger, de la variété suave Joppa, dévoile ses fruits encore verts, tout comme un grenadier situé à proximité, planté il y a plus de vingt ans. Plus loin, les fruits encore verts d’un bergamotier à la texture rugueuse se confondent avec le feuillage. Des grappes de fruits, nichées au cœur de longues feuilles vert clair effilées, interpellent les regards. Après lecture de la pancarte descriptive, André et Patrick apprennent qu’il s’agit de baies savoureuses orange-berry. De minuscules fleurs blanches parfumées précèdent la venue des fruits juteux à la douce saveur du miel et aux accents résineux.
Le pays des agrumes est quitté pour une balade autour du lagon. André retrouve avec plaisir les arbres bouteille et les Aka Screw aux racines tentacules superposées à la base des troncs ; inertes, elles donnent pourtant une sensation de mouvement tel un grouillement immobile. Une cuisine spacieuse protégée du soleil se dévoile de manière inattendue vers le milieu de l’étendue d’eau. Les pique-niqueurs bénéficient d’éviers en inox et d’appareils de cuisson ; une première pour le couple. André est amusé quand Patrick lui montre la présence d’un plan de romarin le long du sentier qui entre dans la cuisine. L’aromate est prêt pour agrémenté la saveur des plats mijotés. La main parcourt une branche qui dévoile une senteur parfumée de Provence.
Un petit pont est traversé pour joindre l’archipel aux nénuphars. Un ruisselet chante au passage des promeneurs. Tout autour des étangs la vie animale est en mouvement. Des gallinules sombres au bec rouge barbotent, un kangourou, un echidna, un koala et un platypus, tous en habits de bronze, se délassent sur l’herbe, des waters dragons jouent à cache-cache avec les promeneurs, un kangourou né des mains de la sculptrice Pauline Borsht, majeur depuis trois ans, est étalé de tout son long au bord du chemin, des ibis se reflètent dans l’eau miroir. Un ponton ombragé avec ses rambardes avance timidement parmi les nénuphars ; il offre de voir les nuées se refléter dans la nappe d’eau qui le borde. Dans une futaie de bambous aux tiges jaunes, Patrick parvient à photographier une pintade brush-turkey dont le mouvement de la tête est étrangement au ralenti. Lors des précédentes rencontres avec ses congénères, leur tête était continuellement en mouvement, tout comme leurs pattes qui gratouillaient sans se lasser.
André et Patrick retournent tranquillement vers la sortie. En chemin, un martin-chasseur, un kookaburras rieur aux yeux perçants médite sur un arroseur au sommet d’un pilotis en bois planté au bord d’un étang où des canards pataugent. Un héron blanc, à la silhouette élancée, traverse majestueusement un petit pré de sa démarche aérienne. André lit une dédicace sur un banc en bois aux nuances d’acajou. Lyn Pankhurst évoque le souvenir de sa mère Kathleen Bolton qui aimaient les jardins. Le nom de la disparue évoque chez le lecteur un personnage déjanté d’une célèbre série télévisée médiévale.
Un monsieur lit un roman sous l’abri vers le planétarium. Il a posé son canotier à sa droite sans se préoccuper des personnes restées debout qui attendent le bus. Le montant disponible sur la carte Go Card d’André est épuisé. Le chauffeur lui offre sa place de retour à North Quay avec un sourire en levant le pouce. André s’était déjà enquis du solde de la carte auprès de ce même conducteur lors du trajet précédent.
Depuis les vitrages de l’appartement, un coucher de soleil flamboyant s’offre au couple pour sa dernière soirée à Brisbane. Le disque incandescent embrase l’horizon au-dessus du mont Coot-tha et lance des éclairs de feu. Le bouche à oreille fonctionne admirablement bien entre les nuées qui s’empressent d’affluer pour se parer de joyaux d’or et de rubis. Les retardatrices se contentent de quelques colliers aux reflets pourpre. Des filaments étourdis s’amusent à capturer des éclats orangés dans leur crinière qui s’effiloche au vent. Le manteau de la nuit transforme lentement les nuées en ombres chinoises et dépose une cape ténébreuse sur la ville…









































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