Les rites au lever précèdent le petit-déjeuner.
La largeur du studio est suffisante pour permettre à André de pratiquer
aisément la rotation, le premier des cinq rites tibétains. La matinée se teinte
des activités liées au déroulement du voyage. La connexion Internet du
Citadines imite parfois la lenteur du trafic routier.
Après onze heures trente, André et Patrick marchent
le long de la rue Pantai. Une navette
jaune et verte passe. André repère sur le profil du véhicule les mots Kura-Kura Bus. Une tortue, Kuramon,
la mascotte de la société, est peinte sur le côté. Au regard du trafic toujours
intense, elle semble vouloir dire Je vais
lentement mais sûrement.
Le déjeuner est commandé à la paillote où les
deux garçons s’activent avec le sourire à la préparation des mets choisis et à
leur présentation dans les corbeilles. Ils sont savourés à la terrasse. La cuisine
est simplement savoureuse. André apprécie de joindre un peu de piment à chaque
bouchée.
Après le repas, les deux corbeilles sont rapportées,
des signes de mains sont échangés avec les cuisiniers. André et Patrick se
rendent ensuite au Beachwalk. Ils
s’installent à la terrasse du café Kitchnette.
La commande est passée à Ririe, une jeune balinaise. A une table
voisine, une jeune asiatique et un garçon blond, peut-être hollandais,
paraissent très amoureux ; ils se prennent en photo en selfie. Une
rencontre, une lune de miel ou simplement un couple en vacances heureux de se
trouver loin des contraintes sociétales. Un peu plus tard, Ririe apporte un café latte, un café américano et deux parts de tiramisu. Le délassement et la
dégustation se prolongent le temps de laisser la grande aiguille faire le tour
du cadran. Les passants défilent, souvent en couple ou par quatre. Bali attire
des personnes du monde entier ; leur présence est une autre facette du
voyage. Le couple observe les visages, les vêtements, les allures, les gestuelles
des différents touristes qui convergent sur la Promenade dans le plus grand
mystère de leur provenance et de leur légende personnelle. Énoncer que la
planète abrite plus de sept milliards d’êtres humains demeure abstrait, voyager
en côtoyant des milliers et des milliers de personnes par le regard, comme le
font André et Patrick, est tangible. Toutefois, André réalise l’impossibilité
d’appréhender la complexité du réel de cette affirmation tant ce chiffre est inconcevable
pour l’entendement humain. Une preuve, à supposer que le mot soit adapté, les
humains continuent à mettre des bébés au monde sans se préoccuper de la famille
humaine qui comprend déjà un nombre stupéfiant d’enfants.
L’addition est apportée par Ririe. André prend une photo montage avec le ticket de caisse et
les quelques deux cent mille roupies en billets. Connaître le taux de change
est une chose mais se voir dépenser des sommes pareilles en est une autre.
L’être humain ayant une faculté d’adaptation
inouïe, il sait s’organiser à chaque nouvelle situation. Quand elle se
prolonge, il prend des habitudes qui lui sont favorables et qui lui facilitent
la vie. André et Patrick se rendent à nouveau au Foodmart pour acheter des bananes cavendish et une coupe de fruits
du dragon pour leur dîner. André apprécie autant la saveur douce, parfumée et
fondante de la chair du pitahaya que sa couleur
pourpre. Un étal est présent à l’entrée de la supérette où les
barquettes transparentes des différents fruits mûrs, coupés en morceaux chaque
jour, s’étagent sur un drap quadrillé de blanc et de noir. Ils sont simplement
posés, sans être réfrigérés, pour séduire le client qui entre. La palette de
couleur est attrayante et le succès est au rendez-vous.
André et Patrick retournent chez eux. Ils passent
devant le restaurant Samudera où le
tournage d’une scène d’un film est en cours sur la terrasse. Les techniciens
paraissent tous indonésiens, tout comme les acteurs. Leurs visages sont-ils
populaires dans leur pays ? La célébrité est un phénomène relatif. Elle
est liée au battage médiatique, à la valeur et à l’importance, fictives toutes
les deux, données à un individu. A une courte distance, un chien anonyme,
proche du décharnement, au pelage marron légèrement strié de noir, tente de survivre
en fouillant les poubelles avec sa truffe noire pas vraiment adaptée aux pratiques
des hommes. Plus loin, les ruines d’un palais, interdit d’accès par la planche
vulgaire, se révèle légèrement dans son cercueil de végétation au couple téméraire
parvenu à trouver un endroit pour glisser ses regards. Le prince charmant qui réveillera
une belle princesse endormie et restituera par la magie son éclat d’autrefois au
palais est encore à naître.
André et Patrick parviennent au Citadines. Aménagé
sur une façade de l’entrée entièrement ouverte sur l’extérieur, un grand cercle
apposé au mur s’est métamorphosé en fauteuil ludique. Tour à tour le couple se
prend en photo parmi la flopée de coussins. Le fond de l’anneau
en bois wengé représente un soleil mordoré aux mille rayons.
Plus tard dans l’après-midi, ils quittent le
studio. Ils marchent lentement le long des rues Raya-Benesari. Devant l’hôtel Lusa,
Patrick traverse le portique mouluré orange et blanc, attiré par deux statues
qui gardent joyeusement l’accès d’un préau surélevé de quelques degrés. Les
dieux en lave noire sont assis en tailleur. Leur attitude est avenante et leur
regard bienveillant. Le ciel est partiellement couvert, les rayons solaires
réchauffent les nuages sans les traverser. La promenade est agréable. De temps à
autre le vent sorti de nulle part vient caresser les visages. La rue Legian est suivie sur la droite pour
joindre le Legian 27 cafe où les
visages des serveurs sont tous différents aujourd’hui. Le couple s’installe en
terrasse et renoue avec les smoothies fraise banane. André permute sa chaise
avec une autre pour bénéficier d’un coussin plus moelleux. Il savoure sa
boisson à la paille tout en savourant une part de Spanish Dark Chocolate. Le cœur du gâteau est agrémenté de brisures
d’arachides. Un léger soupçon de sucre dans la pâtisserie offre au chocolat
noir de révéler sa saveur. Soudain, un orage éclate. Des trombes d’eau se déversent
sur la chaussée et les trottoirs. Comme par magie, en quelques secondes, les
balinais circulant à deux-roues sont tous couverts d’un poncho en plastique
dont les couleurs variées participent au concert des cataractes. Les touristes
surpris se débrouillent à leur façon pour se protéger au mieux. Un enfant,
indifférent à l’averse tropicale, passe tranquillement en portant un sac aussi
grand que lui. Sur le trottoir opposé, le couple aperçoit un balinais qui lève
le siège de sa mobylette pour sortir une pèlerine verte traversée
d’une trait noir. Il a tôt fait de l’enfiler, de chevaucher son véhicule et de
bondir dans la circulation qui maintient son rythme malgré la pluie. Des
passants se sont mis torse nu pour tenir au sec leur tee-shirt, d’autres
l’enlèvent pour le mettre en fichu, d’autres tiennent un sac en dessus de leur
tête pour se protéger le visage. Les trombes d’eau se rient de ces astuces car
elles s’infiltrent partout. Dans le café, à la table occupée hier, deux couples
russes se restaurent tout en bavardant. Une fleur est présente dans la chevelure
blonde d’une des deux dames.
Les minutes passent et la pluie perdure. André et
Patrick sortent du café et se précipitent dans le magasin, qui occupe l’angle
opposé avec la ruelle Bedugul, pour
tenter d’acheter de quoi se protéger. Les gouttes d’eau sont grosses et lourdes
Quelques pas suffisent pour être mouillé. Le marchand disparait pour revenir
quelques instants plus tard avec deux ponchos, un rouge et un bleu. Il profite
de la situation en annonçant un prix total exorbitant d’un demi-million de
roupies. Patrick tourne les talons et sort. La tractation échoue avant d’avoir
commencé. La pluie semble vouloir signifier son désaccord sur le tarif car elle
cesse subitement.
André et Patrick suivent la ruelle pour retourner
à la résidence. En chemin, ils observent un chat qui farfouille dans une
corbeille d’offrandes posée sur un autel en lave noire. Il croise le regard des
deux promeneurs avant de s’éclipser. Un peu plus loin, après le restaurant
grec, un guide de voyage en français sur Bali et Lombok est acheté pour une
dizaine d’euro en contre-valeur chez le libraire repéré précédemment. Le
précédent propriétaire a effectué des annotations qui peuvent s’avérer intéressantes.
Le cheminement se poursuit sur Popies II,
le centre Beachwalk est traversé, la
rue Pantai est suivie jusqu’à la
paillote où deux jus d’orange sont commandés, les citrons étant épuisés
aujourd’hui. Durant la préparation, une belle inconnue passe sur le trottoir et
sourit au couple avant de s’éloigner. Les jus sont sirotés dans le studio.
André réchauffe la boisson en faisant fondre les glaçons au four à micro-ondes.
Vers dix-huit heures quinze, Patrick se rend sur
le toit pour admirer et photographier le coucher de soleil. André le rejoint un
peu plus tard. Le ciel s’offre une rivière d’or qui inonde les strates de nuées
effilochées. Les lueurs incandescentes magnifient le firmament…
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire