mercredi 15 mars 2017

Tournage à Kuta...

Les rites au lever précèdent le petit-déjeuner. La largeur du studio est suffisante pour permettre à André de pratiquer aisément la rotation, le premier des cinq rites tibétains. La matinée se teinte des activités liées au déroulement du voyage. La connexion Internet du Citadines imite parfois la lenteur du trafic routier.
Après onze heures trente, André et Patrick marchent le long de la rue Pantai. Une navette jaune et verte passe. André repère sur le profil du véhicule les mots Kura-Kura Bus. Une tortue, Kuramon, la mascotte de la société, est peinte sur le côté. Au regard du trafic toujours intense, elle semble vouloir dire Je vais lentement mais sûrement.
Le déjeuner est commandé à la paillote où les deux garçons s’activent avec le sourire à la préparation des mets choisis et à leur présentation dans les corbeilles. Ils sont savourés à la terrasse. La cuisine est simplement savoureuse. André apprécie de joindre un peu de piment à chaque bouchée.
Après le repas, les deux corbeilles sont rapportées, des signes de mains sont échangés avec les cuisiniers. André et Patrick se rendent ensuite au Beachwalk. Ils s’installent à la terrasse du café Kitchnette.  La commande est passée à Ririe, une jeune balinaise. A une table voisine, une jeune asiatique et un garçon blond, peut-être hollandais, paraissent très amoureux ; ils se prennent en photo en selfie. Une rencontre, une lune de miel ou simplement un couple en vacances heureux de se trouver loin des contraintes sociétales. Un peu plus tard, Ririe apporte un café latte, un café américano  et deux parts de tiramisu. Le délassement et la dégustation se prolongent le temps de laisser la grande aiguille faire le tour du cadran. Les passants défilent, souvent en couple ou par quatre. Bali attire des personnes du monde entier ; leur présence est une autre facette du voyage. Le couple observe les visages, les vêtements, les allures, les gestuelles des différents touristes qui convergent sur la Promenade dans le plus grand mystère de leur provenance et de leur légende personnelle. Énoncer que la planète abrite plus de sept milliards d’êtres humains demeure abstrait, voyager en côtoyant des milliers et des milliers de personnes par le regard, comme le font André et Patrick, est tangible. Toutefois, André réalise l’impossibilité d’appréhender la complexité du réel de cette affirmation tant ce chiffre est inconcevable pour l’entendement humain. Une preuve, à supposer que le mot soit adapté, les humains continuent à mettre des bébés au monde sans se préoccuper de la famille humaine qui comprend déjà un nombre stupéfiant d’enfants.
L’addition est apportée par Ririe. André prend une photo montage avec le ticket de caisse et les quelques deux cent mille roupies en billets. Connaître le taux de change est une chose mais se voir dépenser des sommes pareilles en est une autre.
L’être humain ayant une faculté d’adaptation inouïe, il sait s’organiser à chaque nouvelle situation. Quand elle se prolonge, il prend des habitudes qui lui sont favorables et qui lui facilitent la vie. André et Patrick se rendent à nouveau au Foodmart pour acheter des bananes cavendish et une coupe de fruits du dragon pour leur dîner. André apprécie autant la saveur douce, parfumée et fondante de la chair du pitahaya que sa couleur  pourpre. Un étal est présent à l’entrée de la supérette où les barquettes transparentes des différents fruits mûrs, coupés en morceaux chaque jour, s’étagent sur un drap quadrillé de blanc et de noir. Ils sont simplement posés, sans être réfrigérés, pour séduire le client qui entre. La palette de couleur est attrayante et le succès est au rendez-vous.
André et Patrick retournent chez eux. Ils passent devant le restaurant Samudera où le tournage d’une scène d’un film est en cours sur la terrasse. Les techniciens paraissent tous indonésiens, tout comme les acteurs. Leurs visages sont-ils populaires dans leur pays ? La célébrité est un phénomène relatif. Elle est liée au battage médiatique, à la valeur et à l’importance, fictives toutes les deux, données à un individu. A une courte distance, un chien anonyme, proche du décharnement, au pelage marron légèrement strié de noir, tente de survivre en fouillant les poubelles avec sa truffe noire pas vraiment adaptée aux pratiques des hommes. Plus loin, les ruines d’un palais, interdit d’accès par la planche vulgaire, se révèle légèrement dans son cercueil de végétation au couple téméraire parvenu à trouver un endroit pour glisser ses regards. Le prince charmant qui réveillera une belle princesse endormie et restituera par la magie son éclat d’autrefois au palais est encore à naître.
André et Patrick parviennent au Citadines. Aménagé sur une façade de l’entrée entièrement ouverte sur l’extérieur, un grand cercle apposé au mur s’est métamorphosé en fauteuil ludique. Tour à tour le couple se prend en photo parmi la flopée de coussins. Le fond de l’anneau en bois wengé représente un soleil mordoré aux mille rayons.
Plus tard dans l’après-midi, ils quittent le studio. Ils marchent lentement le long des rues Raya-Benesari. Devant l’hôtel Lusa, Patrick traverse le portique mouluré orange et blanc, attiré par deux statues qui gardent joyeusement l’accès d’un préau surélevé de quelques degrés. Les dieux en lave noire sont assis en tailleur. Leur attitude est avenante et leur regard bienveillant. Le ciel est partiellement couvert, les rayons solaires réchauffent les nuages sans les traverser. La promenade est agréable. De temps à autre le vent sorti de nulle part vient caresser les visages. La rue Legian est suivie sur la droite pour joindre le Legian 27 cafe où les visages des serveurs sont tous différents aujourd’hui. Le couple s’installe en terrasse et renoue avec les smoothies fraise banane. André permute sa chaise avec une autre pour bénéficier d’un coussin plus moelleux. Il savoure sa boisson à la paille tout en savourant une part de Spanish Dark Chocolate. Le cœur du gâteau est agrémenté de brisures d’arachides. Un léger soupçon de sucre dans la pâtisserie offre au chocolat noir de révéler sa saveur. Soudain, un orage éclate. Des trombes d’eau se déversent sur la chaussée et les trottoirs. Comme par magie, en quelques secondes, les balinais circulant à deux-roues sont tous couverts d’un poncho en plastique dont les couleurs variées participent au concert des cataractes. Les touristes surpris se débrouillent à leur façon pour se protéger au mieux. Un enfant, indifférent à l’averse tropicale, passe tranquillement en portant un sac aussi grand que lui. Sur le trottoir opposé, le couple aperçoit un balinais qui lève le siège de sa mobylette pour sortir une pèlerine verte traversée d’une trait noir. Il a tôt fait de l’enfiler, de chevaucher son véhicule et de bondir dans la circulation qui maintient son rythme malgré la pluie. Des passants se sont mis torse nu pour tenir au sec leur tee-shirt, d’autres l’enlèvent pour le mettre en fichu, d’autres tiennent un sac en dessus de leur tête pour se protéger le visage. Les trombes d’eau se rient de ces astuces car elles s’infiltrent partout. Dans le café, à la table occupée hier, deux couples russes se restaurent tout en bavardant. Une fleur est présente dans la chevelure blonde d’une des deux dames.
Les minutes passent et la pluie perdure. André et Patrick sortent du café et se précipitent dans le magasin, qui occupe l’angle opposé avec la ruelle Bedugul, pour tenter d’acheter de quoi se protéger. Les gouttes d’eau sont grosses et lourdes Quelques pas suffisent pour être mouillé. Le marchand disparait pour revenir quelques instants plus tard avec deux ponchos, un rouge et un bleu. Il profite de la situation en annonçant un prix total exorbitant d’un demi-million de roupies. Patrick tourne les talons et sort. La tractation échoue avant d’avoir commencé. La pluie semble vouloir signifier son désaccord sur le tarif car elle cesse subitement.
André et Patrick suivent la ruelle pour retourner à la résidence. En chemin, ils observent un chat qui farfouille dans une corbeille d’offrandes posée sur un autel en lave noire. Il croise le regard des deux promeneurs avant de s’éclipser. Un peu plus loin, après le restaurant grec, un guide de voyage en français sur Bali et Lombok est acheté pour une dizaine d’euro en contre-valeur chez le libraire repéré précédemment. Le précédent propriétaire a effectué des annotations qui peuvent s’avérer intéressantes. Le cheminement se poursuit sur Popies II, le centre Beachwalk est traversé, la rue Pantai est suivie jusqu’à la paillote où deux jus d’orange sont commandés, les citrons étant épuisés aujourd’hui. Durant la préparation, une belle inconnue passe sur le trottoir et sourit au couple avant de s’éloigner. Les jus sont sirotés dans le studio. André réchauffe la boisson en faisant fondre les glaçons au four à micro-ondes.
Vers dix-huit heures quinze, Patrick se rend sur le toit pour admirer et photographier le coucher de soleil. André le rejoint un peu plus tard. Le ciel s’offre une rivière d’or qui inonde les strates de nuées effilochées. Les lueurs incandescentes magnifient le firmament…























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