A six heures, le navire lève l’ancre. La nuit se
termine et les lumières de la ville s’éteignent graduellement. Les plus proches
se reflètent sur les vagues à peine ondoyantes encore endormies. La vaste
coupole d’argent retient à nouveau l’attention. Tels des éclats de diamants miroitants,
des paillettes de lumière luisante et phosphorescente
sourdent des cadrans hexagonaux imbriqués. Une vingtaine de minutes plus
tard, le soleil s’annonce à l’horizon. Les lueurs annonciatrices colorent en
rose aux confins la base des strates de nuages gris sombre. Un oiseau solitaire
voltige gracieusement dans les nuées argentées. Le Fantasia s’éloigne en glissant paisiblement sur les flots pour se diriger
vers le golfe d’Oman.
André et Patrick déjeunent à la poupe du navire.
En fin de collation, après la dégustation de deux pommes cuites, André
goûte un morceau de gâteau au chocolat et de brioche aux poires. La saveur est
trop sucrée pour le premier et la texture collante au palais pour le second. Malgré
leur apparence attrayante, les douceurs sont abandonnées dans l’assiette.
Vers neuf heures, l’astre bienfaisant est déjà
haut dans le ciel encore légèrement brumeux. Un large sillon argenté, dessiné
sur les flots frémissants par les rayons solaires, semble se déverser à
l’horizon dans une cascade imaginaire. La matinée se déroule à œuvrer dans le
confort de la cabine. Avant de se rendre au buffet Zanzibar, Patrick remarque depuis
le balcon la présence d’une plateforme pétrolière isolée sur la mer.
Les cuisiniers du bord rivalisent de créativité
dans les mets végétariens. Aujourd’hui le couple teste la saveur de boulettes
farcies de riz, de petit-pois et de fromage. André les accompagne d’une part de
lasagnes végétariennes, d’haricots verts aux paillettes d’échalote et de
quelques brocolis à la vapeur. La serveuse Naw
Zet s’enquiert si le couple souhaite commander une boisson. Patrick teste
une eau frizzante dont les bulles
pétillent faiblement.
Après le repas, André et Patrick se rendent au
pont sept pour siroter un café. Le barista leur prépare deux cappuccinos au lait de riz. La boisson végétale modifie
nettement la saveur du café et le prive de mousse. Le mélange inopérant
sera oublié à l’avenir. André se régale avec un mini mille feuilles au moka
après la suppression de la première feuille enduite de sucre. Une autre douceur
alléchante échoue au teste des papilles.
Une promenade sur les ponts piscine offre de
prendre l’air marin. La chaleur est au rendez-vous et le soleil brille. Une
forte animation règne. Nombre de passagers se délassent sur les chaises-longues
qui offrent une particularité intéressante. Un volet horizontal escamotable
permet de protéger la tête des rayons solaires. Certains croisiéristes se
baignent dans les différents bassins. Bordés de trois palmiers synthétiques, ils se succèdent dans une disposition harmonieuse
parmi des jets d’eau, des canaux et des passerelles conduisant à de petites
aires de détente où la bronzette est de mise. Les draps de bain orange sur les
transats colorent les ponts ouverts sur un ciel bleu pastel. Les personnes qui
déambulent enroulées dans leurs serviettes orange
ressemblent à des bonzes. Un grand écran diffuse un film d’animation.
Plus avant vers la proue d’autres bassins pourvus
d’une toiture coulissante dévoile une piscine centrale flanquée d’un jacuzzi circulaire de chaque côté. Un massif décoratif
planté de cactus se détache sur un mur en mosaïques représentant une plage
paradisiaque. Dans un espace attenant, Antonella et Paolo animent des ateliers
thématiques pour les passagers désireux de laisser parler leur créativité. Des
masques vénitiens, des assiettes décorées, des horloges fantaisie, des coffrets
aux couvercles en sculptures portraiturées, des
sacs en toiles peintes sont disposés sur un étal pour séduire les futurs
artistes. L’accroche attrayante témoigne de l’imaginaire humain. A tribord, au
centre du pont quatorze, Patrick remarque à portée de vue une felouque en bois qui vogue placidement sur les flots. Devant les ascenseurs, au
moment de retourner à la cabine, un père russe sermonne son fils devant les
passagers présents. Quelle que soit l’attitude passée du gamin, celle du père
est déplorable. S’épanouir librement et grandir dans la joie d’être semble bien
lointain pour cet enfant. Les portes d’un ascenseur s’ouvrent ; deux couples
francophones babillent dans la cabine.
La suite de l’après-midi s’épanouit dans la
cabine. André œuvre sur l’ordinateur. Patrick alterne sieste, lecture, ouvrage
sur tablette et ordinateur. A dix-sept heures, la pause boisson chaude préparée
au buffet par André s’accompagne d’une collation. Une soirée exceptionnelle
s’annonce au théâtre à dix-neuf heures. L‘ouverture du buffet une demi-heure
avant nécessite de s’adapter différemment pour le dîner. Tout en sirotant une camomille
au citron, il savoure deux petits burgers végétariens à la pomme de terre et
aux légumes accompagnés d’une rondelle de tomate, d’une feuille verte et d’une
légère salade de chou blanc mayonnaise aux raisins secs. Patrick teste la
saveur d’un scone nature après avoir siroté un thé noir. Son mari achève son
repas avec la crème au moka d’un mille feuilles décapité
et un morceau d’entremet aux poires.
Un temps en cabine précède le repas de Patrick.
Un veggie burger, deux wrap aux filaments
de légumes et quelques frites agrémentées de mayonnaise composent la partition
de son menu.
Avant de se rendre au théâtre, un premier
spectacle d’une quinzaine de minutes s’offre au couple à la poupe du navire sur
le pont quatorze. Le soleil se couche dans le sillage écumeux du navire. Un
rougeoiement s’amorce et se propage à l’horizon. La fumée des cheminées du
navire participent au ravissement. Les volutes prennent de la distance avec
l’avancée du paquebot. Elles s’amoncellent pour former un long ruban cotonneux
ocre sable qui se concentre aux confins où l’astre solaire disparait
progressivement. La lumière opaline des globes laiteux du pont accentuent leur
présence avec le jour déclinant. Un bateau traverse le sillage en donnant naissance
à un ruisselet d’écume argenté. Le disque solaire se voile et s’esquive.
Patrick prend en photo un couple avec son appareil sous une arche tubulaire devant
les lumières devenues évanescentes. Au même instant, André fait de même. Il
prend un cliché en associant au premier plan, à la droite de l’arche, un globe
lactescent. Le sillage du navire se pare de reflets rose orangé qui scintillent
sous le regard de la voûte irisée.
Pour se rendre au théâtre, André et Patrick se
rendent vers les cages d’ascenseurs de la proue. Elles sont rejointes en
traversant la piscine couverte où des jets d’eau se propulsent en arches dans
le bassin aux bordures sinueuses décorées de faïences en nuances de turquoise.
L’équipe d’animation déambule allègrement dans l’amphithéâtre.
Les garçons de l’escouade enjouée invitent les passagères à danser sur
l’estrade où un pianiste en costume noir joue des airs entraînants. L’un
d’entre eux porte une paire de lunettes roses fantaisie à la taille démesurée,
admirée et essayée par un passager assis devant la scène sous le rire hilare de
sa compagne. Un couple de dames est assis à proximité, de l’autre côté de
l’allée à gauche. L’une d’entre elles est invitée à valser ; sa conjointe
prend des photos de la prestation applaudie. Lors de l’interprétation du
morceau Tornero, André pense à la
pianiste Pearl Kaufman rencontrée un lundi
5 janvier voici huit ans sur le navire Mercury
de la compagnie Celebrity Cruise où
il embarqua deux jours auparavant avec Patrick dans le port de San Diego en Californie. Pearl interpréta
avec une touche personnelle ce morceau émouvant.
La soirée s’annonce plus longue au théâtre. Le
pianiste et les danseurs se retirent. Un écran se déroule. Un film publicitaire
à la gloire de msc est diffusé. Les chevilles des fauteuils enflent devant la
pléthore de superlatifs qui s’intercalent dans le commentaire élogieux sur la
compagnie dont l’ego est démesuré. La présentation idyllique est loin de
refléter la vie à bord. Jimmy présente ensuite les responsables des différents
secteurs d’activités du navire qui entrent sur scène quand leur nom est prononcé.
Ensuite c’est au tour des officiers du bord de monter sur l’estrade. La
présence très applaudie du jeune commandant Stefano Aiello clôture la cérémonie.
Le rideau coulisse après le verbiage de Jimmy en
cinq langues qui présente le spectacle. La magie commence. L’univers d’Alice au
pays des merveilles se matérialise sur la scène. Alice et le chapelier fou,
peut-être Johnny Depp sous le visage
maquillé en blanc, font une entrée remarquée. Les personnages imaginés par Lewis
Carroll sont à l’honneur. Ils paraissent tous sortir du dernier film de Tim
Burton. La reine rouge, plus vraie que nature dans son expression, menace de
couper quelques têtes parmi les premiers rangs ; sa sœur en longue robe
blanche rassure les spectateurs menacés. La fantaisie et l’enchantement
accueillent des artistes tout au long du show. Des gymnastes, deux jeunes gymnastes
au torse nu, Roman et Costa, aux pectoraux
spectaculaires, les jongleurs du Duo Jadio et des acrobates expriment
leur talent tour à tour gentiment perturbés par les facéties des habitants du
pays des merveilles. André, sous le charme, est ravi de ces moments féeriques où la joie, l’altérité et les différences dépeignent un pays inexistant sur
Terre. Tous les protagonistes sont ovationnés dans un concert d’applaudissements.
Après ces instants magiques, André et Patrick retournent en flânant à la cabine
pour entrer dans un autre pays, celui des rêves où tout est possible…
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