jeudi 2 mars 2017

La Belle au bois dormant se réveille à Brisbane...

Aux aurores, la clarté est assiégée par un cortège de nuages cendreux qui emplit le ciel de Brisbane. Une heure plus tard, la faction humide s’éloigne et la voute céleste se pare d’azur. Toutefois d’autres nuées ivoirines se profilent à l’horizon. Sans y être invitées, elles planent sur la ville. Un peu plus tard, une autre cohorte vient les rejoindre sans chercher à se chamailler.
Après onze heures trente, André et Patrick marchent sur George Street dans le dessein de se rendre chez Vegeto pour le déjeuner. Au début de la rue, une dame est absorbée dans la contemplation de la statue de Skippy. Sans trop se préoccuper de la circulation, telle une passionnée de la série télévisée des années soixante, elle mitraille le kangourou avec son appareil photo. À l’angle avec la rue Turbot, le passage piéton au rouge modifie le programme. André propose de prendre l’escalator 400 Food qui monte à un Food Court dont l’existence pourtant manifeste a été ignorée jusque-là. Le comptoir Salads & More propose des salades. André et Patrick optent pour la formule moyenne avec deux mets aux choix. Des pois chiches à la chair de courge, un duo de chou vert et rouge, agrémenté de petits cubes de tofu, sont choisis. Le repas se déroule sur une terrasse étroite qui longe la rue George, invisible depuis le trottoir sans une attention soutenue. Les tables rondes blanches sont majoritairement occupées. Le couple s’installe entre un petit groupe d’asiatiques et trois jeunes garçons arrivés l’un après l’autre ; ils sont probablement employés dans un des bureaux des étages supérieurs. Avant de manger, André visite le Food Court, l’étal sélectionné étant le premier visible en arrivant. Midi sonne une dizaine de minutes plus tard au carillon de l’hôtel de Ville. Les aliments un peu secs, privés de sauce, manquent de saveur. Les regards se promènent pendant le repas. Les bâtiments design en verre et métal de la Cour Suprême avec son petit parc aux centaines de globes oculaires artistiques se dévoilent du côté de la gare Roma.  Sur la droite, André se demande en regardant les façades en briques rouges de l’hôtel YMCA si l’établissement est encore en activité. Toutes les fenêtres sont sombres et la vie semble s’être échappée de ce building à l’aspect austère.
Après le repas, André et Patrick se rendent sur la place Reddacliff pour siroter un capuccino en terrasse chez Shingle Inn. Contre toute attente l’équipe au service du client est différente des jours précédents ; tous les visages sont nouveaux. André constate que  l’employée à la caisse est assistée pour le fonctionnement de la machine. Anna apporte les cafés à la table. Patrick remarque que la terrasse a été chamboulée ; les tables sont disposées différemment. Moins conviviale, elle est plus ouverte sur l’esplanade. Deux dames corpulentes se rencontrent devant le café. Leurs robes, aux motifs géométriques dominants, sont colorées et chatoyantes. Souriantes et enjouées, elles échangent une brève étreinte avant d’entrer, à la surprise d’André, dans le café voisin.
Après une trentaine de minutes de farniente à siroter les cafés en observant l’animation de la place, André et Patrick se rendent chez Cole’s pour quelques emplettes. Daniel, un grand gars aux cheveux châtains coupés courts, les accueille à la caisse. Le retour à la tour Regis s’effectue en passant vers la mairie. Le marchand de fruits est absent sur le King George Square. En chemin, André remarque que les commerces de souvenirs proposent tous des boomerangs à la vente. Patrick énonce que le boomerang est l’outil ancestral des aborigènes australiens. Il fut inventé il y a des milliers d’années pour la chasse et la vie courante.
Devant la gare de Roma, à la terrasse du Contessa Coffee, un possible jeune globe-trotteur écrit assidument au crayon de bois sur un carnet de voyage ; il termine de noircir les deux pages ouvertes.
Une surprise attend le couple devant la porte de l’appartement. Les cartes magnétiques sont désactivées. C’est la première fois depuis son arrivée fin janvier. André s’assoit sur le palier et Patrick redescend à la réception. Bien que l’appartement soit dissocié du fonctionnement de l’hôtel, les cartes sont réactivées avec le sourire.
La créativité s’exprime dans une bulle temporelle où les minutes s’écoulent sans que la conscience créative ne s’en aperçoive. Seule la luminosité déclinante à l’orée du coucher de soleil rappelle à André la notion de temps. L’heure du dîner est avancée d’un peu plus d’une heure. Patrick se régale avec du cake aux fruits et quelques arachides grillées. André savoure la Banana Bread slice achetée hier chez Sôl Breads. Une banane très mûre, à la chair translucide, accompagne le pain brioché à la banane.
Les dix-huit heures trente s’estompent dans le flot du temps quand André et Patrick sortent de l’appartement. La nuit termine d’enfiler sa cape d’obscurité. Les lumières de la ville scintillent quand ils traversent le pont William Jolly. A l’horizon, la parure vermeille du Treasury Building cherche à se refléter dans les eaux du fleuve. Sur la place Stanley, ils empruntent un ascenseur pour suivre la voie aérienne qui traverse le Queensland Museum. Les deux cétacés ont mis au monde un baleineau qui sommeille à leurs côtés dans les airs de la galerie qui traverse le musée. Le Théâtre Lyrique du Centre des Arts s’annonce au bout de la passerelle. Cette fois les portes vitrées sont ouvertes. Le vaste hall grouille des personnes qui vont assister à la pièce musicale. Le programme du ballet The Sleeping Beauty est acheté pour vingt dollars à Bianca. Un membre de l’équipe d’accueil s’approche du couple. Ron l’informe que les portes ouvriront quinze minutes avant le début du spectacle. Dans l’intervalle, André et Patrick en profitent pour se rendre au bord du fleuve pour prendre quelques photos. Les lettres du mot Brisbane sont en habits de lumières au bord de la rivière. Les flots scintillent du reflet chatoyant des abondantes lumières de la ville.
André et Patrick reviennent au Théâtre Lyrique en traversant la terrasse animée du restaurant Lyrebird pour prendre l’ascenseur intérieur du Centre des Arts. A l’entrée de l’orchestre, Annabelle regarde brièvement les billets et leur indique le cinquième rang où les deux places de la chance les attendent. Une dame à la longue chevelure blonde, en robe du soir en dentelles noires, est assise à la droite d’André. Il feuillette le programme. Le commentaire du directeur artistique David McAllister est parcouru. Le couple remarque que le ballet a pu voir le jour grâce à plus de deux mille donateurs dont la générosité se monte à plusieurs millions de dollars. La lumière s'amenuise et invite à fermer le fascicule. Le rideau, où se dessine au lointain un château romantique au travers d’un cadre en bois aux nervures enchantées, se lève. Il était une fois…
Les costumes, nés sous la créativité de Gabriela Tylesova et de son équipe, sont somptueux. Probablement la réussite majeure du ballet dont la mise en scène est faiblement expressive. Les parures des fées aux couleurs chatoyantes, aux paillettes d’argent, aux reflets de lune étincelante, aux ailes évanescentes, explosent de beauté sous les éclairages magnifiquement orchestrés qui s’adaptent continuellement à la féérie du ballet. La fée Carabosse, aux atours à la noirceur obscure, se manifeste avant les vœux de la fée des Lilas.
Durant ces instants d’enchantement visuel où les fées chaperonnent avec entrain et finesse la destinée du conte, la préférence d’André se porte sur la prestation du coryphée Marcus Morelli dont la danse l’émerveille. Somptueux dans son costume bleu turquoise brodé d’or, aérien avec sa gracieuse coiffe de plumes, lumineux avec son visage gracieusement lézardé de gemmes de saphir, Marcus évolue avec la légèreté d’un papillon. Ses jambes galbées volètent avec grâce et légèreté, palpitent dans l’air comme les battements du cœur en émoi, se calottent, se soufflètent avec élégance lors des vibrantes trajectoires obliques.
La princesse s’endort pour un siècle dans une chrysalide d’or et de verre, soutenue par des ramilles de métal aux gracieuses arabesques. Cent ans plus tard, et deux entractes pour le couple, un doux baiser d'un prince éveille Aurora qui sort plus belle que jamais du royaume des songes.
Des nymphes parées d’efflorescences de dentelles roses, framboise et turquoise balancent gracieusement de leur mains délicates des arceaux de fleurs, séduisent et tourbillonnent avec l’escorte du prince Désiré dont l’esprit se promène dans un livre de contes. La fantaisie de la chorégraphie enchante les enfants assis dans la rangée derrière le couple.
Le ballet de ce conte de fées enchanteur, aux décors somptueux, se termine à la cour du Roi Soleil à Versailles. Un astre aux rayons d’or s'abaisse cérémonieusement sur la scène, le Prince et la Princesse s’unissent sous des pétales flavescents qui virevoltent dans l’air.
A la sortie du théâtre, Robert pilote l’ascenseur bondé qui dépose André et Patrick au niveau de la passerelle. La magie et l’émerveillement les escortent jusqu’à leur appartement. La température nocturne est douce. Une légère brise caresse les visages lors de la traversée du pont William Jolly où la parure lumineuse de la passerelle piétonne Kurilpa s’offre aux regards. La réminiscence visuelle et musicale du ballet enchanteur accompagne André et Patrick au pays des songes où les fées rêveuses sèment des pétales de poésie…


























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